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Plus personne ne klaxonne à Sahuayo (Mexique)

juin 2010

#Divers

ou les pleins pouvoirs de la famille Michoacana

À Sahuayo (Mexique), plus personne ne klaxonne. Plus personne. Et pas même à l’heure de pointe les vendredis de marché. Un visiteur pourrait peut-être penser que les habitants de Sahuayo ont un sens particulièrement élevé du civisme. Mais les habitants savent bien de quoi il retourne, car telle est la vérité : les habitants de Sahuayo ont peur. Et comment ne pas avoir peur puisque la ville a été « conquise » par le crime organisé.

Quand j’étais enfant, il y avait déjà des trafiquants de drogue à Sahuayo. À l’école, nous savions tous que tel ou tel camarade était le fils d’un trafiquant. Nous savions où ils habitaient et nous les voyions passer dans leurs voitures de sport avec envie et admiration. À l’école secondaire, il n’était pas rare d’entendre un ami dire avec émotion : « Quand je serai grand, je serai trafiquant de drogue ! » Ou bien qu’une amie, interrogée à ce propos, réponde avec le plus grand naturel : « Mon papa est trafiquant de drogue. » À cette époque, les rapports entre la population et les trafiquants de drogue étaient pacifiques, ce qui signifie en fait qu’ils ne nous fréquentaient pas et inversement. On savait que les trafiquants de drogue existaient, mais ils menaient à bien leurs affaires sans se mélanger à la population civile. Ils nous ignoraient et nous, tant qu’ils ne venaient pas brûler des roues de voiture dans nos parkings, nous faisions de même.

Mais tout changea en septembre 2006. Quelques mois avant que Felipe Calderón soit nommé président constitutionnel du Mexique, des rumeurs ont commencé à circuler comme quoi « quelqu’un » harcelait les trafiquants connus de l’État. Puis, nous avons appris que cinq personnes avaient été décapitées et leurs têtes jetées sur la piste de danse de la boîte de nuit Sol y Sombra à Uruapan [État du Michoacán]. Puis les exécutions se sont enchaînées dans l’État, et c’est à ce moment-là que la peur s’est installée.

Très vite, les exécutions ont commencé à Sahuayo. L’un après l’autre furent assassinés ou séquestrés tous ceux que le village connaissait comme étant des trafiquants. Des témoins racontèrent avoir vu passer par les rues de Sahuayo, impeccables dans leurs vêtements noirs, dans des camionnettes blanches aux vitres teintées, des commandos armés avec des fusils d’assaut et des mitrailleuses. La population ne savait alors que penser. On ne connaissait pas encore « la famille Michoacana ». Certains croyaient qu’il s’agissait d’escadrons de la mort envoyés par le gouvernement fédéral pour ouvrir la voie à l’investiture de Felipe Calderón ; d’autres pensaient qu’il s’agissait d’un règlement de comptes généralisé suscité par l’ancien « Cartel del Milenio » ou par « Los Zetas » (organisations criminelles au Mexique). Et puis, des narcomensajes (messages laissés par les narcotrafiquants) sont apparus. Certains disaient que les exécutions n’avaient rien à voir avec le crime organisé ; d’autres, plus lucides, reconnurent qu’avant l’arrivée de Felipe Calderón à la présidence, le trafic de drogue s’était déjà bien consolidé, et ils virent dans ces messages laissés par les trafiquants le signe d’un pouvoir sans limites.

À cette époque, j’ai organisé une marche des jeunes pour la paix, qui devait être dirigée par l’ordre des Caballeros de Colón, auquel j’appartenais. Cependant, quand je me rendis à la présidence municipale pour obtenir les permis nécessaires, le maire me rembarra. « L’heure n’est pas aux manifestations, m’a-t-il dit. Tu peux le faire mais je te le déconseille. » Et il me remit un texte, le manifeste de « la famille Michoacana », à travers lequel cette organisation se faisait connaître. Dans ce manifeste, cette branche du crime organisé affirmait qu’elle jouait un rôle de soutien social, justifiant ainsi ses activités violentes et revendiquant, d’une certaine manière, les nombreuses exécutions dont nous avions été les témoins.

Mais jusque-là, la violence était dirigée uniquement contre des personnes liées d’une façon ou d’une autre aux activités illégales. Nous n’imaginions pas encore ce qui allait se produire par la suite.

En 2007, Felipe Calderón, alors président constitutionnel du Mexique, déclara la « guerre » au trafic de drogue. À ce moment-là, nous ne nous demandions pas s’il s’agissait d’une solution à long terme pour un problème qui en exigeait une à court terme. Nous nous contentions de nous sentir plus en sécurité quand nous apercevions l’armée en patrouille dans les rues de cette ville qui, jusqu’à cette année, avait été paisible et tranquille. Mais l’armée repartit, et avec elle le sentiment que nous avions d’une certaine sécurité. Au commencement de 2008, « la famille Michoacana » s’était déjà consolidée en tant que dirigeante du crime organisé dans la majeure partie du Michoacán et tout le monde savait qu’elle opérait dans la ville. Il n’y eut pas d’autres exécutions à Sahuayo, du moins pas en grand nombre. Mais cela ne préserva pas la population de la violence.

La guerre psychologique commençait. À partir de là, appeler un trafiquant de drogue un « narco » devint un euphémisme. Le crime organisé décida de diversifier ses investissements et de réclamer tous les marchés dans lesquels il pourrait avoir une participation directe. De porte en porte, de local en local, sur la place et dans les rues, une rumeur se répandit comme quoi « la famille » imposait des quotas de protection aux commerçants qui vendaient des produits de contrebande. L’inquiétude fut forte parce que, dans la région, de nombreuses familles arrivent à subsister en allant acheter aux États-Unis des vêtements américains en solde qu’ils font passer à la frontière comme si c’était les leurs, ou en usant de leur droit de franchise autant que possible. Par la suite, « la famille » élargit son portefeuille de clients et commença à réclamer des quotas de protection à plusieurs commerçants dont les affaires légales étaient parfaitement établies. Ces actes de violence, à l’encontre de certains commerçants, eurent un impact profond sur la population, d’autant qu’il s’agit d’une communauté dont la population tient tout entière dans les gradins du Stade Aztèque.

Non contents d’accaparer le marché de la distribution des narcotiques et de pratiquer des extorsions, les membres de « la famille » (« la FM » comme l’appellent désormais, dans un esprit de modernisation, ses propres membres) décidèrent d’investir dans le marché des médicaments. Depuis plus de trente ans, les pharmaciens vendent des médicaments sous leur forme d’échantillons médicaux. Au-delà du débat sur l’illégalité d’une telle conduite (s’agit-il d’une simple faute administrative ?), la vente d’échantillons médicaux aura été bénéfique à des milliers de familles de la région qui venaient à Sahuayo pour acheter des médicaments bon marché mais sûrs, et cela « soi-disant » au détriment des profits des laboratoires qui les fabriquaient. Et je dis « soi-disant » car il est bien connu que les laboratoires approvisionnaient les pharmaciens en échantillons médicaux pour qu’ils les vendent. Aujourd’hui, « la famille » s’adonne au vol de médicaments pour les distribuer dans les pharmacies de Sahuayo. Mais peu importe que le pharmacien veuille ou non servir de point de vente à cette marchandise volée (ou de contrefaçon) puisqu’il se voit dans tous les cas obligé de payer à « la famille » des quotas de protection. On imagine les conséquences de cette infiltration de médicaments de contrefaçon dans les pharmacies de Sahuayo.

Le pouvoir de « la famille » est si grand qu’elle détermine la législation applicable dans ce cas de figure. L’an dernier, un projet de loi a été débattu au Sénat pour que la vente des échantillons médicaux soit considérée comme un délit fédéral. Quand je le prévins des conséquences légales qu’entraînerait l’adoption de cette loi, un pharmacien me dit : « Ne vous inquiétez pas… ces messieurs [“la FM”] m’ont dit que la loi ne passerait pas. » Il y a plus de deux ans de cela et la vente d’échantillons médicaux continue à être réglementée exclusivement au niveau administratif. « La famille Michoacana » qui a pour vocation de tout rapporter à elle prétend se substituer à l’État, à tel point que, récemment, des membres de cette organisation ont appréhendé et jugé plusieurs délinquants et les ont condamnés à exécuter des peines infamantes. Seul Dieu sait de quels codes, de quels procédés, de quelles garanties ils usent dans ces procès ! Mais les marques de tortures sur les condamnés nous en donnent une bonne idée.

« La famille » prétend aussi à la juridiction en matière civile et commerciale. Pourquoi s’adresser à un juge d’État afin de pourvoir au paiement d’un billet à ordre venu à échéance ? La « famille Michoacana » offre de déduire les billets à ordre (les acquérir pour une somme moindre que celle attachée au titre) et de les percevoir à sa façon. Bien sûr, il s’agit d’un service en plus qui est compris dans le quota de protection. Il n’est pas surprenant que les membres du crime organisé investissent dans les boîtes de nuit et y perçoivent des quotas de protection. Ce qui est troublant, c’est que désormais, en plus des quotas, les membres de « la famille » exigent des dirigeants de ces lieux qu’ils les laissent entrer armés, « consignant » à l’entrée les chargeurs de leurs armes.

« Je suis membre de la FM » est devenue une phrase de drague commune, avec laquelle les jeunes prétendent augmenter leurs chances d’emmener danser une fille perdue. Jusqu’en 2007, Sahuayo s’enorgueillissait, dans une humeur conservatrice, d’être le seul village de la région dans lequel il n’y avait ni bordels, ni centres pour nudistes. À tel point que les jeunes qui s’adonnaient à ce genre d’occupation devaient se rendre à Jiquilpan (à environ 7 kilomètres) pour participer à ces activités ludiques. Maintenant que « la famille Michoacana » participe si activement au gouvernement de la région, pas moins de quatre centres ont ouvert leurs portes juste à l’entrée du village, et la traite des blanches est devenue un nouveau marché pour cette organisation.

Et tout cela, sans compter les attaques terroristes de Morelia en 2008. Et les innombrables attaques à la grenade à Uruapan, Los Reyes et Morelia. Bien sûr, les effectifs policiers de l’État sont insuffisants pour faire face à un groupe si puissant. Et la police municipale de Sahuyao l’est encore plus puisque l’administration municipale lui soutire de l’argent à chaque tir effectué. Voilà pourquoi je prétends que dénommer ces organisations de trafiquants de drogue « délictueuses » est un euphémisme : leurs intérêts sont bien plus grands, leurs griffes plus acérées, et leurs racines enfoncées profondément dans le terreau social. À quoi servirait-il de légaliser la drogue dans ce scénario ? Qui, à part l’armée, peut leur faire face ? Et cela d’autant plus qu’elles ont l’intention manifeste de remplacer l’État dans ses fonctions de percepteur des taxes et d’administrateur de la justice, bref de constituer un « État dans l’État » ?

Bien sûr, la stratégie de Felipe Calderón contre le trafic de drogue laisse à désirer – qui ne désire pas voir cette vague de violence s’arrêter ? – et laisse un passif insupportable, le sang de nos jeunes ! – qui ne s’indigne pas jusqu’à la moelle de chaque nouvelle qui apparaît dans les journaux ? Mais on ne peut pas définitivement accuser le président de cette vague de violence. Le crime organisé était déjà là depuis longtemps, protégé par les administrations du Parti révolutionnaire institutionnel (Pri) et celles de l’ancien président Vincente Fox. Et le règne de la violence avait commencé avant même la présidence de Felipe Calderón et le choix qu’il fit de leur déclarer la guerre. Il y a quelques jours, un gamin qui voulait laver mon pare-brise m’a accosté à un feu rouge. Quelques instants plus tard une Navigator de luxe, aux vitres teintées, est passée à notre hauteur à grand bruit et en toute impunité. Le gamin m’a regardé et m’a dit fièrement : « C’est mon oncle. » Étonné, je lui ai demandé ce que faisait son oncle. « Il est trafiquant de drogue », m’a-t-il répondu. C’est pour cela qu’à Sahuayo plus personne ne klaxonne.

P. S. : j’ai essayé de fonder chaque affirmation contenue dans ce texte sur une information qui la vérifie. Les affirmations ne pouvant pas être fondées de cette manière – et beaucoup d’autres intentionnellement omises de ce texte – m’ont été révélées par des personnes impliquées ou témoins des faits.