Lettre ouverte de Liu Xiaobo à Jerry Yang, président de la société Yahoo, au sujet de l’affaire Shi Tao


Un dissident chinois écrit à l’homme d’affaires américain d’origine chinoise Jerry Yang, cofondateur de Yahoo, pour protester contre la complaisance avec laquelle son entreprise a accepté de révéler aux autorités chinoises des coordonnées informatiques ayant permis l’arrestation de Shi Tao, un célèbre dissident. Internet restera-t-il un espace d’expression relativement libre ou la logique commerciale conduira-t-elle Yahoo à tout accepter du régime autoritaire chinois ?

L’Internet est sans aucun doute le moyen de communication le mieux adapté à l’expression de la dissidence en Chine. Sur cet espace, un jeu du chat et de la souris se déroule entre les censeurs du pouvoir et les chevaux légers de l’opposition. Ceux-ci parviennent souvent à éviter la répression mais il arrive que ce soient les premiers qui emportent la victoire, comme le montre l’affaire Shi Tao. Un important dissident critique ici l’attitude complaisante de Yahoo vis-à-vis des demandes de contrôle du pouvoir chinois. Si, en Occident, nous pensons Internet comme un espace incontrôlé et déterritorialisé, vue par un dissident chinois, la réalité est bien différente et l’alliance des groupes capitalistes mondiaux et du pouvoir autoritaire chinois se porte mieux que la possibilité d’une expression indépendante.

Né le 28 décembre 1955 à Changchun, province du Jilin, dans l’ancienne Mandchourie, Liu Xiaobo a suivi l’itinéraire classique des membres de sa génération. Il a suivi ses parents dans leur exil à la campagne en Mongolie de 1969 à 1973. À 19 ans, il a été envoyé dans une commune populaire de sa province natale du Jilin où il s’est consacré aux travaux agricoles pendant deux ans, avant d’être affecté comme ouvrier dans une compagnie de construction de la capitale provinciale Changchun. En 1977, lorsque les examens d’entrée à l’université ont été rétablis, il a été reçu au département de chinois de l’université du Jilin. Diplômé en 1982, il est entré à l’université de Pékin où il a obtenu sa maîtrise en 1984. Cette année-là, il a été nommé enseignant au département de chinois de l’École normale supérieure de Pékin, et a obtenu son doctorat en 1988. En août 1988, il est parti enseigner en Norvège et aux États-Unis.

En avril 1989, alors qu’il donnait des cours à l’université Columbia de New York, il a été surpris par le mouvement démocratique de Pékin. Sans hésiter, il est retourné en Chine où il s’est jeté dans le mouvement, n’hésitant pas à s’interposer entre les étudiants et l’armée pendant la nuit du massacre de Tian’anmen. Son engagement lui vaut d’être arrêté le 6 juin 1989. Il passera vingt mois en détention sans jugement et sera renvoyé de son emploi à l’université. Après sa libération, resté à Pékin, il écrit des articles sur la situation politique qu’il publie dans les revues de Hong Kong et participe aux activités du mouvement démocratique avec les activistes libérés. En 1993, il enseigne pendant trois mois aux États-Unis et en Australie, mais refuse de rester à l’étranger et rentre en Chine pour se consacrer au mouvement démocratique.

Il lance un grand nombre de pétitions avec d’autres intellectuels, pétitions qui sont adressées aux autorités et rendues publiques par la presse étrangère et par les médias de Hong Kong. Il appelle notamment à la réhabilitation du mouvement pour la démocratie de 1989, s’élève contre les violations des droits de l’homme, et prend fait et cause pour Ding Zilin et le mouvement des mères de Tian’anmen qui exigent du gouvernement qu’il reconnaisse qu’il a commis un massacre en 1989. En 1996, il signe, avec le vétéran cantonais de la dissidence Wang Xizhe, une pétition appelant à une nouvelle alliance entre le parti communiste et le Kuomintang. Tandis que Wang part clandestinement pour les États-Unis, Liu est arrêté et condamné sans procès à trois ans de rééducation par le travail. À sa libération en 1999, il reprend ses activités dissidentes. Il lance un grand nombre de pétitions pour demander la réhabilitation du mouvement de 1989, dénonce régulièrement les violations des droits de l’homme, et continue de publier des analyses pénétrantes dans la presse de Hong Kong. Depuis le développement de l’Internet, Liu Xiaobo ne cesse de s’exprimer sur la toile, et tisse des contacts avec la plupart des dissidents chinois. Bien qu’il soit privé d’emploi depuis 1989, il parvient à vivre de sa plume.

Liu Xiaobo n’agit qu’au grand jour : il estime qu’il ne fait que mettre en œuvre les droits que la constitution de la République populaire accorde aux citoyens. Souvent suivi par la police secrète, il est confiné chez lui chaque année autour du 4 juin, que les autorités considèrent comme une « période sensible ». En 2004, la surveillance autour de lui ne s’est relâchée que le 17 du mois. Cela ne l’empêche pas de continuer à dire ce qu’il pense, à vivre comme il veut, et à rencontrer qui il veut. Liu est sans aucun doute le plus connu des dissidents chinois et un certain nombre de jeunes intellectuels suivent sa voie. Il jouit d’une grande estime dans des cercles qui vont bien au-delà de la dissidence. Les nouveaux activistes, de nombreux professeurs d’université, les étudiants qui, dans les grandes villes, réfléchissent à un autre avenir politique pour la Chine ont un grand respect pour cet homme qui ose accorder ses actions à ses discours.

Jean-Philippe Béja

Monsieur Jerry Yang,

Je me nomme Liu Xiaobo, né en 1955 à Changchun, j’habite Pékin et je suis écrivain indépendant. Je n’ai pas souhaité m’encombrer de formules de politesse en prélude à cette lettre car je suis un ami de monsieur Shi Tao, aujourd’hui en prison. Afin de préparer cette lettre ouverte, j’ai, pour la première fois, parcouru votre CV. En ce qui concerne votre position sociale, on peut dire que vous êtes un enfant chéri de la nouvelle économie née de l’Internet. En 1995, vous avez fondé aux États-Unis, avec David Filo, la société Yahoo, qui est devenue, aujourd’hui l’une des compagnies Internet les plus connues au monde. La valeur boursière de cette société dépassait les 100 milliards de dollars US à son plus haut niveau et vaut encore maintenant 50 milliards de dollars. En ce qui concerne votre fortune personnelle, vous êtes dans la catégorie des très riches, avec une fortune de 1, 88 milliard de dollars américains. À l’époque de l’économie du Net, et avec une Chine aujourd’hui tournée exclusivement vers l’argent, votre renommée dans notre pays dépasse celle dont vous jouissez aux États-Unis. Bien que vous soyez américain, vous êtes répertorié parmi les plus grandes fortunes chinoises sur le site Internet chinois consacré aux plus grandes fortunes du monde (www.1619.com.cn/guiren/) et plusieurs sites chinois contiennent des rubriques spéciales vous concernant. Sur certaines photos, vous souriez de façon rayonnante, sur d’autres, vous paraissez profondément absorbé dans vos pensées. Il y en a même quelques-unes où vous affichez une allure conquérante. Pour cette génération de jeunes Chinois qui rêvent de devenir richissimes du jour au lendemain, votre jeunesse et votre succès indéniable vous confèrent une aura d’idole. Récemment, le rachat du site Internet commercial Ali Baba par Yahoo Chine menant à la fusion des deux compagnies est devenu un des sujets favoris des médias chinois. Votre compagnie y a investi un milliard de dollars pour détenir 40 % du capital d’Ali Baba.

Cependant, si je vous écris cette lettre ouverte, ce n’est ni pour vous parler de la nouvelle économie, de fortune, d’investissement ni de l’ouverture du marché chinois, mais bien pour protester contre la conduite si peu honorable de la société dont vous avez la direction. En effet, le brillant journaliste Shi Tao a été condamné à dix ans de prison par la Cour provinciale du Hunan, grâce à des pièces à conviction que votre société a fournies au département de la sécurité.

Yahoo est complice de la persécution de Shi Tao par le Parti communiste chinois

Si ce n’était pour Shi Tao, je vous féliciterais sans doute pour vos succès sur le marché chinois. Mais parce que cette affaire est survenue, je ne peux comprendre la transaction commerciale dont je viens de parler autrement que comme une prime accordée à votre société par le Parti communiste chinois en récompense de votre complicité. Comme vous le savez sans doute, le 7 septembre 2005, l’Ong Reporters sans frontières a révélé que Yahoo Hong Kong a aidé le Département de la sécurité à inspecter les données informatiques de Shi Tao, a recueilli le mot de passe confidentiel de sa messagerie électronique, son adresse IP, ainsi que d’autres informations personnelles pour les transmettre au Département de la sécurité. Ces données ont fait office de preuves à conviction dans la condamnation à dix ans de prison de Shi Tao. Ainsi, Reporters sans frontières a estimé que la société Yahoo avait « servi d’indicateur à la police chinoise ». Sur le plan de la censure de l’information, Yahoo coopère activement avec le gouvernement chinois depuis plusieurs années, mais c’est la première fois qu’il est prouvé que la compagnie a transmis des informations personnelles essentielles, comme en témoigne clairement l’acte de condamnation de Shi Tao.

Je souhaite remercier Reporters sans frontières pour son compte rendu méticuleux, et pour avoir permis de dévoiler au monde entier, et tout particulièrement aux pays libres, deux sortes d’agissements détestables. Le premier est la façon dont la dictature chinoise obtient la coopération politique de compagnies étrangères pour sa stabilité politique en échange de l’octroi d’intérêts commerciaux à ces mêmes compagnies. Ce type d’agissements renforce ainsi les restrictions de liberté sur le Net et favorise la poursuite des dissidents. La seconde est la manière dont les grandes sociétés du monde entier, pour leurs intérêts commerciaux, se soumettent aux exigences d’un pouvoir despotique, agissent de leur plein gré dans le sens de ces exigences détestables, et bafouent les droits de l’homme et l’éthique du commerce afin de percer sur le marché chinois. Il ne s’agit pas uniquement de votre compagnie. D’autres sociétés américaines, telles Msn ou Google, ont participé à différents degrés au contrôle d’Internet par le Parti, durant leur phase d’entrée sur le marché chinois. Cependant, contrairement à Yahoo Hong Kong, aucune n’a été jusqu’à ce jour convaincue d’avoir vendu les données confidentielles de l’un de ses clients. Ces deux sortes de coopérations méprisables font que les investissements occidentaux non seulement n’encouragent pas la liberté d’expression mais au contraire renforcent les capacités de contrôle et de censure d’Internet par le Parti, ce qui revient à mettre en péril la liberté d’expression et à renforcer les risques encourus par les dissidents.

Une ligne de défense peu convaincante

Monsieur Yang, d’après un rapport du 10 septembre de la Bbc, vous êtes allé à Hangzhou pour une conférence au sommet sur Internet en Chine et vous avez reconnu la collaboration de Yahoo Hong Kong avec la police chinoise. Vous avez dit à cette occasion : « Nous ne savons pas pour quel motif ils désirent ces informations, et ils ne nous informent pas non plus sur ce qu’ils recherchent exactement. Mais leurs demandes sont légales et nous respectons la loi en leur fournissant ces informations. » Pourtant, face à la condamnation injuste de Shi Tao, après avoir répondu avec légèreté que vous auriez préféré ne pas voir ce résultat, vous avez affirmé, sans la moindre intention de vous excuser : « Mais dans le monde entier, nous recevons ce genre d’instructions judiciaires, et nous devons nous conformer à la loi. »

Voilà une attitude totalement inacceptable. Mais ce qui me révulse le plus, c’est que dans une situation où l’intégrité physique de Shi Tao est mise en danger, vous ne vous préoccupiez que d’opportunités commerciales en Chine et de la sécurité des employés de Yahoo. Vous dites :

Nous allons tous en Chine. Ici, les opportunités sont nombreuses, pas uniquement dans le domaine commercial, mais aussi dans le domaine social. Nous scrutons attentivement les intérêts des utilisateurs, car sans utilisateurs, notre entreprise ne peut pas se développer.

Je ne peux pas laisser mes employés prendre toutes sortes de risques. Dans le traitement des informations des clients, nous avons des règles claires.

D’après moi, loin de vous soucier de la sécurité de vos employés, vous vous intéressez avant tout aux intérêts de votre entreprise. Votre plaidoirie n’est pas convaincante et relève du sophisme. La société Yahoo Hong Kong, qui a transmis les données personnelles de Shi Tao à la police chinoise, doit appliquer la loi de la région administrative spéciale de Hong Kong. Elle n’avait aucune obligation de respecter la loi du continent, puisque, bien que Hong Kong soit redevenue chinoise, la formule « Un pays, deux systèmes » y est toujours en vigueur. La loi hongkongaise, héritée de la Common Law anglaise, et la loi chinoise sont différentes. La première est un outil social de protection de la liberté d’expression et de la vie privée. La seconde est la mise en forme juridique de la dictature d’un parti unique et la légitimation de la violation des droits de l’homme, contraire aux critères reconnus internationalement sur cette question. C’est pourquoi Yahoo Hong Kong pouvait agir conformément à la loi hongkongaise, afin de protéger la vie privée de ses utilisateurs, et pouvait, à bon droit, refuser de répondre aux exigences de la police chinoise. Dans ce cas, le fait que Yahoo Hong Kong ait vendu Shi Tao aux autorités chinoises ne peut être perçu autrement que comme une flatterie excessive envers le pouvoir communiste. Si l’on poursuit dans ce sens, Yahoo étant une compagnie américaine investissant en Chine, et compte tenu des restrictions imposées par la situation chinoise, il ne peut être reproché à Yahoo de respecter le principe « en affaires parler seulement d’affaires ». Mais Yahoo ne doit pas assimiler la séparation des affaires et de la politique à l’abandon pur et simple de l’éthique du commerce, de même qu’elle ne peut pas fouler aux pieds les bases de la morale commune pour faire avancer ses intérêts. Le respect des principes de liberté d’expression et de vie privée a été établi par la Charte de l’Onu et la Déclaration universelle des droits de l’homme par le biais de la Convention internationale des droits civiques et politiques. Or, le pays qui a joué un rôle majeur dans la rédaction de ces documents concernant les droits de l’homme n’est autre que les États-Unis, pays dans lequel vous vivez. Comme chacun le sait, le Parti mise sur une forte croissance économique pour maintenir la stabilité de son pouvoir et, aujourd’hui, l’économie chinoise a atteint un tel degré de dépendance envers les investissements étrangers qu’elle ne peut plus se passer du commerce international. C’est pourquoi je ne crois pas que telle entreprise occidentale serait sévèrement punie si elle ne collaborait pas étroitement avec la police chinoise. Se pourrait-il qu’une compagnie américaine comme Yahoo perde la totalité de ses intérêts commerciaux uniquement parce qu’elle ne coopère pas de très près avec le ministère de la Sécurité ?

La vérité est que Yahoo n’a pas subi de lourdes pressions politiques qui auraient pu léser ses intérêts. Même si la compagnie n’avait pas coopéré étroitement, elle serait restée présente sur le marché chinois. Elle n’avait par conséquent aucune obligation de collaborer si activement avec la police du Net, ni de dénoncer ses propres utilisateurs.

À mon sens, le principe de Yahoo « en affaires, parler seulement d’affaires » consiste en réalité à « parler d’affaires par le moyen de la politique ». C’est une transaction entre pouvoir et argent qui passe par une coopération avec la police chinoise. Peu importent les raisons, peu importe la nature du système, si l’on collabore avec la police du Net pour violer les fondements des droits de l’homme, on adopte un comportement politique et non un comportement uniquement commercial. Car, qui pourrait nier que le contrôle d’Internet n’est pas en soi un acte politique, et, qui plus est, un acte despotique et barbare ? C’est pour cette raison que ces transactions entre pouvoir et argent nuisent non seulement aux intérêts des utilisateurs et des clients comme Shi Tao, mais aussi aux principes équitables du commerce libre. Si Yahoo peut obtenir des parts de marché encore plus importantes en collaborant avec la police, alors l’argent gagné par Yahoo n’est que de l’argent sale, une montagne d’or bâtie sur les cadavres des droits de l’homme de gens comme Shi Tao. C’est, de plus, une injustice, du point de vue de la concurrence, pour les autres compagnies Internet évoluant sur le marché chinois.

Le paradis et l’enfer de deux contemporains

Monsieur Jerry Yang, je me suis aperçu en lisant votre CV que vous avez le même âge que Shi Tao : 37 ans. Mais c’est bien là la seule chose qui puisse vous rapprocher. Vous êtes né en 1968 à Taipei. À l’âge de 10 ans, vous avez émigré avec votre mère aux États-Unis où vous avez obtenu un diplôme d’ingénierie électronique à l’université de Stanford. Votre sens du commerce et vos capacités dans ce domaine étaient exceptionnels et le fait que vous ayez abandonné sans hésiter vos études pour vous lancer dans le commerce force l’admiration. Pendant que vous écriviez votre thèse à Stanford, vous avez inventé le premier logiciel de recherche sur Internet, après quoi, vous avez abandonné votre thèse qui touchait à sa fin pour créer, à 27 ans, avec monsieur Filo, la société Yahoo. Jusqu’à ce jour, des centaines de millions d’internautes ont pu bénéficier de cette commercialisation, y compris les plus de cent millions d’internautes chinois.

En 1968, monsieur Shi Tao naissait en Chine populaire, dans la région autonome du Ningxia. Il a obtenu son diplôme à l’université de l’Est de la Chine. Durant ses années d’études, c’était un poète renommé sur le campus de l’école. Il a été confronté au grand mouvement de 1989 et y a participé activement. Je ne sais pas si vous, qui étiez aux États-Unis, vous étiez au courant ni ce que vous pouviez penser de tout cela. Qu’importe. Le massacre du 4 juin, qui a surpris la Chine et l’étranger, a transformé un grand nombre de Chinois, et a transformé Shi Tao également. Celui-ci est alors devenu un journaliste analysant consciencieusement la société, un poète décrivant la souffrance, un homme dénonçant avec courage et intelligence le despotisme. Monsieur Yang, vous avez eu plus de chance que Shi Tao. Bien qu’à l’époque de votre naissance, Taiwan vécût sous le régime autoritaire du Kuomintang, vous avez quitté l’île à l’âge de 10 ans, poursuivi des études aux États-Unis et monté votre entreprise pour devenir finalement l’enfant chéri de la nouvelle économie. Les États-Unis sont une société libre où l’état de droit est bien établi. Vous avez, depuis l’âge de 10 ans, respiré l’air de la liberté, et grandi au sein d’un environnement agréable et d’une culture respectueuse des libertés individuelles et de la capacité créatrice de chacun. Vous avez pu vivre librement et dignement, sans avoir à payer un prix personnel pour la politique de terreur d’un gouvernement. Vous avez pu développer pleinement vos capacités créatrices sans avoir à obéir aux ordres de fonctionnaires omniprésents. Il vous a toujours été facile d’obtenir des informations en toute sécurité et de comprendre la réalité sans avoir à écouter des « radios ennemies » et encore moins à passer par des proxies afin d’accéder aux sites Internet étrangers. Mais Shi Tao, lui, a dû vivre avec la mémoire du sang versé le 4 juin 1989, il a dû faire face à une politique de terreur, lutter contre un pouvoir despotique, oppresseur des libertés individuelles. Face aux atteintes à la dignité de la vie, à l’étouffement des capacités créatrices des individus, il a dû prendre le risque de perdre emploi et famille, afin de préserver sa conscience et son humanité. Dans une Chine enfermée dans sa « boîte noire », tout est considéré comme secret d’État, et Shi Tao n’avait pas les moyens de déterminer ce qui l’était et ce qui ne l’était pas, tout comme il ne pouvait avoir connaissance des règles tacites de votre compagnie : ne pas protéger les données personnelles de vos clients et coopérer étroitement avec le Département de la sécurité.

À partir de ces considérations, on comprend que vous vivez dans le paradis de la liberté, et que Shi Tao survit dans l’enfer de la dictature. Dans la cruauté des profondeurs où le Parti a plongé Shi Tao, votre compagnie a joué un rôle. La ligne de défense que vous avez employée pour justifier ce rôle complice démontre que votre talent et votre chance, votre réussite en affaires et votre fortune n’impliquent aucun équivalent dans la qualité morale de votre personne. Et quand on compare avec votre contemporain Shi Tao, le clinquant de votre position sociale contraste avec la médiocrité de vos valeurs ; l’opulence de votre porte-monnaie est l’opposé exact de la misère de vos principes. Vous qui avez toujours connu la liberté, après avoir atteint la réussite et la renommée, vous vous prosternez devant les opportunités commerciales que vous offre si généreusement un parti dictatorial. Entre protéger les intérêts de vos clients et protéger les intérêts de votre compagnie, entre respecter les droits de l’homme ou les intérêts commerciaux, vous choisissez systématiquement le second pour trahir le premier. Mais ce qui me surprend bien plus, c’est qu’après avoir trahi Shi Tao, face aux questions des journalistes, vous vous trouviez des excuses et des faux prétextes.

Shi Tao, qui évoluait dans une culture qui ne connaît pas la honte, ressentait constamment l’indignité faite aux Chinois. Dans un environnement répressif, il aspirait de tout son cœur à la liberté. Tout en connaissant pertinemment le danger, il a osé se dresser pour soutenir le poids du prix à payer. Peu avant d’être jeté en prison, il a écrit un article intitulé « La honte ne suffit pas ». Vivre sous une dictature est une honte en soi, mais ressentir cette honte n’est pas suffisant car ce n’est qu’en transformant la honte en véritable force que l’on peut mériter d’être un homme. C’est pourquoi Shi Tao a choisi de mener une vie lavée de toute honte, c’est-à-dire de refuser le silence et de vivre avec courage.

Les graves conséquences de l’aide au tyran

Monsieur Jerry Yang, la collaboration de votre entreprise avec la police du Parti communiste a déjà de graves conséquences.

À l’époque de Mao Zedong, le Parti construisait pour le peuple chinois une « prison de l’âme », si bien qu’à part contempler le rayonnement du « soleil rouge » ou écouter les « directives suprêmes », il ne pouvait rien voir ni rien écouter d’autre. Dans la période de l’après-Mao, le réveil du peuple et la réforme du Parti fissurèrent les murs de cette prison, et ces fissures grandirent de plus en plus. Après le 4 juin, les fondements de cette prison s’effondrèrent très vite et particulièrement après l’entrée d’Internet en Chine, les fissures devinrent impossibles à refermer. C’est pourquoi le pouvoir actuel du Parti tente tout pour consolider la « prison de l’âme ». Il n’hésite pas à dépenser beaucoup d’argent pour construire une Grande Muraille du Net appelée « Projet bouclier d’or ». Il hésite encore moins à distribuer les parts de marché afin de faire venir des entreprises étrangères pour l’aider dans cette tâche.

Le plus regrettable est que ces grandes entreprises capitalistes étrangères intéressées par le profit, une fois entrées en Chine, s’adaptent très rapidement au marché dominé par le pouvoir. Elles ne veulent pas des contraintes de l’éthique commerciale et se moquent des violations des droits de l’homme par le Parti communiste chinois. Elles cèdent systématiquement au chantage pervers du régime despotique et aident le Parti à construire un pare-feu de plus en plus perfectionné sur Internet. Quelques compagnies américaines de haute technologie vont même jusqu’à se transformer en consolidateurs zélés de la « prison de l’âme » créée par le pouvoir chinois. Aujourd’hui, à cause de l’affaire Shi Tao, je suis obligé de considérer Yahoo comme l’avant-garde de ce type de « consolidateurs ». Il suffit d’être un utilisateur chinois de Yahoo pour risquer de devenir un deuxième Shi Tao.

De manière plus générale, la vie et les droits de l’homme n’ont pas de prix et ne peuvent certainement pas être mis en comparaison avec le pouvoir, l’argent, la réputation et le statut social. Les dix ans de Yahoo, formant une période allant de 1995 à 2005, représentent pour vous dix années de réussite et de renommée acquise, dix années couronnées par le rachat d’Ali Baba, qui marque un nouveau point de départ pour votre implantation sur le marché chinois. Mais pour Shi Tao, condamné injustement à passer dix ans de sa vie en prison, et particulièrement dans les prisons du Parti communiste chinois, pour Shi Tao qui a 37 ans, qu’est-ce que cela peut signifier ?

Vous ne le savez certainement pas, car vous n’avez pas eu les moyens d’en faire l’expérience personnelle, et je doute que vous vous sentiez concerné. Mais peu importe que vous souhaitiez l’entendre ou non, je vais vous le dire quand même. De 1949 à nos jours, la cruauté des condamnations arbitraires par le Parti communiste a déjà détruit et détruit encore aujourd’hui la vie d’un trop grand nombre de personnes justes, capables et innocentes. Aujourd’hui encore, même après une vingtaine d’années de réforme, la gravité de l’injustice causée par ces dix ans d’emprisonnement détruit le temps précieux qu’un homme pourrait mettre à profit pour accomplir de grandes choses et, pire encore, elle pourrait éventuellement détruire sa vie.

Ma colère et mon mépris à l’égard de Yahoo

Monsieur Jerry Yang, bien que, peut-être, vous n’ayez pas escompté d’aussi graves conséquences lorsque Yahoo a trahi les informations personnelles de Shi Tao, la colère et le mépris que j’éprouve pour votre compagnie ne sont pas d’une autre nature que ceux que j’éprouve à l’égard du Parti communiste chinois et des autorités locales du Hunan. Généralement, la dictature rend les gens sombres et sournois, la liberté les rend justes et transparents. Vous qui avez grandi dans un environnement libre, vous qui n’avez pas vécu sous les mensonges de l’organe décisionnel opaque du Parti, ni sous la menace des complots pervers d’une politique terroriste, vous devriez avoir un caractère plus fort et plus équilibré. Vous devriez avoir aussi le sens du discernement entre le bien et le mal. Vous devriez comprendre mieux que moi les raisons qui justifient le respect du droit à la vie privée et le respect de la liberté d’expression. Vous devriez pouvoir juger plus précisément que moi les limites entre le secret d’État et la liberté privée de chacun et connaître mieux les intérêts de vos clients. Mais, dès que vos intérêts sont menacés par les décisions opaques d’un parti terroriste, l’homme libre que vous êtes, qui a réussi à monter son entreprise, abandonne aussitôt la vie de lumière pour ramper vers les ténèbres. L’homme libre que vous êtes oublie de la même manière toute justice pour ne se soucier que de ses intérêts, va jusqu’à oublier la morale universelle connue de tous pour se conformer aux exigences malveillantes d’un système despotique, avec le même flegme que s’il abandonnait une technologie Internet obsolète. C’est ainsi que votre ligne de défense, qui consiste à dire que « leurs demandes sont légales » et que vous leur fournissez des informations « conformément à la loi », ne provient de rien d’autre que d’une volonté de mettre de côté la conscience et l’intelligence.

Il y a dans un premier temps un profond engourdissement de l’âme provoqué par la quête du profit. Se pourrait-il que votre sens moral soit à ce point diminué, que vous ne ressentiez pas de honte lorsque l’on mentionne votre nom à côté de celui de Shi Tao ? Le fait que votre contemporain Shi Tao doive endurer dix années de prison ne vous inspire-t-il pas le moindre remords ? Est-il possible que la lâcheté de Yahoo dans sa recherche du profit ne vous inspire pas le moindre sentiment de honte ?

Il y a, deuxièmement, un engourdissement de la raison. Votre quotient intellectuel s’est-il dégradé au point que vous considériez que fournir les informations personnelles de vos clients à la police chinoise soit conforme à la loi hongkongaise ? Je ne vois personnellement aucune clause dans la loi de Hong Kong qui permette de l’affirmer. Il faudrait peut-être aller la chercher du côté de l’article 231, qui a déjà été suspendu. Si vous avez le souci de vous justifier, je vous prie d’indiquer les articles de lois qui soutiennent votre propos, et de fournir une explication claire aux gens de ce monde. Quand la conscience est dévorée par les intérêts, la raison en pâtit gravement. La victime des actes honteux de Yahoo n’est pas le seul Shi Tao. La société Yahoo, elle-même, pâtit de l’affaire « Yahoo-Shi Tao », qui a déjà touché l’opinion publique internationale et endommagé ainsi la réputation de Yahoo, mais aussi celle de votre pays, les États-Unis libres d’Amérique.

Monsieur Yang, la conscience et la justice existent en ce monde. Les bienfaiteurs seront récompensés par le ciel, les malfaiteurs seront punis. Les actes qui sacrifient les intérêts pour défendre la justice seront récompensés, les conduites qui choisissent de vendre justice et morale pour des intérêts commerciaux devront en payer le prix. Et dans votre cas, le prix moral à payer pour avoir vendu Shi Tao consiste dans les reproches faits à Yahoo par les organisations de défense des droits de l’homme comme Reporters sans frontières, qui remettent en cause la réputation de la société chez les internautes chinois et dans l’opinion publique internationale.

Le 18 septembre 2005, le New York Times a publié un article de la célèbre écrivain et journaliste indépendante Tina Rosenberg, qui a reçu le prix Pulitzer et le prix du Livre national, pour un article intitulé “Building the Great Firewall of China, With Foreign Help”. Elle y critique violemment la façon dont les entreprises occidentales aident le gouvernement chinois à violer les droits de l’homme. L’article affirme que l’absence d’excuses dans la ligne de défense de Yahoo après la condamnation de Shi Tao est inacceptable. Le règlement sur la protection des données courriel personnelles des compagnies américaines n’est pas différent de celui des compagnies de Hong Kong, et c’est pourtant Yahoo Hong Kong qui a transmis les données de Shi Tao aux autorités chinoises concernées. Le même jour, le Washington Post a publié un éditorial intitulé “Obeying Orders” qui affirme que l’affaire Shi Tao a rappelé à l’Amérique qu’il ne s’agit pas d’un simple problème d’éthique commerciale mais aussi d’un problème de politique étrangère américaine. Il maintient que ce qu’a fait Yahoo en Chine a eu de réelles conséquences néfastes et que le Congrès doit réfléchir à réviser la loi commerciale. Si des sociétés américaines, loin d’aider la Chine à être plus démocratique et plus ouverte, la rendent plus autoritaire, elles doivent revoir leurs règles de gestion. Si des sociétés américaines violent les droits de l’homme internationaux, elles devraient pouvoir être poursuivies en justice par des tribunaux américains.

Le 20 septembre, l’International Herald Tribune a publié un article du commentateur Philip Bowring, intitulé « Yahoo trahit les droits de l’homme pour son profit ». L’auteur pense que pour ses intérêts immédiats, Yahoo a vendu ses propres droits innés à un prix très élevé, celui de la liberté d’information et de la procédure normale de gestion et a ruiné l’image des États-Unis. Et maintenant, le virus de l’avidité sans principes se propage via l’Internet de façon inquiétante. Le problème fondamental est que cela est immoral d’un point de vue des critères occidentaux de l’information, et obéir à des ordres immoraux est impardonnable.

Monsieur Jerry Yang, il existe encore bon nombre d’articles et de commentaires dans cette veine et vous pouvez y avoir accès. Ne craignez-vous pas les cris de l’opinion publique qui appellent à boycotter Yahoo et à traduire Yahoo en justice ? N’avez-vous pas peur qu’un procès aux États-Unis puisse endommager fortement la réputation de votre société ? J’étais moi-même utilisateur de Yahoo et possédais deux adresses courriel. Mais depuis la révélation des actes de Yahoo dans l’affaire Shi Tao, je n’utiliserai plus aucun produit ni service Internet fourni par votre société, et j’appellerai les internautes qui ont encore une conscience à refuser Yahoo, à moins que vous ne présentiez des excuses publiques et donniez des compensations à Shi Tao et à sa famille, à moins que vous ne cessiez de collaborer étroitement avec les autorités chinoises de contrôle du Net.

L’affaire Yahoo-Shi Tao est un avertissement : ceux qui oublient la justice pour le profit ne seront pas forcément payés en retour et, au contraire, perdront probablement l’un et l’autre de ces bienfaits. L’affaire Shi Tao est aussi une occasion de fournir un nouveau choix aux compagnies Internet occidentales en Chine : être le consolidateur de la « prison de l’âme » ou devenir son destructeur.

le 7 octobre 2005, dans mon appartement de Pékin (première parution dans Guancha, le 8 octobre 2005)

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    Écrivain indépendant chinois.

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    À la suite d’une manifestation qui rassembla plus de 500 000 personnes dans les rues de Hong Kong le 1er juillet 2003, les textes qui devaient permettre d’appliquer l’article 23 de la loi fondamentale de la Région administrative spéciale qui condamne la subversion et la sédition, ont été retirés de l’agenda du Conseil législatif.