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Que dit Mein Kampf ?

janvier 2016

#Divers

Pour Hitler, la nation allemande est menacée par le marxisme, qui est l’instrument politique de la race juive. Le texte de Mein Kampf, dont l’auteur dégage la cohérence, permet de comprendre les ressorts de l’idéologie hitlérienne de la lutte contre l’ennemi juif.

On ne saurait expliquer le national-socialisme par la seule pensée de Hitler. Il a naturellement fallu le concours de circonstances multiples pour rendre possible sa prise de pouvoir. Et les formes concrètes que celle-ci a prises n’ont pas non plus jailli tout armées du cerveau de Hitler : elles aussi doivent être ramenées à des facteurs externes, à l’action d’hommes très divers, à des hasards et à de l’imprévisible. Et pourtant il paraît pratiquement impossible de penser que sans Hitler l’histoire aurait pris le même cours. La domination nazie est fondée sur une idéologie. Il est donc de très grand intérêt de mettre en lumière les idées de l’homme qui s’est imposé sans partage à la tête du régime national-socialiste.

Pour ce qui est du livre incriminé, il comporte deux parties. Le premier volume, écrit en 1924 en prison, renferme pour l’essentiel le parcours de Hitler, qu’il présente, on le sait avec certitude, de manière embellie. La seconde partie a été composée en 1925-1926 : il se concentre avant tout sur le devenir de son parti, le Nsdap (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei : « Parti national-socialiste des travailleurs allemands »). Là aussi, il n’est pratiquement question que de ses succès. Le livre renferme la vision du monde de Hitler, son programme de politique intérieure et ses vues sur la politique extérieure. Plus tard, l’une et l’autre politiques, qui résultent logiquement de sa vision du monde, seront largement alignées sur le programme exposé dans Mein Kampf.

Hitler n’a suivi que « largement » son programme, en raison des circonstances qu’il ne pouvait ni prévoir ni maîtriser totalement. Mais il y a de forts indices que jusqu’à son dernier souffle, il s’en est tenu inébranlablement et littéralement à sa conception du monde. C’est vrai notamment de son « testament politique ». Dans ce document, qu’il écrivit peu avant son suicide dans son bunker, il confiait au peuple allemand la mission de parachever la solution de la « question juive » – puisqu’il ne lui avait pas été accordé de le faire lui-même.

Comment Hitler en est venu à sa vision du monde

D’après les indications de Mein Kampf, qui sont l’unique base des développements qui suivent, ses années passées à Vienne sont décisives :

À ce moment-là, mes yeux s’ouvriront […] sur deux périls dont auparavant je connaissais à peine le nom, et qu’a fortiori je comprenais à peine dans leur sens effroyable pour l’existence du peuple allemand : marxisme et judaïsme.

En ces deux phénomènes – une idéologie et une « race » – se concentre la menace qui pèse sur la modernité. Comment Hitler perçoit-il l’époque où il vit ? Pour lui, la situation est tout simplement désastreuse. Ce qu’il vit dans son environnement immédiat est un monde en voie de disparition, en l’occurrence l’empire des Habsbourg, qui est menacé de s’effondrer à cause de ses déchirements internes. Il se trouve dans une société multiculturelle qui ne fonctionne pas, où, selon sa vision des choses, la couche des Austro-Allemands qui porte la culture et l’État ne cessent d’être à la traîne. Quelles sont les raisons qu’il avance ?

Il faudrait nommer en premier le nationalisme agressif des peuples slaves et des autres, rassemblés sous l’égide de la double monarchie. Il en résulte des forces centrifuges qui risquent de faire exploser l’empire. L’empereur soutient les forces hostiles aux Allemands, notamment à travers une politique linguistique qui va dans leur sens. Dans l’empire allemand même, on ignore les problèmes de ses propres sujets, il n’existe pas de solidarité allemande. Par-dessus le marché, les médias créent de l’agitation et ont des agissements anti-allemands, en particulier la presse libérale qui se vante de son cosmopolitisme mais utilise ce dernier pour remettre en cause la perspective nationale. Dans des phénomènes divers, Hitler discerne donc une ligne commune : la question nationale est résolue au détriment des Allemands.

Une seconde question interfère avec la première, et la combinaison des deux indique exactement l’orientation générale du mouvement impulsé par Hitler : il s’agit de la question sociale. Une foule de gens, et Hitler renvoie à de nombreux exemples concrets tirés de son environnement viennois, vivent dans une misère effroyable. La bourgeoisie repue ne s’en occupe guère, elle se contente, au mieux, de distribuer des aumônes sans aller au cœur du problème. Mais ceux qui s’en « soucient » sont des syndicalistes, des sociaux-démocrates, etc., c’est-à-dire des marxistes qui excitent les miséreux contre leur propre nation, la nation allemande, en échangeant cette dernière contre un internationalisme imaginaire. Dans le même temps, un capitalisme impitoyable aggrave la situation et pousse les gens dans le camp socialiste.

C’est ainsi que tout semble se liguer contre les Allemands. Ce qui a des conséquences dévastatrices du fait qu’ils sont la classe qui porte la culture, la classe responsable de la prospérité économique, des progrès scientifiques, de la création culturelle. Manifestement quelqu’un a intérêt à réduire précisément cela à néant. Mais quelle est la force occulte qui pousse dans ce sens ?

On voit bien comment progressivement Hitler ramène tous les phénomènes qu’il a perçus à une théorie du complot. Tout doit avoir une cause, un ressort invisible. Et quel est-il, sinon le marxisme ? Ce dernier nie la personnalité sur laquelle repose la culture, il encourage la massification. Son action est antinationale car, dans sa conception d’une humanité mondialement transformée en troupeau, la nation représente un pôle opposé et un obstacle. Il a des effets de désorganisation et de destruction de l’ordre, car l’égalité indifférenciée à laquelle il aspire détruit toutes les structures. C’est pour cette raison qu’il mène la lutte contre la suprématie allemande. Celle-ci doit être éliminée pour lui permettre d’établir sa propre domination.

Pour Hitler, le marxisme est une doctrine d’égoïsme et de haine : en s’imposant, il entraîne l’effondrement de l’humanité. Passant outre à cette menace, il poursuit ses objectifs de domination de façon très méthodique et avec violence. Tout arrive donc de manière planifiée. Mais qui donc fomente ce plan pour anéantir l’humanité ? Qui est derrière le marxisme ?

En reconnaissant dans le Juif le chef de la social-démocratie, ce sont comme des écailles qui tombèrent de mes yeux. Un long conflit intérieur dans mon âme trouva ainsi son épilogue.

Hitler décrit de la sorte l’expérience de sa prise de conscience : derrière le marxisme il y a une race – le marxisme est l’instrument politique du judaïsme.

Ce diagnostic de Hitler s’inscrit dans une ligne de pensée typique de l’époque. Le discours sur le « bolchevisme juif », entre autres, était très répandu. Les raisons du ressentiment étaient bien sûr la présence significative de juifs dans la classe dirigeante des bolcheviques (Trotski, Zinoviev, Kamenev), chez les communistes et les socialistes allemands (Luxemburg, Liebknecht, Eisner, Rathenau), et aussi chez les théoriciens du socialisme (Marx, Moses Hess, Ferdinand Lassalle). On a beaucoup spéculé sur cette forte représentation juive dans les instances de la tradition socialiste. Une possible explication résiderait dans une certaine affinité du messianisme juif avec la promesse communiste pour la fin de l’histoire.

Quelle que soit la plausibilité de l’explication avancée, pour Hitler en tout cas, il demeure que Marx a décrété que l’histoire du monde était celle de la lutte des classes. En réalité, la lutte des classes est menée au service d’une race, en l’occurrence celle dont Marx lui-même faisait partie. Derrière tout ce qui arrive, il y a les juifs ; marxisme et judaïsme ne sont pas deux phénomènes, mais un seul. Ce diagnostic global a cependant des conséquences qui dépassent de loin l’empire des Habsbourg, car le communisme mène une lutte pour dominer le monde. Mais de quelle manière le marxisme est-il l’instrument du judaïsme ?

Le judaïsme

Pour démontrer les liens supposés entre marxisme et judaïsme, Hitler procède de façon large. Il considère d’abord le rôle social du judaïsme avant de se confronter à son essence. Dans sa perception des choses, les juifs occupent toutes les positions clés dans la société : ils sont dominants dans les professions intellectuelles, chez les médecins, les avocats, les professeurs. Ils sont à la tête des médias, en particulier de la presse libérale, avec ses réactions épidermiques contre le point de vue national. Ils sont omniprésents dans les secteurs de la culture où il est question de changement des mœurs. Ils ont monopolisé la traite des femmes. Ils dominent la finance et l’économie capitaliste. Ils constituent l’élite dirigeante de la social-démocratie (marxiste).

Mais cela veut dire aussi que sur le fond, ils recouvrent des positions très diverses : ils soutiennent le libéralisme, le capitalisme, le communisme. Quel est l’objectif qui est ainsi poursuivi sans le dire ? Qui ne pense pas en termes de théorie du complot estimerait sans doute simplement qu’il n’y a pas le moindre dessein occulte là-dessous, et que les juifs sont aussi pluriels que les autres peuples ou les autres groupes sociaux. Qui s’en tient aux théories du complot a une autre réponse toute prête : il s’agit de scissions fictives, justement sur les positions extrêmes. On divise la société en camps opposés qu’on a suscités, et on oblige à reconnaître l’un des deux bords. Ce faisant, on met en œuvre la vieille tactique du « diviser pour régner » : c’est ainsi que le front adverse cède. Quant à soi-même, on applique la devise : « Avancer séparés pour gagner unis. » De la sorte, l’adversaire est affaibli par ses propres déchirements, et aussi parce qu’il ne voit pas que derrière les luttes sociales sévit une volonté unique. Quelle est cette volonté ?

Hitler en vient par là à l’essence supposée du judaïsme. Au cœur de l’essence du judaïsme se trouve la volonté de puissance ; mais celle-ci n’est pas en mesure de s’exprimer directement, car les juifs sont trop faibles et trop égoïstes pour affronter ouvertement la lutte. On le voit parfaitement à leur incapacité de constituer un État susceptible de s’organiser et de se maintenir par le travail et le combat. Ils n’en ont pas moins pour autant une volonté farouche de survie, et ce en tant que communauté d’un peuple (völkische Gemeinschaft). Mais leur prétention à être une communauté religieuse n’est que camouflage. Avec leurs prédispositions purement matérialistes, les juifs ne connaissent aucune transcendance authentique. Bien au contraire, leur religion n’est rien d’autre que l’expression de leur volonté de domination – être le peuple élu auquel est promise la Terre. Mais comme ils ne luttent pas pour cette domination, comme ils ne veulent pas établir un État propre, ils se glissent parmi les autres peuples, ils en occupent les secteurs non productifs (finances, commerce, presse) et trompent les autres quant à leur volonté de s’affirmer, pour être en mesure de mieux les exploiter.

Ce qui signifie que leur essence, c’est le mensonge. Ils n’ont pas le droit de se faire connaître dans leur volonté de domination, et pour cette raison ils affichent leur pluralisme. Comme ils ne sont pas eux-mêmes créateurs, ils prennent part en parasites à la culture des autres – pour en fin de compte la détruire. Grâce au capitalisme, ils ont accumulé les moyens financiers pour la prise du pouvoir. Avec son adversaire communiste, ils ont accompli le travail de décomposition intellectuelle qui accompagne celle-ci : en d’autres termes, ils ont affaibli et démoralisé l’adversaire, de sorte qu’il est mûr pour la révolution. Dans le marxisme, c’est donc une évolution qui vient à son terme. Les deux armes du judaïsme qu’il n’a cessé d’employer victorieusement au cours de l’histoire – l’économie et l’intellect qui travaille à la décomposition – fusionnent dans l’idéologie marxiste qui prétend expliquer la totalité du réel par les conditions économiques.

Pour Hitler, il est établi que nous sommes maintenant devant le combat final. La révolution russe va se transformer en révolution mondiale, et cela aura pour conséquence la destruction de la culture humaine. C’est pourquoi la race des Aryens, créatrice de civilisation, a vocation à prendre sur elle cette lutte finale : son idéalisme doit triompher du matérialisme et de l’égoïsme juifs. Et à l’avant-garde de la race aryenne, il y a les Allemands.

Signification de la race

Bien que ce fût aussi typique de l’époque, la pensée de la race chez Hitler est pour les consciences actuelles l’un des éléments les plus étranges de sa théorie. Qu’entend-il exactement par « race » ? Elle joue un rôle essentiel dans son idéologie de la lutte.

De même que l’histoire de la nature, l’histoire humaine a toujours été marquée par la lutte. Mais comment se définissent dans chaque cas les unités en lutte ? Au temps des nationalités, donc aux xixe et xxe siècles, elles ont pour définition la nation. Cependant, dans la nation aussi peuvent s’infiltrer des éléments étrangers, des simulateurs, qui se présentent comme une partie de la nation. Dans la nation, l’ennemi peut donc se trouver au cœur de ses propres rangs et mettre en faillite la clôture nécessaire à la survie du groupe. Il est dès lors impératif de disposer d’un caractère univoque pour distinguer entre ce qui est propre et ce qui est étranger. La race, c’est cela. En effet, elle n’est pas définie socialement, mais donnée par nature. Avec elle, l’appartenance ne saurait être gommée par la langue héritée, le baptême ou d’autres formes d’apparentements. C’est pourquoi tout dépend de la pureté de la race, car c’est seulement ainsi qu’on pourra clairement reconnaître qui est l’ami et qui l’ennemi.

Pureté raciale, homogénéité sont aussi le présupposé essentiel de l’unité spirituelle d’un peuple. Car c’est seulement en reconnaissant dans l’autre ce qui est sien qu’on est prêt à combattre et à mourir pour son peuple. C’est seulement ainsi que naît l’unité de la volonté, indispensable dans la lutte pour la survie. Ultimement, la théorie raciale de Hitler fait donc partie de son idéologie de la lutte, c’est celle-ci qui décide de tout.

La signification du judaïsme par rapport à l’idéologie de la lutte

Pourquoi les juifs sont-ils, aux yeux de Hitler, le peuple le plus néfaste qui soit ? C’est qu’ils mettent à mal et réduisent à néant l’ordre de la lutte, et par là aussi l’ordre naturel. En effet, non seulement eux-mêmes refusent de lutter, mais ils dénoncent la lutte comme mauvaise et jettent sur elle le discrédit.

De leur côté, le refus de se battre ne repose pas sur l’absence, entre autres, d’une homogénéité interne. Au contraire, de cette dernière ils disposent davantage que tous les autres peuples du fait qu’ils ont toujours été attentifs à leur unité raciale. Ils se refusent à combattre parce qu’ils sont faibles, trop matérialistes et trop égoïstes pour mettre en jeu leur vie en faveur d’une cause quelconque. Pire : puisqu’ils veulent triompher et dominer malgré tout, ils mettent la puissance de leur côté en démoralisant les forts. Ils y parviennent grâce à des idéologies par lesquelles ils font apparaître la lutte comme quelque chose d’amoral : pacifisme, internationalisme, communisme. En démoralisant de la sorte les autres peuples, ils leur enlèvent la volonté d’assurer, grâce à la lutte inscrite dans la nature, le progrès et la survie. Ils détruisent l’ordre naturel et se font les messagers du chaos et du déclin. Car même s’ils parviennent un jour au pouvoir de la façon qui a été décrite, leur domination ne durera pas. En effet, comme ils sont eux-mêmes incapables de création, après le triomphe du communisme, on ne fera qu’épuiser l’existant et le monde sombrera : les hommes seront une masse informe, réduite à l’esclavage, soumise à la domination d’une classe stérile, incapable de créativité, qui amènera l’effondrement général.

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Si l’on examine la conception du monde selon Hitler dans son ensemble, ce qui ressort comme central est son idéologie de la lutte. La vie est lutte, combat, c’est le principe productif. Il en résulte, apparemment, la seule réponse compréhensible à la question ultime : comment en est-on venu à l’extermination des juifs ? C’est que, selon Hitler, il existe, au sein du processus universel de la lutte, une race qui sabote physiquement et intellectuellement le combat : les juifs. Parce que leur existence est indissociablement liée à ce comportement destructeur, parce qu’il est de leur essence de dominer sans lutter, parce qu’ils détournent les autres peuples de conserver l’ordre voulu par la nature en se mesurant aux forces des autres, il faut les éliminer totalement de la surface du monde. Toute mémoire de leur existence, de leur espèce, doit être effacée.

Comme Hitler considérait le marxisme comme l’instrument ultime de la domination du judaïsme, la conséquence pratique était que le national-socialisme devait avant tout s’opposer au marxisme. Il combattait ainsi l’esprit devenu idéologie dans le marxisme. Il représente pour cette raison son opposé symétrique ; à la place du matérialisme il promeut l’idéalisme, à la place de l’égalité l’inégalité, à la place de la paix éternelle la lutte éternelle. Le national-socialisme fut donc perçu d’abord comme un antimarxisme. C’est aussi pour cette raison qu’il rencontra moins de résistance qu’on aurait pu l’espérer, par exemple de la part de l’Église catholique : on le considérait comme la force susceptible de tenir tête au communisme et à ses visées de conquête du monde entier. Mais qu’il était pour le moins aussi terrifiant que ce qu’il combattait, beaucoup s’en aperçurent trop tard.

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    Professeur de théorie politique et d’histoire des idées à l’université de Passau.