Revue Esprit, livraison de juin 1980
Revue Esprit, livraison de juin 1980

Une histoire de la publication d'Hannah Arendt dans Esprit

L'atmosphère intellectuelle des années 1980

Jean-Claude Eslin, philosophe et commentateur d'Hannah Arendt, retrace l'histoire de sa réception en France et de l'intérêt qu'elle suscite pour la rédaction d'Esprit, en quête de nouvelles orientations en matière de théorie politique, capables de penser la démocratie et le totalitarisme, dans la seconde moitié des années 1970.


Au milieu des années 1970, les signes d’un intérêt pour les œuvres d’Hannah Arendt devinrent manifestes en France, alors qu’auparavant Arendt n’était pas légitime pour beaucoup d’esprits. C’est en 1976 qu’après nos lectures de Between Past and Future, dont le titre propre, Entre le passé et le futur, fut traduit en français par La crise de la culture et publié en édition de poche en 1972 chez Gallimard, qu’avec Olivier Mongin et d’autres membres d’Esprit (Jacques Caroux, Joël Roman) il fut très vite question de Hannah Arendt. Très proche d’Esprit, André Enegren poursuivait une thèse sur la pensée politique d’Hannah Arendt qui devint le premier livre francophone qui la commenta en 1984.

« Comment imaginer que deux générations d’intellectuels français aient pu ignorer avec tant de naïveté une pensée éprise de son temps ? » dit l’éditorial d’Olivier Mongin dans le numéro de juin 1980 consacré à Arendt. « Les événements qui l’ont marquée sont aussi ceux qui nous obsèdent. » Pourquoi l’œuvre d’Arendt a-t-elle été pour nous d’une telle nouveauté, d’un tel attrait ? Chacun a sans doute sa réponse personnelle. Mais la situation intellectuelle où nous nous trouvions permet de répondre de notre enthousiasme. Une nouvelle conscience du totalitarisme, donc son refus radical, à la suite de la lecture de Soljenitsyne, s’exprime dans le numéro de juillet-août 1976 d’Esprit (Lefort, Gauchet, Thibaud). Entre les derniers feux de Jean-Paul Sartre, un marxisme en recul, le libéralisme à la Giscard, les effets d’intimidation du structuralisme, commence le doute sur la pertinence de Hegel et de la philosophie de l’histoire, un certain reflux des idéologies. Nous pouvions avoir le sentiment qu’il nous manquait quelque chose pour avancer, élargir nos querelles françaises, trouver à plus de profondeur une vraie base à notre réflexion et à notre action. Dans La brèche entre le passé et l’avenir, notre culture ne suffisait plus, il fallait creuser plus profond ou plus simple.

L’aspect inclassable, énigmatique, de sa pensée, gênait ou attirait.

L’attirance et la nouveauté d’Arendt est lié à cela. L’aspect inclassable, énigmatique, de sa pensée, gênait ou attirait. Ses formules fascinaient : « La pensée s’élève des incidents de l’expérience de la vie et doit rester liée à eux comme les seules balises par lesquelles prendre sa portée. » « Penser ce que nous faisons… penser ce qui nous arrive ». Son concept original du mot monde engageait. Pour elle, le mot n’était pas géographique, il était une réalité politique. Pour qu’il y ait un « monde », il fallait un espace visible entre les hommes qui permette de n’être pas pressé ou écrasé dans une masse. Le mot dit la résistance d’un espace entre les hommes : un « monde », pas seulement une « société ». Un monde public, pluriel, un espace d’apparition publique, distinct de celui de la vie privée, pour former un domaine public et la pratique d’une action publique.

La préface de La crise de la culture, « La brèche entre le passé et le futur », est emblématique. Notre héritage n’est précédé d’aucun testament, cet aphorisme du poète René Char traduit son expérience durant la Résistance. Aspiré par la politique après l’effondrement français de 1940, il en vient à constituer bon gré mal gré un domaine public, il découvre avec ses compagnons pendant les années de guerre l’action publique comme un trésor. Ce trésor, il pressent devoir le perdre aussitôt la guerre finie, rejetés dans ce qu’ils savaient maintenant être l’idiotie sans poids de leurs affaires personnelles, une fois de plus séparés du monde de la réalité par une épaisseur triste, celle d’une vie privée axée sur rien sinon sur elle-même. C’est aussi l’expérience fondatrice même, historique, politique, de l’exilée Hannah Arendt, celle qu’on recueillit à Esprit : un appel à la pensée, après un appel à l’action.

En 1980 nous savions qu’Arendt récusait pour elle le terme de philosophe politique, préférait le terme d’écrivain politique dans la mesure où une telle philosophie perd souvent le sens de l’événement, de l’imprévu, de l’irrationnel1. Le XXᵉsiècle s’éclairait. Les traits enthousiasmants de sa pensée pour la revue furent nombreux. Qu’il s’agisse du sentiment d’assister à la source d’une pensée politique ou d’une pensée venue d’ailleurs, des États-Unis, mais d’abord d’Europe, d’Allemagne, de la judéité. Plus encore, l’accent mis dans Les origines du Totalitarisme, publié en 1951, sur l’apparition au XXᵉ siècle d’hommes rootlessness, homelessness, détachés du monde, superflus… Une pensée capable de faire un récitde l’histoire concrète, de tenir compte du rôle de l’histoire juive et de l’histoire chrétienne mêlées à celle de l’Europe. Enfin, une pensée introduisant au cœur de l’œuvre la poésie ou le roman, et prenant appui sur les Grecs et les Romains !

                                                                                       

 

Jean-Claude Eslin

 

 

  • 1. Voir « Seule demeure la langue maternelle », Esprit, juin 1980. Retranscription d’un entretien de Hannah Arendt accordé à la télévision allemande, dans lequel elle développe les raisons de ce refus de se penser comme une philosophe.