LA MORT.
Essai sur la finitude
De l'homme, on peut dire qu’il sait qu’il va mourir, mais qu’il n’y croit pas. Ce paradoxe fait du savoir de la mort le propre de l’humanité, en même temps qu’il exhibe la difficulté à faire face à un inéluctable dont on veut espérer qu’il ne nous concerne pas. Dans ce livre (réédition, considérablement augmentée, d’un essai paru en 1994), l’auteur propose une phénoménologie du « mourir » qui s’affronte à ce paradoxe. La mort y est d’abord envisagée comme une grandeur culturelle, c’est-à-dire au travers des phénomènes du deuil et de la prise en charge symbolique des disparus. C’est par les réponses qu’il élabore à l’énigme de la mortalité que l’homme s’humanise, tentant de faire de son destin un choix. La religion et la métaphysique constituent les tentatives les plus prégnantes de « surmonter la mort », et le livre procède à l’examen scrupuleux de la seconde. De Platon (« philosopher, c’est apprendre à mourir ») à Hegel (la « relève » de la mortalité dans l’esprit absolu), c’est une même exigence qui se déploie : celle de maîtriser l’immaîtrisable en lui conférant un sens qui est toujours celui d’un au-delà de la mort. Mais c’est du côté de la phénoménologie de Heidegger (dont l’auteur est une spécialiste) qu’il faut se tourner pour comprendre ce qui, dans la mort, nous assigne à la finitude. Pour Heidegger, la mort n’est pas un événement qui nous vient du dehors et l’on sait que, sitôt né, le Dasein est assez vieux pour mourir. Ne pas « croire » à la mort revient alors à s’enfermer dans la quotidienneté qui n’est rien d’autre qu’une vie dans l’immortalité provisoire. Les pages que ce livre consacre à l’« être pour la mort » et à l’angoisse sont d’une clarté lumineuse et elles démontrent que la mortalité est à l’origine d’une pensée inédite de la finitude humaine. Celle-ci n’est plus adossée à un infini réel (Dieu), mais abordée depuis cette « possibilité constante de l’impossibilité » qu’est la mort. Contrairement à ce que l’on dit souvent, il n’y a nul pathos de la déréliction dans cette pensée de la mortalité qui s’avère accueillante au phénomène de la naissance. La thèse défendue est que « nous ne sommes ouverts au monde que parce que nous avons rapport à ce rien qu’est la mort » : le néant n’est pas le terme de l’existence, mais ce qui la transit dès l’origine et la dynamise. C’est ce qui permet à l’auteur de faire un parallèle étonnant entre l’angoisse de mort et le rire : deux expériences de la non-appartenance aux choses et deux manières de rompre avec le quotidien.
M. F.
M. F.