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Encadré. Ce que disaient les murs

Les inscriptions de mai 68 relèvent-elles d’un même style ? Il est incongru de parler de « style » pour des productions si manifestement hostiles à tout ce qui s’apparente aux exigences de l’Université, ce qui sentirait le beau-parler à visée esthétique. Une identité plurielle se manifestera par des voies différentes. Des formules lapidaires jetées comme des défis : « plus d’examens », « fin de la Sorbonne ». Un écrivain exécuté en trois mots : « Plus jamais Claudel. » Aux antipodes de ce laconisme assassin, pas moins de onze participes sur les murs de la Sorbonne (« recensés, sarcellisés, matraqués, ramipantouflés », etc.) tancent un insupportable asservissement. L’imagination, parfois, travaille à moindre frais : on prend une phrase connue de tout le monde, on ajoute un mot ou on en change un. Le support ainsi travesti devient comme un paysage familier que l’on découvre sous un éclairage déconcertant. « Aimez-vous les uns sur les autres » et la morale traditionnelle vole en éclats. « Nous sommes tous des indésirables » dénonce un statut d’exclusion et en même temps le magnifie. « Millionnaires de tous pays unissez-vous, le vent tourne » annonce une apocalypse politique. Ce qu’il y a de plus flagrant dans cette aventure de fabrication de textes, c’est son caractère ludique, la joie de jouer avec les mots, de susciter chez le lecteur la surprise, le sourire, le scandale. Toutes ces astuces du langage s’y emploient : néologismes, assonances… « Ici, on spontane », l’accouplement des veaux et des révolutionnaires accouche de « réveaulutionnaires », la cité universitaire devient « la cité unie vers Cythère », au « pavot » d’autrefois a succédé le « pavé » d’aujourd’hui, et De Gaulle s’émeut que « les capitalistes ne capitalisent plus ». « Parlez-vous » commande un slogan et les murs parlent. Cette ouverture à l’autre, fût-il un inconnu, cette volonté de briser les clôtures, cette soif de communication, c’est l’une des choses les plus fortes qui reste de mai 68. Avec quelques sentences-phares qui sont entrées dans le patrimoine culturel. « Sous les pavés, la plage », « Soyez réalistes, demandez l’impossible ». Et la plus fameuse peut-être « Il est interdit d’interdire », axiome pourtant bien contestable : qu’un esprit mal tourné y fasse un seul ajout « Il est interdit d’interdire d’interdire » et l’on voit se dessiner en abîme une séquence où toute signification s’est diluée.

Que les étudiants, dans l’effervescence de l’affrontement aient été convaincus de faire une révolution, ou tout au moins de la commencer, ne fait pas de doute. Ils le dirent et le redisent. Avec une certaine emphase parfois : « Il y a en France 38000 communes. Nous en sommes à la seconde. » Ils proclament la révolution mondiale à l’ordre du jour. Ils en représentent les prémisses. Sont-ils conscients du risque qu’ils courent, eux ? Celui qui écrit « Il faut du rouge pour sortir du noir » a peut-être chanté un jour les paroles de la Jeune Garde : « Tant pis si notre sang arrose les pavés sur notre chemin. » Ils revendiquent la contestation, la récréation permanente. Adjectif en écho à la révolution permanente de Trotski ? Ils s’affirment les fossoyeurs du régime : « Ne prenons pas l’ascenseur, prenons le pouvoir » car « tout pouvoir abuse et le pouvoir absolu abuse abusivement », conviction que renforce la redondance qui apparaît souvent chez eux comme un tic de style efficace. De cette volonté hautement affirmée, « on prendra », « on occupera », il faut bien constater que découlent peu de propositions stratégiques concrètes. Refuser la « tiédeur sociale démocrate » ne constitue pas un programme, ou si peu. Si l’on met entre parenthèses le « je suis marxiste tendance groucho » que l’on peut considérer comme un pied de nez au militantisme, ou comme une allusion à quelque querelle de tendance (mais qui de toute façon demeure une contre-incitation), que reste-t-il ? Une contestation des syndicats « qui ont toujours désamorcé l’éveil révolutionnaire ». L’espoir que l’exemple du Quartier latin incite à autonomiser les régions. Un espoir qui sent le folklore ? Le mot d’ordre le plus clair, le plus incitatif, c’est « tout le pouvoir aux conseils ouvriers, sous tous les aspects de la vie ». Il ne s’agit pas de minimiser l’importance des grèves réclamées au moment de la révolte étudiante (ou grâce à elle ?) mais cette référence aux soviets était-elle capable d’entamer le dogmatisme stalinien de l’époque ? L’accueil réservé à Boulogne-Billancourt aux étudiants venus fraterniser avec les prolétaires, fut, on le sait, et c’est le moins que l’on puisse en dire, plutôt tiède.

La récolte d’idées, de mots d’ordre, est-elle plus fructueuse dans d’autres domaines, celui de la culture par exemple ? Malmenée la culture, « elle est en miettes », désavouée : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon Crs ». L’art est mort dans la société bourgeoise, il faut le chercher ailleurs. La beauté, c’est le matérialisme, le pavé de gré. Pas question au théâtre de consommer le spectacle ; il faut y participer. Une musique « sauvage et éphémère » implique la grève des concerts, la suppression des droits d’auteur. En matière de littérature, la poésie romantique se voit dénier son pouvoir d’émotion : « Pour pleurer il n’y a que les lacrymogènes. » Dada vient à la rescousse, accompagné des surréalistes qui ont cassé le moule du langage convenu, forgé sous la contrainte du social et corseté par elle. Ce sont les masses qui sont créatrices, le collectif dans lequel l’individu s’immerge.

Les représentants patentés de cette culture « inversion de la vie » constituent tout particulièrement des cibles privilégiées pour la hargne estudiantine. Et l’institution tout entière : « Violez votre Alma Mater », impératif où se conjuguent le politique et le sexuel. Même chose pour « baisez-vous les uns les autres, sinon ils vous baiseront », et avec une pointe de romantisme des barricades, « embrasse ton amour sans lâcher ton fusil ». La libération sexuelle, indissociable de la lutte révolutionnaire, il en a beaucoup été question en cette période. L’image, encore demeurée aujourd’hui, c’est non seulement qu’on a beaucoup parlé d’amour, mais qu’on l’a beaucoup fait et de la façon la plus iconoclaste. « Nous avons baisé dans votre sanctuaire. »

Les étudiants ont beaucoup lu, et les réminiscences de leur culture apparaissent sur les murs. Sous la « société spectaculaire marchande », on devine Marcuse et la désublimation répressive. Dans « ouvrez les portes des asiles, des prisons et autres facultés », comment ne pas voir Foucault ? Et l’image du père, incarnation de « l’autorité répressive », celle de Dieu ou celle d’un maître, vient tout droit de Freud. La lecture des philosophes leur a donc fourni du matériau pour comprendre le monde dans lequel ils vivent. Leur a-t-elle dit comment s’y prendre pour le changer ? Là, ils ne sont plus d’accord. D’accord pour détruire sans doute (par le feu, on a beaucoup brûlé sur les murs en 68, la pulsion pyromane cautionne la volonté d’accomplir un acte irrémédiable). Mais les inscriptions révèlent aussi les profondes divergences tactiques. Pour les uns, priorité à l’élaboration du contenu, pour d’autres à l’action elle-même. « Les motions tuent l’émotion » dit l’inverse de « Assez des idées, ici l’on pense ». Le rôle de la parole lui-même est remis en cause par un étudiant, sans doute excédé de palabres, qui veut enlever le micro aux locuteurs abusifs. Mais s’attaquer au verbe, c’est châtrer cette spontanéité à laquelle ils attachent tant de prix… le dilemme entre le penser, le parler et l’agir est apparu dans toute sa clarté en mai 68. C’est l’histoire qui a tranché, histoire que les acteurs ont faite pendant un mois, mais qu’ils n’ont pas pu mener au terme qu’ils souhaitaient sans doute tous, au-delà d’un patchwork idéologique des tendances (marxistes, libertaires). Démolir le régime en place, en finir avec toutes les servitudes, devenir les hérauts d’une autre culture, les forgerons d’une morale débarrassée des diktats des conventions.

Entendu dans un groupe affronté à des Crs : « Si seulement ces salauds se décidaient à tirer ! », et une autre voix : « Ils ne nous feraient pas ce cadeau. » Autrement dit seul le sang peut authentifier une véritable révolution, mais la bourgeoisie n’est pas prête à sacrifier ses enfants. Mai 68 a été une alerte pour le pouvoir, une alerte sans cadavre. Cohn-Bendit dit Dany le Rouge, la figure la plus charismatique, le seul leader qui ait politiquement survécu, constate, 40 ans plus tard, que ce tsunami avorté a été culturellement un succès et politiquement un échec. On peut adhérer à ce constat. Constat lucide certainement, plus que désabusé. Reste sur les murs de Nanterre, là où tout a commencé, une phrase qui en dit long : « Déjà 15 jours de bonheur ! »*

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Citations recueillies par Julien Besançon, tirées de l’ouvrage Les murs ont la parole, édité par Claude Tchou en 1968, réédité en 2007.