Avec l’entrée de Marc Bloch au Panthéon le 23 juin prochain, aux côtés de son épouse Simone Vidal, la République choisit de rendre hommage à celui qui fut tout à la fois historien, combattant des deux guerres et résistant, et mourut fusillé par les nazis le 16 juin 1944. Déjà évoquée il y a quelques années, cette panthéonisation avait alors été refusée par les descendants de Bloch, qui ne souhaitaient pas voir la cérémonie présidée par Nicolas Sarkozy. Le débat à l’époque ne portait pas tant sur la place qu'un historien et, par extension, l'histoire comme discipline peuvent occuper dans ce sanctuaire de la mémoire nationale, car il ne fait aucun doute que Bloch compte au nombre des héros de la République ; il s’agissait plutôt de savoir si la République contemporaine pouvait se prévaloir de l'autorité symbolique nécessaire pour incarner les valeurs que défendirent Bloch et son épouse. Ainsi, si la France de 2026 semble offrir un terrain plus propice à l'entrée de ce grand historien au Panthéon, l'événement souligne combien notre regard sur l’histoire dépend du présent aussi bien que du passé lui-même.
C'est peut-être dans cette perspective que l'approche d'un historien engagé dans son temps trouve toute son actualité. Car si Marc Bloch disait de l’histoire qu’elle était une « école du vrai », il fut également parmi les premiers, avec ses Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, puis avec l’Étrange défaite, à se risquer sur le terrain d’une histoire du temps présent. La capacité à discerner des vérités dans le présent s’articule avec notre aptitude à interpréter le passé, tandis qu’en retour, l’enquête scientifique et la curiosité pour les faits advenus peuvent offrir une méthode pour comprendre le présent. C’est plutôt lorsqu’elle cherche à isoler artificiellement ces deux dimensions temporelles que l’histoire risque de se perdre. Emmanuel Laurentin avertissait ainsi, dans l'introduction de notre numéro de mai « Que demander à l’histoire ? », que « fixer le passé permet à celles et ceux qui ne veulent pas de remise en cause des ‘‘leçons de l'histoire’’ de ne plus se poser de questions sur un présent insatisfaisant, et donc d'étouffer la possibilité d'un avenir. »
La panthéonisation de Marc Bloch nous invite ainsi à affuter notre regard critique envers tous ceux qui mobilisent aujourd’hui un désir de fixité et d’unité, en même temps que la peur du débat sur le passé, et s'efforcent de nous convaincre qu’il serait préférable de revenir à un état antérieur du monde, supposément plus « cohérent », « authentique » ou « naturel ». Cela vaut pour ceux qui se sont lancés dans la reconquête d'un récit national glorieux qui puise aux sources de la légende davantage qu’à celles du savoir savant, tout autant que pour ceux qui défendent encore une « fin de l'histoire », dans une période où la force des événements n'a fait que multiplier le champ des possibles. Car c'est là, sans doute, la plus constante des « leçons de l'histoire » : des alternatives, il en existe pour tous les temps.
La rédaction