Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équations, de Pablo Jensen
Cet ouvrage nous invite à reconnaître de façon réfléchie et lucide les performances et avancées théoriques que l’application des sciences exactes aux sciences sociales est en mesure de réaliser. Il refuse d’accorder à la mathématisation du monde, à la modélisation du réel, la confiance aveugle que scientifiques et non-scientifiques sont parfois prompts à leur concéder, mais affirme qu’il est donc tout aussi erroné de récuser les ressources de l’outil mathématique appliqué aux sciences sociales. « Notre réalité est trop complexe pour se laisser construire d’une seule manière. Nous pouvons néanmoins tirer […] quelques enseignements sur la place de la formalisation dans l’exploration du monde social. » Ce n’est pas le moindre mérite de ce livre que de lutter à la fois contre nos penchants scientistes et contre l’affirmation d’un monde humain échappant à jamais aux procédures des sciences de la nature.
Il est d’ailleurs important de constater que cet exercice d’humilité et de mesure intellectuelles est le fait d’un chercheur ayant participé à des programmes de recherches en sciences dures et éprouvé les limites de ces derniers lorsqu’il est question d’en appliquer les procédures aux phénomènes sociaux. Pablo Jensen prend soin de lier ses analyses à la notion de « monde commun ». Parce que les sciences visent l’établissement de représentations objectives et démontrées, leur démarche crée les conditions d’un monde partagé. Une représentation objective du monde nous oblige à admettre que l’expérience, le point de vue propre à chacun d’entre nous, est partielle, située et subjective. Les énoncés scientifiques ont l’avantage de nous proposer un monde qui se tient, de « construire des choses qui tiennent », un ordre pouvant faire l’unanimité selon une épistémologie réaliste : « La science découvre le monde réel, qui est ce qu’il est, quoi que puissent penser des individus ou des cultures différentes. […] La science pure est neutre, elle ne fait que découvrir le monde qui lui préexiste. »
Les façons successives dont les hommes ont visé une conception systématique et unifiée du social sont autant de tentatives pour déceler ou postuler l’existence d’un ordre – d’une nature du social ouvrant la voie à une physique sociale – permettant de nous préserver du hasard et de l’imprévision. De ce point de vue, rendre compte des conditions intellectuelles de la coexistence humaine est solidaire d’un refus que Montesquieu formulait en ces termes : « Tous les êtres ont leurs lois, la divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l’homme ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois, l’homme a ses lois. Ceux qui ont dit qu’une fatalité aveugle a produit tous les effets que nous voyons dans le monde, ont dit une grande absurdité. » (De l’esprit des lois, livre I, chap. 1). Un monde régi par des lois, des régularités, est un monde accessible à l’intelligence. Cette familiarité avec l’environnement social a pu historiquement trouver ses appuis dans la notion d’une nature humaine dont chacun est un exemplaire. Pourtant, concevoir le social comme la scène où viennent se manifester et se combiner des dotations originaires serait admettre que la mise en relation de ces éléments originaires et naturels ne les modifie aucunement. En outre, « la grande majorité des comportements humains socialement pertinents ne sont pas déductibles de notre biologie, mais sont déterminés par le milieu social. Du coup, utiliser de tels comportements pour expliquer l’état de la société revient en pratique à postuler l’ordre social qu’on cherche à expliquer ».
C’est ici que l’on peut recourir aux statistiques. Une fois qu’on a renoncé au paradigme d’une nature humaine, on peut tenter de cerner, au sein même de la diversité culturelle, ce qui semble témoigner de la présence d’un ordre. Pablo Jensen met en évidence les caractères séduisants du nombre et de la quantification lorsqu’il s’agit de penser des régularités sociales. Après la perte du paradigme de la nature humaine, « l’ordre par le nombre » vient satisfaire l’intérêt organisateur de notre raison. C’est ainsi que les régularités statistiques nous autorisent à poser un certain nombre de lois sociales subsumant la multiplicité des faits et fournissent l’occasion de rationaliser l’action publique. En effet, un État capable de centraliser l’information relative aux faits sociaux prend la forme d’une instance surplombante dont l’expertise légitime les analyses et interventions : « Et le gouvernement devint l’ingénieur du social, manipulant la société comme les physiciens le font avec les objets naturels. » Une telle numérisation du réel contient cependant la possibilité de convertir à tort les corrélations chiffrées en causalités réelles. Ces « rideaux de fumée mathématiques » permettent des conclusions abusives car précipitées et voilent la complexité des phénomènes sociaux.
Ces exagérations théoriques perdent de vue le caractère construit des modèles à l’œuvre dans les sciences de la nature. La modélisation simule, tente de reproduire les interactions dont elle veut rendre compte en isolant les facteurs, selon elle, prépondérants et générateurs des faits à expliquer. L’analyse décompose le réel afin d’isoler ses éléments constitutifs, dont la combinaison rend compte de la diversité empirique, et la quantification, elle, exige des unités de mesure, des référents stables et homogènes. Or, lorsqu’il est question de phénomènes sociaux, il est réducteur et erroné de concevoir les individus comme des atomes sociaux, des monades sans portes ni fenêtres, conservant des caractéristiques stables au-delà des relations qu’ils entretiennent et des contextes qui leur sont imposés : « L’individu des modèles est donc une monade à laquelle on a coupé toutes ses connexions. » Mais un « groupe n’est pas une simple somme de personnalités prédéfinies et stables : pour qu’il “prenne”, il faut que chaque individu soit porteur de réalité structurable mais non encore structurée ». L’individu est doté d’une créativité, d’une capacité à se modifier à partir des relations qu’il entretient avec le contexte. Si le tout – la société – est plus que la somme de ses parties – les individus –, ce n’est pas seulement parce que la mise en contexte de l’individu pousse ce dernier à adopter certains comportements, c’est également parce que celui-ci s’enrichit « par de nouvelles rencontres ». La société ne se laisse pas mettre en équations parce qu’elle est un processus dynamique au cours duquel ses éléments constitutifs se structurent. Il convient donc « d’éviter tout mysticisme à propos des mathématiques » lorsqu’il s’agit de rendre compte des faits sociaux.