LES CONFÉRENCES DE MORTEROLLES
Il y a des historiens qui cultivent l’inattendu : Alain Corbin en est un exemple particulièrement inventif. Toujours soucieux de valoriser les cultures orales et de valoriser les sources orales qui ne se trouvent pas dans des archives, il a pris dans ce dernier ouvrage le parti de la fiction. Comment faire entendre au contemporain les dix conférences « introuvables » prononcées de décembre 1895 à février 1896 par M. Beaumord, l’instituteur de Morterolles (une commune du Limousin, un petit village de la Haute-Vienne de 643 habitants), devant un public régulier de 150 personnes ? L’historien a décidé de les écrire lui-même et à sa manière en s’appuyant sur des documents lui permettant de se familiariser avec le village, l’instituteur et son public. Si la salle de classe ouverte à la population est l’occasion de s’avancer sur le terrain du savoir (à commencer par celui de l’agriculture) et de saluer les valeurs de la république, le plus surprenant est la présence dans ces conférences d’héroïnes inattendues chez le républicain (voir le double éloge de Charlotte Corday et de Jeanne d’Arc), la défense de la colonisation (voir la description de la campagne militaire à Madagascar) mais aussi la « brutalisation de l’esprit des enfants ». Celle-ci ne laisse pas indifférent Alain Corbin qui y voit une conséquence de la défaite de 1870 et l’annonce de la violence des tranchées durant la Première Guerre mondiale (l’amicale des anciens élèves, créée par M. Beaumord, pratiquait le tir). Tel est le creuset des conférences : une République (certes proche de la « république au village » chère à Maurice Agulhon) où l’esprit colonial fait loi, où la religion n’est pas méprisée et où la guerre se fait déjà entendre. Alors même que la fiction guide ici l’historien rigoureux, on peut évoquer parallèlement la réédition du Robespierre, un livre dédié au cinéaste Francesco Rosi, de Jean-Philippe Domecq où c’est l’homme de fiction qui regarde vers l’histoire : cette nouvelle édition propose une postface inédite, intitulée « La littérature comme acupuncture », qui porte justement sur les liens de la fiction et de l’histoire. Ce qui prend tout son sens avec la publication du remarquable Anatomie d’un instant du romancier espagnol Javier Cercas (chronique du coup d’État manqué en Espagne en 1983).
O. M.