UNE CERTAINE LENTEUR.

Entretien


Catherine Deneuve achète Les Cahiers du cinéma mais elle n’a pas le temps de les lire (à la différence d’Arnaud Desplechin) car elle va sans arrêt au cinéma. Elle ne cesse de voir des films pour comprendre ce qui se joue sur les écrans et ce qu’elle peut elle-même y « imprimer » quand elle tourne. Pour Arnaud Desplechin, qui l’a mise en scène dans Un conte de Noël, Catherine Deneuve est une immense actrice et même une « auteure » qui poursuit son œuvre de comédienne de film en film et de metteur en scène en metteur en scène. Mais comment une comédienne qui a joué avec Demy, Truffaut, Polanski, Garrel, Buñuel… peut-elle être considérée comme une auteure au sens où l’on parlait de cinéma d’auteur avec la nouvelle vague ? Tout d’abord, au fil des rôles, elle écrit une œuvre, livre un film qu’elle aurait tourné elle-même ; ensuite elle ne vit pas dans le milieu du cinéma car elle a une vie parallèle qui lui permet paradoxalement de penser à ses personnages, enfin elle prépare ces derniers sans les répéter grâce à sa concentration. De cet entretien réalisé à l’origine pour une revue de cinéma américain, il ressort des signes d’admiration pour les autres (pour Desplechin, Deneuve est une grande critique de cinéma qui n’écrit pas), et surtout la formulation de trois principes à respecter. Trois « refus kitsch  » selon elle : le premier est de reconnaître qu’on ne va jamais trop vite (dans la façon de parler, de tourner, ou de se jeter à l’eau dans un rôle), le deuxième refus est celui de la pose héroïque au profit du trivial (c’est le Demy des Parapluies de Cherbourg qui a inauguré la carrière de Deneuve), et le dernier revient à s’ancrer à « la situation » plutôt qu’à l’énoncé de la phrase et de l’adjectif. En « situation » depuis des décennies, Deneuve porte l’esprit d’une époque, la sienne car elle concilie vitesse et lenteur (titre de l’entretien), ce qui signifie qu’elle va vite (comme le temps présent) pour entrer en situation (se concentrer) puis calmer le jeu. En effet, dans un monde qui est vite pesant car trop rapide (celui du cinéma comme celui de la vie réelle), il faut que des personnages valorisent le quotidien en lui donnant toute la légèreté possible. Rendre léger ! C’est le désir de cinéma de l’auteur qu’est Desplechin et celui de l’auteure Deneuve. Qu’on regarde sa filmographie, on verra ce que sont devenues nos histoires !

O. M.

Rivages/Poche, Petite Bibliothèque , 2010
96 p. 5 €