De la bêtise artificielle. Pour une politique des technologies numériques d'Anne Alombert
Notre monde a changé. Brutalement. Du jour au lendemain. Nos années 2020, les historiens du futur, bénéficiant de l’anachronisme de l’après, le savent déjà, sont le théâtre d’une nouvelle révolution. D’une révolution économique, industrielle, mais aussi anthropologique. D’une révolution dont le sens échappe peut-être à l’esprit du temps, car, comme le disait Raymond Aron, « les hommes qui font l’histoire, ne savent pas l’histoire qu’ils font », mais que les observateurs attentifs du présent s’écrivant sous nos yeux tâchent, en sémiologues avertis, de discerner. Parmi eux, la philosophe contemporaine Anne Alombert, qui a publié, au mois de septembre dernier, De la bêtise artificielle.
Décrivant la « course à l’innovation » dont nous sommes les témoins, elle nous propose d’abord de plonger dans les origines de la cybernétique. En évoquant les recherches fondatrices de Warren S. McCulloch, de Walter Pitts ou encore d’Alan Turing, elle montre, avec finesse et érudition, comment s’est historiquement constitué cet « imaginaire anthropomorphique » qui, des années 1940 à nos jours, fomente la capitalisation computationnelle de l’esprit et les discours idéologiques qui lui sont corrélatifs (transhumanisme, solutionnisme technologique et révolution numérique au sens large).
Ce faisant, l’autrice montre comment « l’idolâtrie de la machine » participe de l’avènement d’une nouvelle ère du capitalisme industriel, dans laquelle l’extension de la logique de l’automatisation à la sphère des « savoir-penser » accouche d’un capitalisme de la délégation : « La révolution numérique rend possible la division industrielle du travail intellectuel et son extériorisation sous la forme de calculs algorithmiques. […] Les savoir-traduire sont extériorisés dans des logiciels de traduction automatique. […] Les savoir-écrire sont extériorisés dans les générateurs automatiques de texte, qui expriment, à notre place, des idées. » Sur la base de ce constat, Anne Alombert avertit du risque d’une « prolétarisation de la pensée », c’est-à-dire d’une transformation de la vitalité inhérente aux facultés intellectives en capital inerte et d’une dépossession de ces dernières au seul bénéfice de la stochastique algorithmique.
Anthropologiquement, les dangers sont considérables : à quoi bon s’aventurer dans le domaine de la pensée si une machine peut le faire pour nous ? À quoi bon s’investir dans des relations sociales qui peuvent s’avérer décevantes alors qu’un robot conversationnel sera « toujours de [n]otre côté », bienveillant et à l’écoute ? La force du propos d’Anne Alombert est de décrire comment la prolétarisation de la pensée se double ici d’une redoutable systématisation « des implémentations technologiques de [nouvelles] impasse[s] narcissique[s] » : ce n’est « ni une relation sociale avec un autre ni une relation réflexive avec soi-même qui s’institue à travers les chatbots, mais un rapport à soi confondu avec un rapport à l’autre, une confusion de soi et de l’autre, qui empêche leur distinction et donc leur relation ».
Or, selon la philosophe, le « nouveau prolétariat numérique globalisé » n’a pas dit son dernier mot. Loin de se satisfaire du constat qu’elle avance, Anne Alombert inscrit sa démarche critique dans une perspective émancipatrice, en appelant à « réconcilier Hermès et Prométhée » : « Il serait vain de se contenter d’accuser ou de condamner ces technologies : cela reviendrait à les abandonner aux mains des plus puissants et à renoncer à nous les approprier collectivement. » Une technophobie de principe qui refuse de voir les potentiels bienfaits des technologies algorithmiques aurait en commun avec le technosolutionnisme d’adopter une posture dogmatique portant atteinte à sa crédibilité même. Contrairement au célèbre mot d’Alain, penser consiste moins souvent à dire « non » que « Oui, mais… ». Autrement dit, il est possible d’accueillir favorablement les outils algorithmiques, mais à condition de mettre « l’intelligence artificielle au service de l’intelligence collective », « en alliant les capacités réflexives aux calculs algorithmiques » : « Le principe de la gouvernementalité algorithmique se voit ainsi inversé. »
Cette nécessité découle non seulement d’une exigence politique, mais également des contradictions propres au capitalisme algorithmique. C’est là l’un des points les plus stimulants de l’analyse d’Anne Alombert : alors que la révolution numérique actuelle est le fruit d’une prodigieuse évolution de nos connaissances et de nos compétences, elle encourt le risque, en promouvant la délégation comme modalité exclusive de notre rapport aux nouvelles technologies, de tarir cela même qui l’a rendue possible, l’ingéniosité humaine. Des hommes et des femmes de moins en moins intelligents seront de moins en moins employables, par conséquent de plus en plus pauvres et donc de moins en moins mesure de se procurer l’accès, parfois onéreux, à ces technologies. En bref, « la phase numérique du capitalisme se heurte à l’écueil de l’insolvabilité ». Peut-être est-ce la preuve définitive que « l’utopie est devenue une nécessité ».