Israël. Le piège de l’histoire de Gérard Araud


L’idée d’une fin de l’histoire est aujourd’hui démentie par son retour brutal. Brutal, non seulement dans la mesure où il réhabilite une grammaire belligène de la puissance, mais en ceci encore que l’histoire est devenue un levier de justification du recours à la violence dans un monde marqué par la dérégulation de la force, la mémoire de massacres et de souffrances passés étant parfois un prétexte à en perpétrer de nouveaux.

Ancien ambassadeur de France en Israël et aux États-Unis, Gérard Araud analyse cette « arsenalisation » de l’histoire et la façon dont elle nourrit l’impasse sécuritaire et stratégique au Moyen-Orient. Avec subtilité, G. Araud montre que l’hypertrophie du poids de l’histoire est le résultat des bouleversements successifs qui ont façonné la rivalité de l’État hébreu avec ses voisins. Dans ce sens, faire la guerre au nom de l’histoire n’est certes pas chose nouvelle ; or, aujourd’hui, l’arme du passé n’est plus ce qui recouvre a posteriori la guerre d’un semblant de légitimité, mais le support indispensable de l’hubris martiale : « Voir dans l’histoire parfois la plus lointaine la source de droits actuels est une tentation dangereuse […] Les “droits historiques” n’en sont pas, ou alors il faut admettre que toute frontière aujourd’hui est illégitime. »

À ce titre, le recours à l’histoire cristallise un phénomène croissant de « montée aux extrêmes » (Clausewitz), l’affirmation par chacun de son propre droit se confondant désormais avec la négation du droit de l’autre. En cela, la référence à l’histoire est, par définition, de nature escalatoire, car elle réactive, de part et d’autre, la pulsion et la crainte de l’anéantissement : « Encore aujourd’hui, des extrémistes juifs nient qu’il y ait des Palestiniens et Mahmoud Abbas[…] s’illustre régulièrement en affirmant que les juifs n’ont rien à faire à Jérusalem. »

Pour sortir de cette impasse, G. Araud avance qu’il est nécessaire de dessaisir l’histoire de sa fonction de fondement matriciel symbolique, afin d’ouvrir une perspective de paix affranchie des mirages de la mémoire : l’histoire doit cesser d’être fardeau pour redevenir une promesse. Autrement dit, il faut « oublier l’histoire », opposer à la souveraineté du passé les impératifs qui nous arrivent de l’avenir et rappeler que le droit des gens ne peut être un ersatz de l’histoire au profit d’une mémoire travestie en norme. Rendre l’histoire à son avenir, c’est accepter d’accueillir le présent dans sa dynamique propre, à la lumière des rapports de force qui le constituent, pour y retrouver ce qu’il recèle de plus essentiel : le sens de l’inaccompli à faire advenir. Ainsi n’est-il d’autre réalisme que celui d’une solution politique et d’un acheminement vers la paix.

Dans la perspective ouverte par G. Araud, le réalisme est d’abord une exigence d’impartialité. L’ancien diplomate évite de prendre parti, critiquant les extrémistes des deux camps, ce qui lui permet de se dérober à la logique aveuglante des indignations sélectives. Ni angélisme, ni jugement, mais de la rigueur et de la lucidité, auxquelles se mêle l’irréductible espoir qu’un jour, quand le fracas des canons ne retentira plus dans l’apocalypse quotidien des villes bombardées, les hommes, se dérobant à l’ivresse de la destruction, consentiront à se reconnaître : « N’y aurait-il qu’une chance sur cent de réussir qu’il faudrait essayer. »

En appelant à faire abstraction des longues marches de l’histoire et en invoquant l’exigence de réalisme, Gérard Araud rouvre une perspective féconde d’émancipation : l’oubli n’étant pas l’amnésie, mais un principe de dépassement qui rend le devenir pensable, il n’exclut pas la mémoire des origines, mais l’ordonne à la faculté de se projeter vers l’avenir : « Comment organiser la coexistence pacifique de sept millions de Juifs et de huit millions de Palestiniens ? Les uns et les autres y sont chez eux. Il faut regarder vers l’avenir dans une région accablée d’histoire et laisser parler la raison dans une région où l’on invoque trop facilement Dieu. » C’est à cette urgence que le livre de Gérard Araud exhorte à répondre, en promouvant l’impératif affranchissement de la géopolitique du militarisme des mémoires homicides.

Tallandier, 2024
208 p. 18 €