Gaza, piège pour les démocraties
Si les violences de l’armée israélienne contre les civils à Gaza ne sont pas inédites, le fait qu’elles soient commises par une démocratie normalise la façon de faire la guerre des autocrates, et rappelle que la lutte contre le terrorisme peut-être un piège où se perd le respect de la dignité humaine.
C’est à croire que l’indifférence qui caractérise la tragédie syrienne est devenue la règle sur l’ensemble des tragédies qui touchent notre monde. Dans ce climat d’indifférence, le cynisme monte et, aujourd’hui, beaucoup justifient les crimes de l’État d’Israël à Gaza ou refusent de les condamner, considérant que l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 donne le droit de tuer délibérément des civils. C’est ainsi que Raphaël Enthoven s’en prend aux voix critiques d’Israël en les accusant maintenant d’« antisémitisme géopolitique ». Et que La France insoumise se fasse le porte-étendard du droit international à Gaza ne fait pas oublier son soutien à Poutine, Assad et bien d’autres tyrans : « Les Russes sont arrivés, et à peine arrivent-ils, se donnant pour objectif de frapper Daech, y parvenant avec un certain succès, qu’ils se font reprocher de bombarder les opposants et la population civile. Si c’est une ONG qui le dit, doit-on la croire pour autant ? » disait Jean-Luc Mélenchon sur la chaîne Public Sénat en 2016, au moment où Poutine et Assad bombardaient Alep. La même logique est utilisée aujourd’hui par le gouvernement de Benyamin Netanyahou pour justifier les crimes de l’armée israélienne à Gaza.
La violence de l’armée israélienne n’est pas inédite par son niveau de barbarie. Mais elle est commise par une démocratie, Israël, et avec la passivité complice de grandes démocraties occidentales. Celles, précisément, qui prétendent s’opposer aux régimes autoritaires au nom de l’universalité des droits humains. Israël, qui a fait de sa démocratie un argument de supériorité morale, se comporte comme les régimes autoritaires quand il tue sciemment des civils en prétextant un droit à la légitime défense. Un sniper israélien qui vise une femme ou un enfant ne peut se prévaloir d’aucune supériorité morale. Or les crimes d’Israël, commis avec le soutien occidental, brisent toute possibilité de défense de la dignité humaine par les seuls acteurs géopolitiques qui soient encore capables de la protéger : les démocraties. La conscience de cette dignité, qui les fonde, ne peut être portée que par les régimes démocratiques, là où l’autoritarisme, le totalitarisme et le terrorisme islamiste effacent l’individu au profit d’un tyran et/ou d’une idéologie.
L’échec de plus de vingt années de lutte contre le terrorisme islamiste s’explique aujourd’hui en grande partie en observant le comportement d’Israël à Gaza : il n’y a aucune considération pour les vies des Palestiniens. Les mots de Céline Pina, éditorialiste sur la chaîne CNews, ne reflètent certainement pas une opinion majoritaire, mais ils sont révélateurs du mépris des populations civiles victimes de la lutte contre le terrorisme, très majoritairement musulmanes et arabes : « Une bombe qui explose tuera sans doute des enfants, mais ces enfants ne mourront pas en ayant l’impression que l’humanité a trahi tout ce qu’ils étaient en droit d’attendre. » De tels propos ne sont que la conséquence de décennies de mépris face aux tragédies auxquelles sont confrontées les démocraties, parfois en spectateur et témoin, comme en Syrie, et parfois en tant qu’acteur de la lutte antiterroriste, comme en Irak ou en Afghanistan.
Ce qui se passe depuis plus de dix mois à Gaza va bien au-delà de la lutte antiterroriste. Les soupçons de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis par l’armée israélienne ont poussé la Cour internationale de justice à évoquer un risque génocidaire encouru par les Palestiniens dès le mois de janvier 2024. Le ciblage délibéré et massif des populations et des infrastructures civiles a sans doute conduit à la mort de 186 000 personnes1. Rappelons que la bande de Gaza est un territoire de 365 km², où habitent 2, 3 millions de Palestiniens. Plus des deux tiers sont des réfugiés, déjà victimes d’expulsion ou d’exil forcé par Israël. Le vote, le 18 juillet 2014, par la Knesset contre la création d’un État palestinien ne fait que confirmer la volonté du Premier ministre israélien d’écraser les Palestiniens. Par sa stratégie de liquidation du droit des Palestiniens à l’autodétermination, le gouvernement d’extrême droite israélien révèle sa nature suprémaciste.
Mais les véritables vainqueurs de ce bain de sang à Gaza sont les autocrates, Poutine en tête, dont la propagande ne cesse de répéter que les valeurs des démocraties occidentales ne sont pas supérieures à celles des régimes autoritaires. Le dictateur russe observe la normalisation de sa façon de faire la guerre, où les civils sont des cibles prioritaires, comme en Syrie, en Ukraine ou déjà en Tchétchénie. Et force est de constater que le processus de déshumanisation des populations qui aboutit à tant de morts à Gaza est le même que celui qui permet de justifier les massacres en Ukraine et en Syrie. La prétendue dénazification pour l’Ukraine ou la lutte contre le terrorisme en Syrie sont à la racine de la déshumanisation des populations civiles, tout comme l’argument du gouvernement israélien qui dit lutter contre le Hamas à Gaza ou agir pour la libération d’otages israéliens. L’attaque terroriste du 7 octobre 2023 et les dizaines d’otages du Hamas ne peuvent justifier de tels massacres.
Le dictateur russe observe la normalisation de sa façon de faire la guerre.
La déshumanisation augmente le seuil de tolérance face aux pires exactions humaines ou face à la mort en masse de civils. Nous pouvons l’observer concernant ce qui est communément appelé la « crise des réfugiés » : l’Union européenne n’a pas été à la hauteur des événements. Ses dirigeants sont tétanisés par la montée de l’extrême droite et des discours xénophobes, ils ont écarté du débat la question des causes de l’immigration, de la réalité de celle-ci, au profit de la logistique pour empêcher l’arrivée de migrants et réfugiés. Le cynisme ambiant sur la question pousse l’Union à soutenir les régimes autocrates en échange du blocage des routes de migration clandestine. Cette politique, qui mène à la mort de milliers de malheureux fuyant guerre, totalitarisme ou réchauffement climatique, sans la moindre considération, abîme notre humanité tous les jours un peu plus. Que les héritiers du fascisme arrivent aux portes du pouvoir n’est que la suite logique d’un processus de déshumanisation de la société.
Dans le livre La Révolution et le djihad, Montassir Sakhi apporte un éclairage sur les motivations qui ont poussé nombre de jeunes Européens à rejoindre la Syrie2. L’auteur rappelle les commentaires politiques et médiatiques autour des attentats, qui occultent souvent la guerre contre le terrorisme et ses conséquences sur les civils pour se focaliser sur les processus de radicalisation. Il cite le communiqué d’Al-Qaïda à la suite des attentats terroristes de Bruxelles du 22 mars 2016, qui ont fait trente-deux morts : « Nous ne sommes pas les seuls qui doivent être tués dans ce monde. Ce ne sont pas nos familles seules qui doivent subir le destin de la terreur et de la peur. La paix doit être un destin commun. Ils doivent être tués de la même manière que nous sommes tués. Ils doivent être blessés autant que nous sommes blessés. » Ne soyons pas dupes des paroles d’un groupe terroriste qui n’hésite pas à massacrer toute opposition au sein des populations qu’il prétend protéger. Cet attentat avait d’ailleurs été revendiqué par Daech et non par son frère ennemi Al-Qaïda, qui justifie ici le ciblage délibéré de civils, considérant leur assassinat comme une conséquence du massacre de civils musulmans par la coalition anti-Daech. L’idée selon laquelle le « deux poids deux mesures » est devenu la règle rencontre aujourd’hui un écho dans de larges pans des populations du Sud global, et comment pourrait-il en être autrement ? Un engrenage de violences contre les populations civiles s’est mis en place : de la lutte contre le terrorisme islamiste, qui a causé des centaines de milliers de victimes innocentes en Irak, en Afghanistan et ailleurs, en utilisant des stratégies militaires marquées par une faible considération pour les pertes civiles, à des guerres qui ciblent délibérément ces populations.
- 1. Rasha Khatib, Martin McKee et Salim Yusuf, “Counting the dead in Gaza: Difficult but essential”, The Lancet, vol. 404, 20 juillet 2024. Estimation de 186 000 morts directes et indirectes, fondée sur une base de quatre décès indirects pour un décès direct identifié.
- 2. Montassir Sakhi, La Révolution et le djihad. Syrie, France, Belgique, préface d’Olivier Roy, Paris, La Découverte, 2023.