Le réveil stratégique. Essai sur la guerre permanente de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer
Dans Le Réveil stratégique, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer s’attache à penser la condition stratégique des démocraties contemporaines dans un monde marqué par l’effacement progressif des distinctions classiques entre guerre et paix. Loin des illusions d’un ordre international stabilisé par le droit et les institutions multilatérales, l’auteur décrit un environnement conflictuel caractérisé par la dégradation des équilibres globaux, la montée des menaces hybrides et la diffusion des capacités de nuisance, aussi bien étatiques que non étatiques.
L’ouvrage s’articule autour de la thèse suivante : nous serions entrés dans un état de « guerre permanente », non au sens d’une conflagration généralisée, mais d’un continuum de conflictualité où les oppositions armées, les manœuvres d’influence, les pressions économiques et les actions clandestines se mêlent, se confondent et se juxtaposent. L’enchevêtrement croissant des facteurs de déstabilisation cristallise une « bellicisation » de la paix, dans laquelle les sociétés démocratiques sont désormais confrontées à une conflictualité diffuse, multiforme et permanente.
Jean-Baptiste Jeangène Vilmer mobilise un cadre d’analyse résolument réaliste. La force y est conçue comme un élément incontournable des relations internationales, et l’ordre mondial comme un équilibre toujours précaire entre puissances antagonistes. L’auteur s’attache à démontrer que la désoccidentalisation des rapports de puissance, l’affaiblissement des dispositifs de dissuasion, les avancées technologiques (notamment dans les domaines de l’autonomie des armements, de l’intelligence artificielle ou des capacités cyber) nourrissent une instabilité structurelle. Ce constat s’accompagne d’une critique des illusions héritées de la fin de la guerre froide, notamment celle de la fin possible de la guerre majeure, jugée désormais à nouveau plausible au regard des dynamiques géopolitiques contemporaines.
Le réalisme stratégique que défend Jean-Baptiste Jeangène Vilmer se double d’une analyse des vulnérabilités spécifiques des démocraties : dépendances économiques, faiblesse des capacités d’influence, frilosité dans l’anticipation des risques. Face à ces défis, Le Réveil stratégique plaide pour un sursaut, une « défense totale » associant moyens civils et militaires et un renforcement des alliances, en particulier dans l’espace indopacifique, nouveau centre de gravité de la confrontation hégémonique. La paix, dans ce cadre, ne peut être qu’« armée » : elle repose sur la capacité à dissuader, à prévenir et, le cas échéant, à affronter les formes de violence qui se déploient bien en deçà des seuils de la guerre conventionnelle.
L’apport conceptuel du Réveil stratégique tient à ce qu’il tisse un dialogue subtil entre l’éthique, la géopolitique et la théorie de l’action, en affrontant sans détour la question des conditions de possibilité d’une paix dans un monde voué à la conflictualité diffuse. Jean-Baptiste Jeangène Vilmer s’inscrit dans la lignée d’un réalisme stratégique qui, loin de s’en tenir au simple constat de l’inéluctabilité des rapports de force, interroge leur nécessaire articulation à un horizon normatif : celui d’une « paix armée », conçue comme un moindre mal au regard du désordre mondial.
L’ouvrage engage ainsi une réflexion décisive sur le paradoxe constitutif de notre époque : si la sagesse antique prescrivait de préparer la guerre pour préserver la paix (Si vis pacem, para bellum), comment penser encore la paix là où la guerre ne se laisse plus circonscrire, ni dans l’espace ni dans le temps, et où le politique semble aliéné dans l’irrationalité de la puissance désinhibée ? C’est en cela que cet essai s’adresse non seulement aux praticiens des affaires militaires et diplomatiques, mais aussi à la philosophie politique, convoquée pour penser les conditions du moindre mal dans un monde revenu de ses illusions pacifiques. À cette aporie, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer offre une analyse d’une rigueur salutaire, mais dont la force critique laisse ouverte la question essentielle : celle d’un possible dépassement du rapport de force comme fondement exclusif de l’ordre international.