El-Remal dans la ville de Gaza après un bombardement israélien le 9 octobre 2023. Palestinian News & Information Agency (Wafa) in contract with APAimages via Wikimedia CC BY-SA 3.0
El-Remal dans la ville de Gaza après un bombardement israélien le 9 octobre 2023. Palestinian News & Information Agency (Wafa) in contract with APAimages via Wikimedia CC BY-SA 3.0

La guerre à Gaza, jusqu’où ?

Avec l’échec des négociations entre Israël et le Hamas, tout indique que le conflit risque de durer. Alors que les Gazaouis paient un prix toujours plus élevé et que les équilibres politiques régionaux sont de plus en plus incertains, tous les acteurs ont les élections américaines en ligne de mire.

Entretien avec Joseph Bahout

L’espoir d’obtenir une trêve à Gaza, à la fin du mois de mai, a de nouveau été déçu. À quoi peut-on s’attendre à présent sur le terrain militaire ?

Depuis bientôt huit mois que dure la guerre à Gaza, les tentatives d’obtenir un cessez-le-feu se sont multipliées, sans jamais aboutir. L’échec de la dernière négociation en date au début du mois de mai est particulièrement décourageant, car un certain nombre de conditions favorables semblaient alors réunies. Le Hamas et Israël ont examiné une proposition soumise par l’Égypte et le Qatar, et indiqué tour à tour qu’ils étaient prêts à l’accepter, avant de diverger sur les termes précis de l’accord. Deux versions différentes de ce texte ont circulé : lorsque le Hamas a indiqué avoir donné son accord, le texte s’est avéré être différent de celui qui avait été soumis à Israël. Les différences étaient pourtant ténues, et sans doute n’avait-on jamais été aussi près d’une trêve. D’autant que l’accord en question ouvrait de vraies perspectives : il prévoyait une pause durable dans les bombardements, d’une part, mais aussi d’importants échanges d’otages et de prisonniers, d’autre part, et évoquait enfin, avec un processus en trois temps, une possible fin des hostilités. Avec le recul, on constate qu’il s’est agi d’une forme de poker menteur, chacune des parties préférant faire porter la responsabilité de l’échec des négociations à l’adversaire. Dans le cas de Benjamin Netanyahou, il faut souligner l’audace, voire l’arrogance de ce refus vis-à-vis de son partenaire américain, qui n’avait pas ménagé ses efforts pour obtenir ces ouvertures. Ce choix laissera des traces dans la relation israélo-américaine, comme l’indique la décision qui a suivi, par l’administration Biden, de suspendre temporairement certaines livraisons d’armes.

Cette séquence doit nous conduire à interroger les objectifs de l’offensive en cours à Rafah. Les actions de Netanyahou sont aujourd’hui contraintes par la composition de sa coalition : il ne pouvait accepter le cessez-le-feu sans risquer de voir son aile droite quitter le gouvernement, et la coalition s’effondrer. Son destin personnel est aussi devenu une donnée essentielle du conflit. La fin de la guerre l’obligera à rendre des comptes, politiquement et sans doute judiciairement. C’est pourquoi on peut s’attendre à ce qu’il perpétue le conflit aussi longtemps que possible. Dans le même temps, l’armée israélienne a pris le contrôle du couloir de Philadelphie entre la bande de Gaza et l’Égypte, et menace Rafah. Dans le scénario le plus favorable, comme les négociations sur un cessez-le-feu se poursuivent malgré tout, il s’agit peut-être d’accentuer la pression militaire pour obtenir plus de concessions du Hamas. Un deuxième scénario verrait l’armée refermer tout accès à la bande de Gaza, pour y éliminer les leaders du Hamas un à un : cela donnerait à Netanyahou la victoire dont il a besoin pour pouvoir envisager une fin du conflit. Mais il existe un troisième scénario, plus inquiétant encore, dans lequel l’intention du gouvernement israélien serait de vider totalement la bande de Gaza, en organisant l’exode forcé de la population, ce qui aggravera encore les tensions avec l’Égypte, qui sont déjà très fortes. Le maréchal Sissi multiplie aujourd’hui les déclarations de mise en garde, allant jusqu’à évoquer une remise en cause des accords de Camp David (1978).

Ces évolutions indiquent toutes que le conflit risque de durer. Le Hamas risque également de durcir sa position, s’il voit que le piège se referme sur lui. En ligne de mire, tous les acteurs voient arriver les élections américaines de novembre 2024. C’est clairement à cette échéance que se projette Netanyahou. Si Biden est réélu, il verra comment réajuster sa politique vis-à-vis des États-Unis, mais si Trump l’emporte, cela réouvre complètement le jeu. Dans l’intervalle, l’échec de l’accord de cessez-le-feu se ressent également à la frontière avec le Liban. L’escalade reste contrôlée pour l’instant, mais il y a des bombardements et des pertes humaines quotidiennement. Le nord d’Israël est aujourd’hui pratiquement déserté : plus de cent mille Israéliens ont été relogés dans des hôtels à travers le pays, et la pression est très forte sur le gouvernement Netanyahou pour demander leur retour. Une grande partie de ces familles vit de l’agriculture : il était particulièrement important pour elles de revenir à temps pour les récoltes. Au-delà même de cette question agricole, les coûts du conflit, en Israël, ne cessent de monter : les coûts humains, économiques, et en matière d’infrastructure à reconstruire, car le Hezbollah est en train de détruire systématiquement les installations de surveillance. En contrepartie, le Sud-Liban paie également un prix énorme. Des villages entiers ont été rasés, des populations déplacées, et les destructions matérielles se chiffrent à plus d’un milliard et demi de dollars, dans un pays qui était déjà à terre économiquement.

L’évolution de la guerre a-t-elle modifié l’équation politique, en Israël même, mais aussi dans les territoires occupés et l’ensemble de la région ? Voit-on se dessiner des plans de sortie du conflit ?

L’échec des négociations a naturellement des conséquences politiques. En Israël, on assiste à des règlements de compte au sein de l’establishment. Les forces armées sont très démoralisées et, pour la première fois, le Mossad a admis publiquement que des erreurs avaient été commises le 7 octobre 2023. L’édifice du gouvernement et des forces de sécurité en Israël est très ébranlé. Du côté du Hamas, aucune information ne perce, il est donc très difficile d’évaluer la situation. La population gazaouie paie un prix terrible et on ne peut que supposer que l’acrimonie envers le leadership du Hamas, en tout cas dans sa composante gazaouie, grandit. Mais les Palestiniens n’ont pas forcément pour autant pardonné à l’autorité palestinienne l’impéritie totale de ces dernières années. Même si la rancœur envers le Hamas existe, il n’existe toujours aucune solution de remplacement pour gouverner le territoire palestinien.

Les espoirs que reprennent de vraies négociations sur « le jour d’après », sous l’égide des grands États arabes de la région, ont également fait long feu. À l’échelle régionale, personne n’est aujourd’hui capable de peser sur la recomposition du paysage politique palestinien. Certaines figures du Hamas tirent avantage de la situation pour entamer une forme d’aggiornamento – c’est le cas notamment de celles qui se trouvent au Qatar, ou en Turquie. Lors de sa visite récente à Ankara, Ismaël Haniyeh a fait d’importantes déclarations, indiquant qu’en cas de cessez-le-feu durable le Hamas se tenait prêt à recomposer l’autorité palestinienne, et laissé entendre qu’il pourrait intégrer l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), voire reconnaître les frontières de 1967. Une recomposition sourde est donc à l’œuvre, mais sans parrainage des grands voisins. L’Arabie saoudite, dont on pouvait penser qu’elle jouerait un rôle à cet égard, semble se préparer à reprendre l’effort de normalisation avec Israël, en misant sur une situation d’après-conflit où le Hamas aurait été durablement affaibli. Officiellement, la normalisation est toujours conditionnée à un accord sur la question palestinienne, mais dans les faits, les Saoudiens sont surtout préoccupés de leur négociation d’un nouvel accord de sécurité avec les États-Unis. Il s’agirait d’un nouveau pacte de défense historique, semblable à celui qui avait été conclu dans les années 1940, dans lequel les États-Unis s’engagent à étendre le parapluie de sécurité américain au Golfe, y compris en fournissant des centrales nucléaires.

L’Arabie saoudite essaye d’obtenir le plus de garanties américaines possibles, comme gage de son attitude par la suite, si le conflit prenait fin et que le Hamas était quasiment éliminé de l’équation. Or, malgré les pertes humaines, la destruction, l’encerclement, le Hamas, comme le Hezbollah et d’autres groupes armés affiliés (proxies) à l’Iran, se porte plutôt bien. Ces acteurs, qui se ressemblent, continuent de construire leur légitimité politique. L’un des buts du 7 octobre était de faire dérailler le processus de normalisation et de remettre la question palestinienne sur la table, avec le Hamas comme acteur clé, et derrière le Hamas, l’Iran. Or depuis des mois, les Iraniens restent très discrets, mais eux aussi attendent leur heure. Ils savent désormais que le jour où il faudra conclure un accord durable dans la région, ils seront à la table des négociations. Aujourd’hui, l’Iran est impliqué quasiment quotidiennement dans des discussions avec les Américains, comme avec les Saoudiens, de même qu’Israël négocie presque directement avec le Hezbollah dans le Sud-Liban.

La séquence israélo-iranienne de frappes et de contre-frappes peut à ce titre s’interpréter comme une forme de répétition sommaire de ce que pourrait être la grande confrontation, un jour, au Moyen-Orient, à défaut d’un accord de paix. L’Iran a montré qu’il était en mesure de frapper Israël : en l’espèce, Israël a été sauvé par l’armada de défense aérienne mise en place dans toute la région. L’opération a coûté très cher, mais elle a montré qu’Israël pouvait être vulnérable. De même qu’Israël a montré qu’il était capable de frapper l’Iran au cœur. L’Iran, quant à lui, a montré sa capacité de projection, mais aussi sa capacité de mesure et de retenue. Le message, à l’intention des Américains notamment, était de démontrer que l’Iran est aussi un acteur rationnel.

Si Trump l’emporte, la situation deviendra extrêmement volatile.

Tous se placent désormais dans la perspective des élections américaines. C’est à cet horizon que se situe le vrai point de bascule. Or, si Trump l’emporte, la situation deviendra extrêmement volatile. Trump s’est vanté dans une interview récente qu’il aurait intégré l’Iran dans les accords d’Abraham, alors qu’il ne parlait que de confrontation avec ce pays lorsqu’il était au pouvoir. Sa relation personnelle avec Netanyahou est très mauvaise, mais si son gendre Jared Kushner devenait conseiller pour la sécurité nationale, alors l’amitié américano-israélienne reprendrait de plus belle… L’Arabie saoudite et les pays du Golfe souhaitent obtenir des gages de l’administration Biden tant que c’est possible. Mais il est loin d’être acquis que le Congrès américain acceptera leurs demandes. Le territoire saoudien a été atteint il y a quatre ans par des frappes des houthistes sur les installations d’Aramco, et les États-Unis n’ont pas réagi. Ce qui explique en retour leur souhait de se rapprocher des Iraniens. Trop d’acteurs différents ont aujourd’hui intérêt à ce que le conflit se poursuive. Pendant ce temps, les populations civiles souffrent, et des haines durables s’installent.