L'Esprit d'Hannah Arendt
Penser le totalitarisme est l’un des grands chantiers intellectuels dont s’empare la revue Esprit dès la seconde moitié des années 1970. Hannah Arendt intéresse très vite, parmi ses premiers lecteurs, les proches de la rédaction. S’inscrivant ainsi dans un moment de renouveau de la philosophie politique en France, Esprit traduit et publie, à partir des années 1980, de nombreux textes d’Hannah Arendt, de ses thèses sur le totalitarisme jusqu’aux récits de son retour en Europe après la guerre et l’exil vers les États-Unis.
En ouverture de ce dossier, Jean-Claude Eslin, qui fut personnellement marqué par la découverte d’Arendt, retrace l’histoire de sa publication dans les pages de la revue, travail où il a puisé « l’expérience fondatrice même, historique, politique, de l’exilée Hannah Arendt, celle qu’on recueillit à Esprit : un appel à la pensée, après un appel à l’action. » Cet « appel » s’est traduit par de nombreux commentaires et lectures de la philosophe, auxquels un numéro est consacré en juin 1980.
Publié dans la revue en 1980, « Seule demeure la langue maternelle » est le titre donné à un entretien accordé par Arendt à la télévision américaine, dans lequel elle précise quelques points théoriques essentiels dans son approche. On trouvera également dans ce dossier un texte original, traduit par Jean-Louis Schlegel, de court éloge à Charlie Chaplin, icône comique du renversement des stigmates, dont l’option subversive fascine autant qu’elle amuse Hannah Arendt, en ce que le regard qu’il porte sur lui fait de lui le suspect d’une époque. « Retour en Allemagne après le nazisme » (1988) et « Retour en Europe » (1999) témoignent tour à tour de l’irrémédiabilité de son exil, tant le continent qu’elle a quitté est à jamais défiguré à ses yeux par l’expérience du totalitarisme et des guerres. Le dossier se conclut par un texte, « Compréhension et politique », (1980) publié originellement en 1953 dans la revue américaine marxiste Partisan Review, centré sur son concept de compréhension en tant que part active de la pensée, associée à la connaissance et pourvoyeuse de sens pour penser le totalitarisme. Dans le « cœur compréhensif » que le roi Salomon demande à Dieu, Hannah Arendt décèle la faculté d’imagination, le creuset de l’éclaircissement de « cette étrange densité qui entoure le réel », que l’esprit cherche inlassablement à tirer de l’expérience.