Septentrionale de Karim Kattan

Karim Kattan livre ici un récit lyrique où la dévastation de l'après 7 octobre est confrontée à une "joie antique", qui réaffirme la possibilité du bonheur pour un peuple qui ne consent pas à cesser de vivre.


Le trajet est interminable, et il faut faire vite. « La nuit tombe, d’aplomb, sur Iunu entière, ses phares et ses piliers, ses avenues et son peuple, comme s’il n’y aurait, plus jamais, de jour  ». Au nord toute, les cités du pays se vident, les maisons marchent et prennent la fuite !

Écrire l’atroce, réordonner l’éclatement des lambeaux, c’est, d’une certaine manière, donner libre cours à ses rêves, annoncer ce qui pourrait advenir, saisir un réel cauchemardesque dans des formes inattendues, sous la guidance des lumières opaques d’une étoile polaire : la Septentrionale ou l’« indice imperturbable du nord ».

Des témoins rapportent que l’apocalypse est déjà au Levant et que des « météorites à visage d’hommes » seraient en train de s’écraser sur les collines. Les rumeurs parviennent à Joseph, qui, contrairement à ses amis, a décidé de rester un jour de plus en bord de mer à Mafkat, dans les bras d’un bel homme, « sombre, lisse et opulent ». Si la vie est « un jour de sursis  », juge-t-il, il faut « saisir le sursis. Pas écouter, pas regarder ».

Quand l’homme de Mafkat dépose Joseph au poste-frontière de Tjeku, celui-ci ne reconnaît nullement le lieu, devenu semblable à « une épave ». Tout a sauté, tout s’est évaporé. Point de soldats, point de bruit, plus de checkpoints. Sur l’autoroute vers la mer du Couchant, des bolides, « bourrés à ras bord de casseroles et de chagrins », de « slips et de joies », inventent leur trajectoire en l’absence de signalisation, se croisent et s’entrelacent dans des réseaux « de nuées, de métal et de lumières ».

C’est sur cette détresse généralisée, où même les voies en direction du sud sont envahies par des voitures fonçant vers le nord, que l’écrivain palestinien et français Karim Kattan ouvre son troisième roman, Septentrionale. Maniant la litote avec excellence, faisant vibrer son écriture de non-dits, d’ellipses et de trouvailles étranges, il propose une histoire qui échappe à la platitude de nombreux écrits consacrés au Levant, à la Palestine et à la situation coloniale sous laquelle évolue son peuple.

Entre Iunu-soleil aux hauts piliers, capitale du pays du sud, Urusalim, ville crépusculaire et ténébreuse capitale du milieu, et Arqa, capitale du pays du nord et ville de l’arrogance festive, l’auteur installe le lecteur dans un cadre spatiotemporel oblique. Avec Maryam, Joseph, Hind, Nour et les autres, il est aussi possible d’utiliser des piastres que de boire du Coca-Cola !

Quand Hind, l’ancienne amoureuse de Maryam, décide de quitter Iunu pour rejoindre une ville du nord, elle sait que cette apocalypse viendra un jour ; elle qui « avait des antennes pour la catastrophe ». Car ici, le désastre n’est pas seulement un événement : il constitue la normalité même dans laquelle évoluent les personnages. Les soldats, les checkpoints et les bombardements incessants frappent de nombreuses villes, Azzatu la maudite au premier chef. Vidées de leurs habitants, « des colons d’une autre, lointaine, nation » s’y installent. Au téléphone, des parents rassurent leurs enfants par de brèves formules : « Ça va aller » ; « C’est rien » !

La banalité de ces paroles dit peut-être autant que le reste l’ampleur du désastre. Et à présent, ce qui s’offre à leur regard est terrifiant : « Des trous dans le ciel, derrière lesquels se devinait la ténèbre, et d’où surgissaient incendies et déflagrations comme lancés par Dieu lui-même  ».

Par-delà « la question de Palestine », l’imaginaire de Karim Kattan accouche d’une langue souple et vibrante, rappelant que l’état actuel de notre monde, « c’est la guerre ». Un embrasement total, interminable, qui cible délibérément les civils désarmés, privés de leurs droits civiques et nationaux, de leur humanité tout court, et qui en paient l’incommensurable tribut.

Faisant la part belle à la surprise et à l’étrangeté, Septentrionale est loin de se limiter à un road-story intime et apocalyptique d’une géographie au seuil d’un inéluctable anéantissement. Par la puissance du réalisme magique qu’il convoque, la foudroyante traversée qu’est ce roman pose deux questions fondamentales, celles du début et de la fin : pourquoi quitter son berceau, « où aller et comment ? Et que fait-on quand on laisse derrière soi une histoire mutilée ? »

La Septentrionale, l’étoile qui avait jadis montré à des magiciens le chemin vers une grotte, semble à son tour indiquer celui du nord dans la nuit ténébreuse. À l’instar de Maryam et Jospeh roulant insouciamment dans la nuit obscure, ceux qui n’ont jamais parcouru le pays, qui se sont toujours déplacés par détours successifs, entre entonnoirs et passoires, semblent enfin atteindre le nord tant rêvé, la ville d’Arqa. Mais que trouveront-ils après le nord ? Verront-ils de nouveau un poste-frontière à la forme infranchissable ?

Tout compte fait, Maryam s’agrippe au volant et roule encore, aussi rapidement. Elle ne sent aucune secousse et, en compagnie de Joseph, elle fructifie, malgré le déchaînement de l’apocalypse, un certain « savoir-faire du bonheur », cette « joie antique », l’héritage invincible de son peuple, éternellement accroché à ses ruines renaissantes…

Elyzad, Littérature, 2026
208 p. 19 €