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Dans le même numéro

Faire atterrir la société ouverte. Entretien

février 2017

#Divers

Suite au dossier sur « L’avenir de la gauche » publié en septembre 2016, la revue Esprit a lancé un cycle de rencontres politiques. Dans ce cadre, elle recevait, le 4 janvier 2017, Yannick Jadot, député européen et candidat à l’élection présidentielle pour Europe Écologie-Les Verts.

Dans le monde qui vient, l’écologie politique détient une responsabilité toute particulière. Le système qui se met en place avec Trump, Poutine, Erdogan et Xi Jinping soulève la question des modèles de développement. Je considère que le populisme qui s’est exprimé lors des élections américaines n’est pas une réponse des pauvres face aux inégalités : Trump est l’incarnation du parvenu ostentatoire. Le populisme s’adosse plutôt à l’abandon de toute une partie de la population, du fait des renonciations des gouvernements à se battre pour la justice sociale, contre les discriminations et contre les dégradations de l’environnement. Ce populisme, que l’on retrouve presque partout, est d’autant plus dangereux qu’il se traduit par un refus de la pluralité et de la diversité : il constitue donc une négation de la société actuelle.

Ce populisme est aussi fondé sur la négation de la question environnementale. Alors que la mondialisation a explosé les limites de la planète (maladies chroniques liées aux pollutions, dérèglement climatique, extinction des espèces et épuisement des ressources), des candidats, à droite, remettent en question le principe de précaution. Ils nous expliquent que Mai 68 et la question environnementale constituent des facteurs de décadence de nos sociétés et contribuent à la perte de nos repères identitaires. Le fantasme réactionnaire du « C’était mieux avant » est en train d’imprégner nos sociétés.

Dans ce contexte, les écologistes doivent être porteurs d’un projet collectif et partagé pour refaire de l’Europe un vecteur de régulation publique de la mondialisation, qui remette les droits humains, sociaux et environnementaux (les limites de la planète et le bien-être des femmes et des hommes) au-dessus des droits commerciaux et financiers. À l’échelle du pays, ce projet conduit à reconstruire la communauté nationale, ce qui implique de redonner aux citoyennes et aux citoyens les leviers du changement et les moyens de maîtriser leur vie. Quand nous nous battons contre le nucléaire, contre les énergies carbonées, contre le gaspillage et pour les énergies renouvelables, il ne s’agit pas simplement d’un enjeu de technologie ; c’est un enjeu de construction démocratique de la société et un enjeu de décentralisation. La société doit reprendre le pouvoir sur ces enjeux majeurs.

Je propose que toute la restauration collective provienne de l’agriculture locale ou biologique, afin de reconstruire les territoires et de recréer un lien entre ceux qui produisent et ceux qui consomment. Pour reconstituer la démocratie, il faut relocaliser une partie de l’économie et ainsi recréer de la solidarité, maintenir des services publics et promouvoir la culture. Dans un monde où la perte de repères est si forte, les replis identitaires et communautaristes offrent une réponse au besoin d’appartenance et de protection. Nous devons engager le combat politique contre ceux qui fantasment la communauté locale des années 1950 : la famille blanche catholique, où la femme fait ce qu’on lui dit de faire et « ne la ramène pas trop », où les immigrés courbent l’échine et où les homosexuels se cachent. Dans ce modèle, porté notamment par le Fn, on se rassemble parce qu’on se ressemble et on déteste tous les autres. Évidemment pour nous, la société ouverte est globale. Mais il faut faire atterrir la société ouverte portée par la gauche, lui remettre les pieds sur terre, pour contrer le discours du Fn. Nous devons proposer une alternative : des communautés locales ouvertes, dans lesquelles celui ou celle qui est arrivé(e) hier de Syrie et celui ou celle qui pense être né(e) d’un mariage gaulois se voient garantir les mêmes droits, reconnaître la même dignité, redonner l’envie et le pouvoir d’agir.

Ce discours est difficile à tenir en France du fait d’une tradition jacobine selon laquelle l’État est intégrateur de la société et représente l’intérêt général. Pour cette raison, une candidature écologiste est essentielle à la vie politique contemporaine afin de porter la reconquête des territoires, la reconstruction de la communauté nationale et une nouvelle projection sur l’Europe.

La question européenne est aujourd’hui complètement désinvestie – Hollande a été pire que Sarkozy à cet égard. Si on laisse Trump, Erdogan, Poutine et Xi Jinping définir le monde, ce sera un monde non coopératif et extrêmement dangereux. L’Europe doit porter une vision de la justice mondiale, de la paix, de la diplomatie, de la défense, de la politique des migrations et de la question du modèle de développement. Pour reprendre l’expression de Bruno Latour, « l’Europe est seule, mais seule l’Europe peut nous sauver ».

Comment définiriez-vous votre idéal fédéraliste dans le contexte actuel ? Qu’est-ce qui assurerait, d’un point de vue institutionnel, qu’un règlement supranational des questions environnementales et économiques serait meilleur que celui auquel nous assistons aujourd’hui ? Le fédéralisme n’est-il pas devenu le cheval de Troie du néolibéralisme dans les politiques nationales depuis une vingtaine d’années ?

Il n’y a jamais eu de politique environnementale dans notre pays. Les politiques environnementales françaises ne sont que la transposition, souvent imparfaite, de politiques européennes.

Dans les années 1990, à l’échelle internationale, la fin de la guerre froide est interprétée comme la victoire de la démocratie, alors qu’elle est surtout la victoire du libéralisme. Pourtant, ces années sont aussi celles, fastueuses, des Nations unies, avec la perspective d’un multilatéralisme qui fonctionne bien. Mais le libéralisme qui s’impose alors partout étouffe la politique internationale, en concentrant les richesses dans des firmes qui deviennent des acteurs omnipotents de la régulation internationale. Ce libéralisme tirait sa légitimité de sa prétention à être un vecteur de développement et de démocratisation. Il est désormais le vecteur d’une revendication de démocratie « illibérale » et de régimes autocratiques. L’Europe, qui est un lieu – certes imparfait et incomplet – de construction démocratique, n’est pas responsable de cette situation. Est-ce que la France va bien et que l’Europe va mal ? Est-ce que la Grèce irait mieux sans l’Europe ? Aujourd’hui, au prix d’incroyables sacrifices, les Grecs veulent l’euro. Il est idiot d’opposer une Europe libérale à des États-nations qui seraient le cœur de la démocratie. L’Union européenne, comme nos pays, développe des politiques qui sont le résultat de majorités politiques. À nous de changer les majorités pour changer les politiques !

En ce qui concerne la question des traités, l’Allemagne ne les respecte pas : elle a accueilli un million de réfugiés sans respecter la convention de Dublin et son excédent commercial dépasse les 6 % du Pib depuis six ans (contre le Pacte de stabilité et de croissance). Si la Grèce a été humiliée, c’est en raison du rapport de forces politique européen. Est-ce que notre président socialiste s’est battu ? Non, François Hollande a joué le « bon flic » de Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances allemand : il a convaincu les Grecs d’accepter un projet d’austérité irréalisable pour le renégocier plus tard. Ce discours que Hollande tient depuis juin 2012, est-ce l’Europe qui l’impose ? En 2012, Hollande, avec Mariano Rajoy en Espagne et Mario Monti en Italie, pouvait changer l’orientation de l’Europe, imposer la réduction des disciplines budgétaires et la relance de l’investissement. Mais il ne l’a pas fait.

Pour ma part, je propose 600 milliards d’investissement par an, financés par la Banque européenne d’investissement et par les banques nationales d’investissement, garantis ou rachetés par la Banque centrale européenne. Aujourd’hui, la Bce rachète pour 60 milliards d’euros de dettes publiques par mois sur les marchés secondaires, qui alimentent les banques mais ne relancent pas l’économie. À traité constant, on peut conduire ce plan de relance sans difficulté. Telle est la clé de la renégociation de l’équilibre européen.

La crise de la solidarité entre l’Est et l’Ouest, y compris sur la question des travailleurs détachés, entre le Nord et le Sud, et au sein même de nos sociétés, nous oblige à remettre de l’huile dans les rouages, en particulier en ce qui concerne la transition énergétique, le numérique, les transports, la santé, etc. Alors, nous pourrons renégocier une politique de défense avec l’Allemagne et une politique sur les travailleurs détachés avec l’Europe de l’Est. Si nous avions fait cela en 2012, nous n’aurions pas eu l’Europe de l’austérité, mais nous aurions créé des emplois. L’Europe des États-nations, c’est le repli sur les égoïsmes nationaux. Il faut développer l’Europe fédérale et la coopération sur la question des réfugiés, l’évasion fiscale, le terrorisme, le climat, etc.

Nous proposons aussi des conventions citoyennes régionales dans toute l’Europe pour débattre du contenu d’une souveraineté européenne à partager. La souveraineté, c’est quand la délibération démocratique permet de construire des décisions publiques qui sont efficaces et servent l’intérêt général. Faisons une Constituante de l’Europe !

L’État est-il véritablement nuisible ? Ne peut-on le penser différemment de la manière dont il fonctionne aujourd’hui ?

En effet, on ne peut pas faire de l’État un bouc émissaire, comme d’autres accusent les banques ou les étrangers. François Fillon propose 100 milliards de réduction des dépenses et 500 000 fonctionnaires en moins. Réduire l’État et les services publics, c’est accroître la fracture sociale et territoriale. On peut néanmoins en améliorer l’efficacité, et ce n’est pas toujours une question de moyens. Dans l’éducation, en plus de promouvoir l’encadrement des enfants qui en ont le plus besoin et de mieux préparer les enseignants, il faut réformer les méthodes pédagogiques (y compris pour intégrer les nouveaux enjeux de la société : mixité, lutte contre les discriminations, numérique, environnement) et mieux associer les parents.

En outre, l’État doit être davantage à l’écoute de la société. La démocratie, ce sont les citoyens qui contrôlent l’État, pas le contraire ! Mais c’est vrai que les écologistes ont historiquement questionné l’incarnation par l’État de l’intérêt général, parce que l’État a choisi de développer le nucléaire militaire et civil, une agriculture très productiviste, l’incinération des déchets, les grands projets inutiles d’infrastructure…

Quel bilan écologique du gouvernement dressez-vous, vous qui avez participé au Grenelle de l’environnement ?

Il y avait un accord parlementaire entre les Verts et le Ps en 2011, mais Hollande s’est très vite assis dessus, considérant que le président de la République n’était pas tenu par les engagements pris au niveau des partis. La présence des écologistes au gouvernement pendant deux ans n’a permis aucune mesure environnementale, et n’a pas empêché la suppression de la taxe poids lourds. En revanche, l’accord de Paris est incontestablement un succès de la diplomatie française. Les équipes de Laurence Tubiana ont particulièrement bien travaillé parce qu’elles connaissaient les lignes jaunes et les lignes rouges de tous les acteurs de la négociation. Toute la difficulté aujourd’hui est que cela se traduise dans les politiques nationales. La loi sur la transition énergétique, par exemple, a fixé un objectif très intéressant (passer de 15 à 32 % d’énergies renouvelables d’ici 2030) mais, sous ce quinquennat, le pays n’a jamais autant décroché de l’objectif européen (23 % d’énergies renouvelables en 2020). La programmation pluriannuelle des investissements dans l’énergie ne prévoit rien par rapport à l’objectif, annoncé par Hollande en 2011, de passer de 76 à 50 % d’électricité d’origine nucléaire, qui devrait pourtant entraîner la fermeture d’une vingtaine de réacteurs. Les objectifs sont louables, mais rien n’est opérationnel : même la centrale nucléaire de Fessenheim n’a toujours pas fait l’objet d’une décision forte. Tout ce qui a pu être positif dans les objectifs s’est donc très peu traduit dans la réalité opérationnelle. L’incohérence du gouvernement pose un problème de défiance politique.

Aujourd’hui, le paradigme de la catastrophe s’est imposé chez les écologistes. Comment pouvez-vous tenir à la fois une position démocratique d’émancipation et une position autoritaire liée aux exigences écologiques ?

Je conteste l’idée que nous sommes toujours des catastrophistes. Une partie importante du travail des écologistes a consisté à alerter les citoyens sur la crise écologique. La réalité, c’est que si nous ne luttons pas contre le dérèglement climatique, contre l’extinction des espèces, contre l’épuisement des ressources et contre l’explosion des maladies chroniques liées aux pollutions, l’avenir sera sombre pour tous. Le scénario catastrophe est là, construit, démontré et constaté scientifiquement. Mais je ne serai pas le candidat de la fin du monde : la catastrophe suscite des angoisses et ne permet pas de conduire les transformations nécessaires. Dans la culture écologiste, ces transformations passent par un processus démocratique qui se construit en autonomie et en responsabilité.

Il faut une adhésion massive des citoyennes et des citoyens pour mettre en place une planification écologique, ce qui implique de changer nos institutions, de mettre en place un régime parlementaire, élu à la proportionnelle, de manière à avoir des majorités représentatives de la société. Je suis donc porteur de contrats territoriaux de transition écologique afin de sortir des formes industrielles dépassées, qui ne vivent souvent que des subventions de l’État (la filière du diesel par exemple), et afin d’accompagner les conversions professionnelles. Il s’agit donc de construire aujourd’hui, avec les citoyens, les entreprises et les salariés, le monde d’après.

N’est-ce pas contre-productif de mettre sur le même plan la question du nucléaire, qui fait toujours débat, et celle du changement climatique, sur laquelle il y a consensus ?

Ce qui se passe aux États-Unis montre que toutes les entreprises n’ont pas basculé dans l’économie climatique. On assiste même à une contre-révolution des grands énergéticiens, relayés par les États, qui revendiquent une forme de souverainisme énergétique. Si la France a saboté la politique des énergies renouvelables, c’est parce qu’elle veut faire du nucléaire. Certes, il est plus facile de parler de dérèglement climatique, mais si une centrale explose, cela sera une catastrophe absolue. Et je suis le premier à dire qu’il faut former et recruter des ingénieurs du nucléaire, à cause de la pyramide des âges actuelle. Le nucléaire est en faillite : Emmanuel Macron et consorts ont soutenu le projet de réacteurs Epr à Hinkley Point, qui va tuer financièrement l’entreprise Edf, remettre en cause notre service public de l’énergie et conduire les Britanniques à payer leur électricité deux à trois fois le prix des énergies renouvelables.

Est-il bien raisonnable de se présenter dans un contexte de multiplication des candidatures à gauche ?

J’ai défendu une primaire de coalition, fondée sur un grand débat citoyen entre les différentes sensibilités de gauche, afin de construire un socle de valeurs et de propositions, et suivie d’un contrat de gouvernement et d’une majorité parlementaire. Tous les partis politiques l’ont refusée. Dans la primaire du Ps, comme dans la primaire de la droite, il n’y a pas de projet partagé : nous assistons à un exercice de surenchère pour exister médiatiquement. Regardez Fillon : il a dit des choses tellement folles durant la campagne de la primaire qu’aujourd’hui, il n’y a plus de projet Les Républicains. C’est un véritable problème démocratique.

Par ailleurs, on ne peut plus suivre la stratégie de Clinton : on ne peut pas voter pour un candidat socialiste qui défend le productivisme, le diesel, le nucléaire, Notre-Dame-des-Landes, qui ne défend peut-être plus le 49.3, mais qui a préféré la nationalité à la citoyenneté au moment du débat sur la déchéance… On ne peut plus choisir le moins pire pour échapper au pire : cela ne marche plus. En Autriche, Alexander Van der Bellen n’a pas gagné la présidentielle en se présentant comme le front anti-Hofer, mais en affirmant que l’Autriche est une société ouverte, pro-européenne et écologiste ; il a gagné en emportant la conviction. Dans notre pays, les électeurs ne supportent plus de voter par renoncement, par défaut ou par colère. Il faut donc retrouver un vote positif et d’adhésion.

Le vote écologiste est souvent un vote apolitique. Comment vous situez-vous sur l’échiquier politique dans un contexte où plusieurs candidats se disent écologistes ?

La linéarité de l’échiquier politique est héritée du xixe siècle sur la question du partage de la valeur ajoutée. L’écologie politique n’appartient pas au xixe siècle : elle défend l’émancipation individuelle et collective, la solidarité, la décentralisation, l’Europe et une société ouverte.

Tout cela participe de valeurs de gauche, mais cela n’a pas de sens de nous situer à gauche ou à droite du Ps. Il ne faut pas se demander si on est de gauche quand on est écologiste, mais si on peut encore être de gauche sans être écologiste.

Serez-vous le candidat anti-Poutine ?

De nombreux services secrets européens sont extrêmement inquiets que les services secrets français n’évaluent pas le sérieux de la menace russe. Cette inquiétude donne la mesure de la corruption, qui tient à des raisons historiques, du système politique français vis-à-vis de la Russie. François Fillon a quadruplé son salaire alors qu’il était député, gagnant 17 000 euros par mois avec sa société de conseil, et il invoque le secret commercial pour ne pas parler de ses clients. Les élus sont tenus de faire des déclarations d’intérêts concernant les revenus et le patrimoine, mais sans avoir à révéler qui paie, ce qui pose un problème démocratique fondamental. L’élection de Fillon représenterait un basculement considérable de l’équilibre européen dans la mesure où Merkel se retrouverait isolée sur ces sujets. La collusion concerne également l’extrême droite : l’une des banques russes qui a prêté de l’argent au Front national a fait faillite et il n’y a pas d’obligation de remboursement. Aujourd’hui, le Front national est le parti de l’étranger ! Et je ne parle pas des ambiguïtés de Mélenchon sur le sujet.

Quel est votre sentiment sur le problème de la croissance ? Vous pourriez expliquer aux citoyens que la fin de la croissance est compatible avec la prospérité sociale, à rebours des candidats qui pensent qu’il faut de plus en plus presser le travail et les ressources. Un tel propos serait susceptible de répondre à une demande de protection de la part du peuple.

En effet, il y a un espace politique pour un tel discours. Mais c’est la force de la pensée politique réactionnaire aujourd’hui de nous dire qu’il n’y a pas un problème d’égalité et de justice sociale, mais un problème d’identité, de diversité et d’ouverture de la société. Notre pays est dans un tel état que certains considèrent qu’accueillir un Syrien, c’est s’empêcher d’aider un Sdf (et ils n’ont que faire de savoir si des gens continuent de dormir dans la rue). La puissance de cet imaginaire xénophobe est extraordinaire.

Je veux développer un imaginaire positif de la protection et de la réconciliation. Si nous arrivons à nous réconcilier avec le futur en traitant la question écologique et la question de la protection sociale, alors nous nous réconcilierons entre nous et avec nous-mêmes. Une équipe de chercheurs conduite par Robert Waldinger a suivi une cohorte composée d’un groupe d’étudiants de Harvard et d’un groupe de personnes habitant le quartier le plus difficile de Boston pendant soixante-quinze ans : en fin de compte, ceux qui vivent le plus longtemps en bonne santé et heureux sont ceux qui ont tissé des liens sociaux (familiaux, amicaux et communautaires). Nous devons avoir un projet humaniste de reconstruction du collectif.

Le discours sur la croissance a été entendu et compris, mais le terme de « crise » implique un possible retour en arrière. En réalité, nos sociétés ne seront plus jamais comme avant. Il faut parvenir à convaincre les citoyens que demain peut être meilleur qu’hier, y compris d’un point de vue économique. Un programme écologiste est neutre du point de vue de la croissance : il permettrait sans doute de la croissance à ses débuts, avec une politique d’investissement, mais pas sur le long terme parce que la réduction de la consommation, permise par le développement du réemploi, du recyclage, de la réparation et du compost diminue la pression sur les ressources et donc, de fait, sur la croissance du Pib. Mais les travaux sur les critères de mesure de la croissance alternatifs au Pib n’ont pas été intégrés au débat public. Un difficile travail de pédagogie reste à faire.

Vous avez évoqué la question des territoires et les initiatives démocratiques locales, mais ces écologistes ne sont pas du tout organisés par le parti. On constate un grand désenchantement sur le terrain. Le film Demain a fait un tabac, signalant une transformation des représentations en cours. Est-ce que cela pourrait profiter au parti Les Verts ?

Le parti est en effet en difficulté. La campagne électorale et la relance du mouvement écologiste doivent passer par la capacité à convaincre que des politiques publiques peuvent répondre aux préoccupations majoritaires des Français (concernant la santé, l’alimentation, le climat…). Dans les territoires, de nombreuses personnes mettent déjà en œuvre les propositions et les solutions que nous portons depuis des décennies. Mais elles ne votent pas forcément pour nous, ou bien ne votent pas du tout. C’est toute la question de la « post-démocratie » : nos institutions fonctionnent et sont stables, mais les énergies vitales de la société ne sont plus dans les institutions. La plupart des innovations se développent désormais en dehors des institutions, voire contre les institutions. Il y a un vrai défi à articuler l’innovation démocratique, l’innovation sociale, l’innovation technologique et la politique.

Est-ce qu’une agro-écologie qui puisse nourrir la population est possible avec seulement 2 % d’actifs agricoles sur un territoire national de plus en plus organisé autour des métropoles ?

Il faut en effet une agro-écologie et nous allons créer des emplois pour augmenter le nombre d’actifs agricoles. Ce qui se passe actuellement dans l’agriculture équivaut à un vaste plan social. Le secteur souffre terriblement, avec quasiment un suicide par jour. Aujourd’hui, en effet, l’organisation territoriale autour des métropoles ignore complètement les zones rurales et la réforme du gouvernement actuel n’a pas échappé à cet écueil. Il était pourtant possible de mener une véritable politique de décentralisation qui articule les métropoles avec les zones rurales, notamment autour des enjeux de l’agriculture et de l’alimentation. En ville, nous avons des stocks de nourriture qui nous permettent de vivre quelques jours seulement. Il y a également des pistes à explorer autour de la révolution numérique, de la redéfinition du travail (quand son bureau, c’est son ordinateur, on n’a pas toujours besoin de se déplacer) et de la relocalisation de l’économie qui permettent de redonner vie à la ruralité et aux petites villes qui souffrent de la désertification.

Quelles seraient les bonnes reconfigurations territoriales ?

Nous sommes contre l’artificialisation des sols. Nous avons donc besoin d’une densification de l’habitat, y compris en termes de biodiversité, en termes de protection, d’aménagement du territoire, de lien social. L’imaginaire actuel du pavillon illustre le problème de notre pays autour du patrimonial : nous voulons tous être propriétaires et nous y consacrons toute notre épargne. Les inégalités de logement ne sont plus simplement le miroir des inégalités sociales, mais elles les creusent. Si vous économisez cent euros par mois pendant dix ans, vous pouvez acheter un mètre carré à Paris. Cette situation exclut toute une partie de la population. Si on arrête d’augmenter la surface habitable pour chacun, il faut repenser aussi la manière dont les villes sont composées. Je suis pour un « chèque réparation » sur l’économie circulaire qui permette de relancer l’activité au sein des villes, au lieu de reléguer tous les commerces dans les périphéries avec les centres commerciaux. Cela concerne les secteurs économiques, mais aussi la culture et les services publics. Par ailleurs, il faut maintenir les outils de redistribution avant de créer de nouvelles activités. La casse de l’État laisserait sur le carreau des territoires qui ne vivent plus que des transferts publics. On pourrait également imaginer une fiscalité différente pour les entreprises selon leur localisation. Il existe donc toute une série de mesures qui pourraient mettre fin à la fracture territoriale.

Vous soutenez le revenu de base. Le grand défi n’est-il pas de rompre avec l’imaginaire du travail ? Sommes-nous entrés dans des sociétés « post-emploi » ?

Je ne crois pas aux sociétés « post-emploi ». Autant le numérique et la robotique vont continuer à profondément transformer le travail et à détruire des emplois, autant les processus de relocalisation de l’économie vont s’accompagner d’une création d’emplois en France. En effet, la question du coût du travail au niveau international va devenir de plus en plus négligeable au profit de la qualité de l’innovation et de la qualité des infrastructures de services publics. Et je crois qu’il y aura toujours du salariat.

Le grand débat à mener, sans doute encore plus difficile que celui de la croissance, concerne l’imaginaire du travail. Pour beaucoup de monde, la dignité du statut social se joue à travers le travail. Quand six millions de personnes veulent travailler, ou travailler plus, elles considèrent que leur dignité est liée au travail, c’est-à-dire à la qualité de leur travail et à la possibilité d’avoir un statut dans la société. Il faut organiser un grand débat sur le sens du travail et sur la question de la souffrance au travail. Le débat sur le revenu universel ne doit pas se faire autour des chiffres, ce qui rabat la discussion sur les minima sociaux, et revient à généraliser le Rsa, individualisé, à tout le monde. Le problème, c’est que l’on ne peut pas vivre avec 524 euros par mois. L’expérience finlandaise, où le revenu de base est de cet ordre, est une démarche néolibérale qui consiste à casser l’État social, à donner un chèque et à refuser toute autre forme de protection. Dans le système politique qui est le nôtre, que ce soit à l’échelle européenne ou à l’échelle française, il y a un grand risque que cette version du revenu de base l’emporte. Il faut donc engager une conférence de consensus qui fasse des recommandations sur ce sujet et il faut mener des expérimentations.