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Le désir du rivage

juin 2013

#Divers

En complément de notre numéro de juin, "La mondialisation par la mer", nous publions une synthèse du livre d'Alain Corbin, Le territoire du vide : L’occident et le désir du rivage (Paris, Flammarion, coll. « Champs histoire », 2010, 1ère éd. 1988), qui permet d'éclairer l'histoire du rapport à la mer en Occident aux XVIII et XIXè siècles.

 

Le territoire du vide retrace la genèse de la plage comme espace social et de ce que son auteur appelle le « plaisir et le désir du rivage ». Son étude couvre la période 1750-1840 et fait appel pour l’essentiel à l’histoire de la médecine, des sciences naturelles, de la peinture, de la littérature et des loisirs des couches supérieures de l’Europe occidentale. Géographiquement, Corbin s’intéresse surtout à la France et au Royaume-Uni, mais il fait souvent des détours par les Pays-Bas, l’Italie et l’Allemagne.

 

La mer, création divine

 

Dans Le territoire du vide, l’historien retrace la substitution progressive d’une vision religieuse, et dans l’ensemble négative de la mer et du rivage, par une vision progressiste, thérapeutique et historique. La première partie de l’ouvrage (« L’ignorance et les balbutiements du désir ») se lit comme une « préhistoire ». Avant l’existence des grands centres de villégiature et la découverte des bienfaits thérapeutiques de la mer, la conception commune de l’océan et de ses rivages était dictée par l’imaginaire biblique (surtout par l’épisode du déluge et par la promesse de l’apocalypse) et par les mythes antiques qui renforçaient la perception de l’espace maritime comme menaçant et insondable. Le rejet de la mer, de sa laideur et la peur de la colère divine dont elle garde la trace est renforcé aussi par les expériences désagréables que font les voyageurs lors de déplacements aquatiques. La mer est terrifiante et obscure, mais aussi malsaine et répugnante.

 

En parallèle, toutefois, l’héritage de la culture classique permet le développement d’une certaine mise en valeur de la mer. L’essor de la physico-théologie et des sciences de la nature affermit la croyance en un Dieu dont la perfection et la pensée se dévoilent dans sa création. Dès lors, la nature, et donc la mer, ne sont plus les vestiges d’une punition passée ou les indices d’une punition à venir, mais ce par quoi le créateur se montre à ses créatures et communique son dessein. Dans cette perspective, on admire la mer dans sa variété inépuisable et l’on chante sa perfection et son harmonie. Enfin, le paysage maritime gagne de la valeur en tant qu’il exhibe la puissance de l’activité humaine et les richesses qu’elle produit. Sur ce point, le port de Scheveningen en Hollande est exemplaire.

 

Un dernier élément de valorisation de la mer trouve son origine dans la culture littéraire de l’aristocratie européenne qui, dans sa passion pour les auteurs classiques, voit les rivages qu’elle fréquente à travers les yeux de figures célèbres telles qu’Énée ou Cicéron. Ainsi, la mer n’a d’intérêt que dans la mesure où elle permet de reconstituer visuellement une scène, un parcours, ou bien lorsqu’elle permet l’élaboration d’hypothèses faisant le lien entre les choses vues et les récits d’un passé plus glorieux.

 

L’eau et les sciences

 

La deuxième partie (« Le dessin d’un plaisir nouveau ») voit la naissance du désir de la mer « pour elle-même ». Ce, d’abord, grâce à la popularisation des cures maritimes pour soigner les infirmes, les pusillanimes, les mélancoliques et les femmes manquant de vigueur. La médecine neo-hippocratique justifie les nouvelles pratiques médicales, et le plaisir érotique que procure la plongée en mer, qu’il soit le fait des sensations nouvelles ou bien du spectacle des corps peu couverts, en fait pour partie l’attrait. D’ailleurs, le cures de mer sont l’occasion pour les élites d’apprécier le pittoresque de l’homme commun, le villageois ou le petit pêcheur qu’elles observent avec un mélange de dégoût et intérêt.

 

Dans le domaine des sciences naturelles, les géologues et les zoologues se tournent vers le rivage pour apprendre l’histoire de la terre, pour comprendre ses mouvements et pour percer le mystère des créatures qui l’habitent. L’étude des grottes, des falaises et des formations rocheuses passe à l’avant-plan, et l’observation et la collecte de la faune maritime, surtout celle qui se trouve enfouie dans l’estran, efface les clivages trop marqués entre l’eau et la terre. Les mollusques, les algues, et les créatures hybrides qui peuplent l’estran suggèrent une continuité entre les règnes et donnent force à l’hypothèse qui situe dans les eaux le commencement de la vie. De même que les rides et les sillons qui creusent les rochers montrent comment la forme de la terre épouse les mouvements de la mer. Par le biais de la géologie et de la zoologie, à une vision du monde fixiste et anthropocentrée se substitue une vision dynamique, plus sensible à l’éphémère.

 

Dans le domaine des arts, l’esthétique romantique et l’essor du sublime produisent une peinture et des pratiques touristiques nouvelles. Peu à peu, les promenades périlleuses aux bords des mers, qui étaient l’apanage de quelques hommes solitaires à la recherche d’émotions salutaires, devinrent des parcours banals hautement codifiés. Aussi de nouveaux genres picturaux qui donnent le goût du prospect, c’est-à-dire, des vues panoramiques sur les bords de mer, voient-ils le jour.

 

La mer, découverte et déjà disparue ?

 

Dans la troisième partie (« La complication du spectacle social »), les différentes pratiques du rivages, présentées jusqu’ici de manière relativement indépendante les unes des autres, sont mises en relation ; on les voit confluer pour aboutir au surgissement des centres de villégiature. D’abord, le port devient de plus un plus un lieu d’admiration et d’apprentissage. Investi du prestige que lui confère la culture classique, il devient aussi le lieu où l’on peut observer les prouesses de l’industrie humaine et les comportements des différentes classes sociales. Pour cette raison, les images portuaires deviennent un instrument pédagogique privilégié pour les aristocrates qui ne peuvent s’y rendre mais qui veulent connaître malgré tout les détails de l’univers maritime.

 

La valorisation de la mer est accompagnée d’un nouveau souci, d’un écologisme avant l’heure, qui se méfie des activités industrielles et craint l’assèchement des océans et la perte de leur fécondité. C’est cette même anxiété, celle d’une perte irrémédiable, qui mène à l’idéalisation des populations côtières. Les médecins et les hommes de lettres sont enclins à voir dans le pêcheur une espèce de bon sauvage, plus sain, plus robuste, plus innocent et plus noble. Surgit alors une nouvelle anthropologie, qui voit dans ces esprits humbles les dépositaires du passé de la race, d’une culture et d’une langue en voie de disparition qu’il faudrait préserver. Le stéréotype du bon sauvage permet d’explorer en littérature les rapports entre la civilisation et son contraire, et aux écrivains de s’interroger sur l’homme et ses origines.

 

La nostalgie que produit la fragilité des hommes et de la terre, la terreur et la solitude que l’on recherche dans les paysages maritimes s’expriment par le goût (qui n’est pas dépourvu d’un certain sadisme) des peintures de marines, qui ont pour objet des événements catastrophiques, notamment des naufrages ou des batailles navales. Le pathétique qui résulte de ces images et leur diffusion dans les milieux cultivés parachèvent la constitution du désir du rivage.

 

Les centres de villégiature réussissent d’autant mieux qu’ils parviennent à maîtriser et à combiner effectivement tous les éléments qui font l’attrait de la mer : le désir de voir et d’être vu dans une société brillante, les effets bénéfiques de l’eau et des paysages maritimes pour le corps et pour l’âme et l’ascendant de la culture classique rendue présente par l’architecture de ces centres de vacances. La villégiature maritime devient à la mode grâce à la présence de personnages illustres. Avec le passage du temps, cependant, ce sera peu à peu la bourgeoisie qui, cherchant à imiter les grands, en devient le public principal. Les bourgeois sont alors les nouveaux porteurs du désir. 

 

Victoria Zurita