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Pour une édition critique de Mein Kampf

janvier 2016

#Divers

Alors que Mein Kampf entre dans le domaine public, il est nécessaire d’en publier une édition critique pour le constituer en document historique et corriger des indications biographiques trompeuses. Cela pose toutefois des problèmes liés à l’influence du texte sur l’extrême droite et à la sensibilité des victimes.

Mein Kampf, dont Hitler rédigea la première partie à la prison de Landsberg en 1925 et la seconde dans les monts de l’Obersalzberg (près de Berchtesgaden) en 1926, est depuis toujours un sujet de controverses. L’État libre de Bavière – ou plutôt le ministère bavarois des Finances – hérita en 1945 des droits que possédaient les éditions Eher, l’« éditeur maison » national-socialiste, chez qui le livre était paru. Cette situation juridique a permis d’empêcher une réédition du livre en Allemagne jusqu’à nos jours. Mais ce droit exclusif s’arrête fin 2015, soixante-dix ans après la mort de l’auteur : à partir de 2016, Mein Kampf sera dans le domaine public.

Que faire à l’avenir de ce livre ? Depuis 2012, cette question a suscité des débats parfois vifs. Certains ont prôné une liberté de publier totale, d’autres une « interdiction » – sauf qu’on ne sait pas sur quel fondement juridique pourrait reposer une telle mesure. Nul ne peut contester qu’une édition scientifique commentée constituerait un élément important pour aller dans le sens d’un usage rationnel de l’« héritage » hitlérien. L’Institut d’histoire contemporaine de Munich prépare de longue date une telle édition – de laquelle on peut attendre plus d’objectivité dans les débats.

La nécessité d’une édition critique de Mein Kampf résulte d’abord de la valeur du livre en tant que source d’information. En second lieu, on s’interrogera sur quelques problèmes spécifiques posés par le projet.

La valeur documentaire du livre

Il importe d’abord de prendre conscience de la valeur documentaire du livre. Le jugement de loin le plus répandu est en effet qu’il est ennuyeux, fumeux, confus, mal écrit. Bref, c’est le livre d’un dérangé. Même des critiques de l’époque, tel Andreas Andernach, qui publia en 1932 un Hitler sans masque, s’intéressèrent relativement peu au contenu de l’ouvrage. Ils se complurent en revanche dans la polémique contre le « sermon d’Armée du salut », d’un « ennui mortel », « bourré de répétitions à n’en plus finir ». Une réputation confirmée encore en 1940 par le jugement, souvent cité depuis, d’Otto Strasser, l’adversaire d’extrême droite de Hitler : « L’ensemble était écrit dans le style d’un élève de sixième duquel on ne peut espérer que pour plus tard des textes clairs. »

En réunissant les deux arguments – d’une part le fait qu’il soit horriblement écrit, ennuyeux et fumeux dans son contenu, et d’autre part le fait que pratiquement personne n’ait envie de lire ce livre –, on peut se demander si toute l’agitation autour de sa publication n’est pas totalement exagérée. De quoi est-il question au juste ?

Quiconque lit aujourd’hui le livre avec peu de connaissances historiques préalables aura effectivement l’impression d’un discours fumeux. C’est d’autant plus vrai avec des citations sorties de leur contexte. Prenons un exemple souvent avancé. Hitler débute son chapitre sur « Peuple et race » par les mots suivants :

Des « œufs de Colomb », il y en a autour de nous des centaines de milliers ; ce sont des hommes comme Colomb qui sont beaucoup plus difficiles à trouver.

Une telle phrase parle d’elle-même ; il n’est pas même besoin de la tirer vers le ridicule : c’est pain bénit pour des humoristes. Nous pouvons donc en rester là et y voir une confirmation de ce que nous avons lu auparavant : mal écrit, fumeux. Mein Kampf de Hitler ? Des banalités.

Les motivations racistes

Mais si nous lisons la suite, le tableau change. Certes, le style ne s’améliore pas nécessairement, mais nous apprenons des choses sur ce qui motive réellement Hitler. En effet, voici comment il poursuit :

Les hommes se meuvent, sans exception, dans le jardin de la nature ; ils s’imaginent connaître et savoir presque tout, et pourtant ils passent comme des aveugles, à de rares exceptions près, à côté d’un des fondements les plus remarquables de leur situation : la clôture interne des espèces chez tous les vivants sur cette terre.

Déjà une considération superficielle révèle presque une loi d’airain fondamentale : dans les innombrables formes d’expression de la volonté de vivre, les modes de reproduction et de multiplication sont limités à ces formes mêmes. Tout animal s’accouple exclusivement avec un vivant de la même espèce : la mésange va avec la mésange, le pinson avec le pinson, la cigogne avec la cigogne, le mulot avec le mulot, la souris avec la souris, le loup avec la louve, etc. Seules des circonstances extraordinaires peuvent changer cela, en premier lieu l’enfermement contraint ainsi qu’une impossibilité de s’accoupler au sein de la même espèce. Mais dans ces cas, la nature s’y oppose aussi par tous les moyens, et son rejet le plus visible consiste ou à empêcher la faculté de procréer chez les bâtards ou à limiter la fécondité de la descendance ; et dans la plupart des cas, elle mine les capacités de résistance à la maladie ou aux agressions néfastes.

Par conséquent, en poursuivant la lecture après les « œufs de Colomb », on apprend des choses sur les idées qui occupaient Hitler. Il est question de la « nature », d’une « loi d’airain fondamentale », d’une « clôture des espèces » naturelle. Il précise aussi que la nature sanctionne la violation de sa « loi d’airain », en l’occurrence en éliminant les « capacités de résistance à la maladie ou aux agressions néfastes ».

Que faut-il comprendre ici ? Hitler puise à sa façon dans le fonds des connaissances scientifiques de son temps, mais avant tout dans le fonds populaire et pseudo-scientifique. Et il fait une chose que font les adeptes de toute obédience du darwinisme social : il transfère les lois de la nature ou celles qu’il tient pour telles sur l’homme, sur l’histoire et la société humaines. Déjà à partir de l’extrait cité, on voit où cela mène. Le chapitre commencé avec les œufs de Colomb conduit de la souris et de sa clôture par rapport au mulot jusqu’à l’opposition entre les races – ici celle des Aryens et des Juifs – et leur lutte « éternelle », déterminée par une « loi d’airain naturelle », au cours de l’histoire. Quiconque enfreint cette loi naturelle perdra ses capacités de résistance contre les assauts ennemis ou contre ses propres maladies. La loi de Nuremberg sur la protection du sang (1935) et le délit constitué d’« atteinte à la race » sont au bout de la chaîne d’argumentation. Mais cela veut dire ceci : foncièrement les « œufs de Colomb » nous amènent à un aspect décisif de l’idéologie de base national-socialiste. Après 1933, les idées de Hitler sur la nature et ses lois d’airain fondamentales deviendront un programme d’État, avec toutes ses brutales conséquences.

Ce seul exemple montre déjà que Mein Kampf est une source qu’il faut prendre au sérieux ; c’est même une source historique centrale qu’on ne devrait pas trop vite tenir pour non pertinente. C’est particulièrement vrai de la Seconde Guerre mondiale. Nulle part on ne reconnaît mieux la signature et le rôle personnels du dictateur Hitler que dans sa volonté de faire la guerre, imposée à l’Allemagne et à l’Europe. Avec un cocktail fait de délire idéologique, de rationalité perverse et criminelle, d’absence grossière de scrupules, il développa un « programme » et s’y tint jusqu’à sa fin. La source documentaire la plus importante sur la naissance de cette idéologie est Mein Kampf. Hitler y recueillait pour son propre compte la pensée ethniciste (völkisch) virulente en Europe centrale dès avant 1914 ; il en fit une adaptation spécifique et la travailla pour proposer un ensemble d’idées nouvelles. Des prémisses idéologiques basées sur la race, comme la supériorité de la race « aryenne », le droit du plus fort et les conceptions du darwinisme social, selon lesquelles la loi de l’évolution dans l’histoire du monde était la lutte et la guerre sans fin entre les peuples et les races, constituaient l’axiome de sa conviction : la guerre pour élargir l’« espace vital » vers Europe de l’Est était un but non seulement nécessaire mais légitime, fût-ce en transgressant toutes les traditions du droit.

Critiquer l’autobiographie

Mein Kampf est aussi, en fin de compte, la source documentaire la plus importante sur la biographie de Hitler. De fait, Hitler est sorti d’un anonymat tel qu’on peut difficilement en imaginer de pire. Ses quatre grands-parents étaient décédés à sa naissance. On ignore toujours qui était son grand-père paternel – et il est probable qu’on ne le saura jamais. Il est vrai qu’il a toujours cherché à conserver cet anonymat. Quand son semi-neveu, William Patrick Hitler, tenta de tirer profit de leur commun patronyme, Hitler aurait été furieux et serait tombé en larmes en déclarant : « Les gens ne doivent pas savoir qui je suis. Ils ne doivent pas savoir d’où je viens et de quelle famille je sors. » Autant que faire se peut, Hitler laissa systématiquement dans l’ombre les traces des trois premières décennies de sa vie.

À cet égard, Mein Kampf signifie deux choses : l’information la plus complète que nous ayons sur la vie de Hitler et en même temps une autobiographie extraordinairement embellie, qui est tout sauf une présentation fidèle, objective, de la vie du Führer. Là encore, on réalise la nécessité d’une édition scientifique. Car admettons fictivement que nous n’ayons pas d’autre information que Mein Kampf sur la vie de Hitler : nous serions alors livrés corps et biens à ce livre. Je veux dire : nous devrions croire ce qu’il dit, sans disposer d’une possibilité de contrôle critique. Cette possibilité purement imaginaire devrait être un avertissement contre l’idée, exprimée de-ci de-là, qu’on n’aurait pas besoin d’une version commentée du moment qu’on a accès au texte.

Voici, à titre d’exemple, une information sur la biographie de Hitler : dans le texte de sa main, sa vie incarnait la banqueroute sociale. La carrière – socialement ascendante – de son père lui avait assuré des chances correctes. Il ne les saisit pas et par suite il apprit à connaître la Vienne d’avant-guerre dans ses bas-fonds. En 1909, ses ressources financières se mirent peu à peu à fondre ; l’inflation et les problèmes de logement aggravèrent sa situation misérable. Or, contrairement à ce qu’il affirme dans Mein Kampf, Hitler ne chercha alors nullement une activité régulière suffisamment rémunérée, pour au moins se débrouiller et garder la tête hors de l’eau. La conséquence en fut le recours à l’aide aux nécessiteux, à la soupe populaire, aux salles chauffées et à l’asile des sans-abri – un mode de vie qui était tristement éloigné de la sécurité petite-bourgeoise dans la demeure familiale. Ce n’était pas la Vienne étincelante de l’avant-garde, mais la « Vienne des nouveaux arrivants, des défavorisés, des asiles d’hommes seuls », selon la formule de Brigitte Hamann dans son travail sur la « Vienne de Hitler ».

Hitler a réécrit cette expérience de déclassement comme le feraient probablement beaucoup d’autres. À ses propres yeux et pour les autres, il l’a enjolivée – en l’enveloppant dans un nuage d’autojustification et d’apitoiement sur lui-même. Vienne en 1909 aurait été pour lui une « époque d’amertume sans fin ». C’est ce qu’il écrit en 1914 au maire de la ville de Linz :

J’étais un jeune homme sans expérience, sans la moindre aide et aussi trop fier pour l’accepter de la part de quiconque, ne parlons pas même de la solliciter. […] Deux ans durant, je n’ai eu pour amis que la misère et les soucis, pas d’autre compagne qu’une faim permanente, impossible à rassasier. Le beau mot de « jeunesse », je n’ai jamais eu l’occasion de l’apprendre.

On peut prouver que quatre des six arguments de ce récit sont faux : Hitler avait reçu une aide financière, de la part de sa famille et grâce à sa pension d’orphelin ; il n’était absolument pas « trop fier » pour accepter cette aide ; et il l’a aussi sollicitée auprès de sa tante. En fin de compte, Hitler a connu une jeunesse libre de tout souci matériel, qui lui offrit oisiveté et occasions de réussite. Il profita de la première et laissa passer les secondes.

Or une affaire qui en d’autres temps serait restée purement personnelle devient publique à l’époque de Weimar. En effet, ce qu’il raconte au maire de Linz en 1914 dans une correspondance privée, il l’écrit aussi dix ans plus tard dans Mein Kampf. Vienne aurait été « l’époque la plus triste de [s]a vie » et lui « avait réservé cinq ans de misère et de privations ».

Cinq ans, durant lesquels je dus gagner mon pain d’abord comme manœuvre, puis comme petit peintre en bâtiment. Une portion de pain vraiment congrue, qui n’a jamais suffi à apaiser même la faim ordinaire. Elle fut à l’époque mon gardien fidèle, le seul à ne jamais m’abandonner.

En réalité, avec sa pension d’orphelin, l’héritage de sa mère ainsi que des intérêts de l’héritage paternel perçus a posteriori, Hitler disposait de ressources qui lui permirent de vivoter sans avoir à recourir à un travail régulier.

On pourrait multiplier à l’envi les exemples, mais on l’aura compris : l’intérêt pour Mein Kampf ne saurait se passer de l’étude et de l’explication critiques du texte. Elles le sont pour des raisons scientifiques, afin de rendre accessible – enfin – de façon concrète et critique cette source documentaire importante ; de la sorte, seront démasqués les textes enjolivés par Hitler lui-même et on verra les lignes de force de sa biographie, qui finirent par secouer le monde.

Les difficultés de la publication

Il est vrai cependant que ce projet soulève quelques questions, qui tiennent avant tout à l’usage public et politique qu’on fait de Mein Kampf. Chez nous en Allemagne, les rapports avec Hitler sont marqués par deux attitudes, aux antipodes l’une de l’autre, qui empêchent plutôt qu’elles n’encouragent la confrontation critique et rationnelle. La première vient des craintes toujours actuelles de commettre des erreurs politiques avec l’héritage de Hitler. Pourtant, empêcher d’une manière ou d’une autre de s’y confronter de manière critique serait une politique à courte vue, celle qui consiste à faire l’autruche. Elle encouragerait dangereusement la (re)mythification de Hitler et pourrait susciter l’impression qu’il exerce, même post mortem, une sorte d’influence démoniaque.

Une attitude inverse en Allemagne se révèle dans la présence excessive de Hitler dans des émissions populaires, humoristiques et satiriques, une attitude régulièrement confortée par le constat banal que « Hitler se vend ». On peut poser la question : peut-on se moquer de Mein Kampf ? De fait, rire de Hitler a depuis longtemps cessé de briser un tabou : la représentation grotesque, la dérision, ou simplement la blague de potache sur Hitler sont monnaie courante en Allemagne […]1.

Un livre d’influence

La dérision à propos de Mein Kampf devient encore plus problématique si l’on pose l’importante question suivante : la publicité faite au livre va-t-elle encourager les idées d’extrême droite et le néonazisme ? On devrait se garder ici de croire trop vite qu’à cause de son écriture pénible et lourde, le livre ne risque pas d’avoir d’effets, même dans les milieux d’extrême droite. Il suffit de se rendre sur un site internet américain qui propose Mein Kampf sous toutes les coutures. Ses objectifs sont exposés comme suit :

Ensuite, nous proposerons aussi de plus en plus d’articles qui démontrent qu’Adolf Hitler était un bon chrétien qui était profondément attaché à sa race, et qui suivait l’exemple du Christ plutôt que le semblant de foi que l’on trouve dans les Églises modernes, pour le meilleur ou pour le pire. Finalement, nous publierons tous les articles de qualité que nous pourrons obtenir de manière à remettre les pendules à l’heure au sujet de certains événements historiques, et à d’autres événements soi-disant historiques.

En Allemagne, le parti d’extrême droite Npd (Nationaldemokratische Partei Deutschlands) présente un fort noyau idéologique néonazi – avec clairement une parenté « de nature » avec le national-socialisme historique et une propagande qui ne cesse d’emprunter des thèmes chez Hitler. On ne peut donc absolument pas exclure que le livre, dans la mesure où il sera accessible, serve alors de référence idéologique, de boîte à idées et de légitimation historique à des racistes et des adversaires de la démocratie. Pour cette raison, il y a, comme le soulignait récemment le gouvernement allemand, un « intérêt commun à empêcher efficacement la diffusion de ces idées qui enseignent le mépris de l’homme ».

Faut-il dans ces conditions interdire une nouvelle publication de Mein Kampf ? C’est l’une des principales questions agitées à propos d’une nouvelle édition du livre. Les médias allemands en ont en général parlé de manière différenciée et rationnelle. La presse, la radio et la télévision ont proposé toute une série d’émissions et de documents éclairants, avec des arguments de raison. Les méthodes bien connues pour attirer l’attention du public – les excès verbaux, les opinions extrêmes, l’émotion, les efforts pour scandaliser – ont pour l’essentiel été évitées.

Ménager les victimes

Le problème essentiel dans ce débat est, à mon avis, de nature morale : il concerne les sentiments des victimes. À un survivant de la Shoah, on expliquera difficilement pourquoi Mein Kampf est réédité en Allemagne. Et s’il persiste dans son indignation quant à ce projet, on peut absolument la comprendre et la respecter. La seule chose qu’on puisse faire, c’est expliquer les circonstances, la situation juridique, et finalement aussi les raisons qui plaident en faveur de la transparence et de la publicité à la suite de l’entrée du livre dans le domaine public. En effet, juridiquement parlant, la chose est si entendue qu’il n’y a pratiquement pas d’opinion divergente sur ce point. Du point de vue du droit d’auteur, la nouvelle édition ne peut être empêchée ; en théorie, seul le droit pénal serait envisageable, mais ce serait contre-productif pour quatre raisons.

1) De nombreux textes de Hitler sont déjà publiés depuis 1945. Parmi eux, ce qu’on appelle son « Deuxième livre » (1928), la grande édition de ses premiers écrits (sous la direction d’E. Jäckel), et l’édition en plusieurs volumes de ses Discours, écrits et dispositions diverses – 1925-1933, due à l’Institut d’histoire contemporaine dans les années 1990. Dans tous ces écrits, il n’y a aucune divergence notable par rapport à Mein Kampf.

2) L’ouvrage est disponible, on l’a dit cent fois, à l’étranger, sur l’internet et chez les antiquaires. La diffusion du texte ne saurait donc être empêchée. Une politique d’interdiction serait purement symbolique, et reviendrait à prendre des risques.

3) Une interdiction renforcerait fortement le mythe d’un livre maléfique. Elle susciterait l’impression que Mein Kampf possède, comme simple document, une sorte de force démoniaque, en particulier chez des jeunes d’orientation nazie ou tentés par cette orientation, population qu’il faut prémunir contre une telle impression. On émousserait d’emblée l’intérêt pour ce livre par son intégration dans une histoire, sa contextualisation et l’explication de ses conséquences.

4) Le travail historique éclairé sur Hitler et le national-socialisme en serait rendu infiniment plus difficile, et le risque serait de revenir en arrière. Car plus de cinquante ans de recherche nous ont appris que le national-socialisme ne peut s’expliquer par le seul Hitler. Au contraire, tout « hitléro-centrisme » empêche une approche historique nuancée du national-socialisme. En même temps, se fixer sur la seule personne de Hitler opère un très puissant effet de disculpation – pour ceux qui ont vécu le drame, pour la société allemande, pour les milliers de complices et les millions qui se sont accommodés de l’événement en l’approuvant. Hitler pourrait ainsi encore une fois apparaître « comme un démon régurgité par l’abîme », comme l’écrivait la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 8 mai 1955. Toute mythification de Hitler fait facilement apparaître le national-socialisme comme l’intrusion brutale de l’exogène, du tout autre, dans l’histoire allemande.

Mais c’est justement ce que le nazisme n’était pas. Il reposait – comme du reste la pensée de Hitler – sur des présupposés sociaux et culturels présents dans l’histoire allemande et qui le dépassaient de loin. La réalisation du programme monstrueux – une guerre de conquête à l’Est et l’élimination des juifs d’Europe – n’aurait pu avoir lieu sans la complicité active ou l’acceptation tacite d’un grand nombre d’Allemands. La recherche des motifs de cette attitude serait contrariée par l’interdiction de Mein Kampf.

*

Il n’y a donc aucun doute : le gouvernement de l’État de Bavière a choisi la bonne voie au printemps 2012 en tranchant le nœud gordien et en décidant de soutenir une édition scientifique et critique de Mein Kampf. À mon avis, cette décision aurait dû être prise de longue date. Une autorisation spéciale dans les années 1990 aurait permis de disposer d’une telle édition depuis longtemps : on pourrait aujourd’hui s’y référer politiquement et les craintes devant l’épée de Damoclès de 2016 perdraient largement leurs raisons d’être. La décision, fin 2013, de retirer le soutien au projet déjà en cours a provoqué beaucoup de confusion et ne répond pas aux exigences d’une ligne claire en matière de politique scientifique et historique.

  • *.

    Président de l’Institut d’histoire contemporaine de Munich.

  • 1.

    Dans la suite de cette section, non traduite, H. Wirsching regrette la propension à la dérision sur Hitler dans les médias allemands ainsi qu’au cinéma. Il rappelle que cette dérision est ancienne, presque contemporaine de l’accès de Hitler au pouvoir, et d’autant plus répandue que le « communicant » Hitler et son entourage se mettaient en scène de façon grotesque. Sauf que ces apparitions sur scène grotesques couvraient une terreur effroyable : les humoristes ne devraient jamais l’oublier. (NdT)