Aux racines de la « fièvre hexagonale »

Dans Gouverner la France1, volume rassemblant quelques-uns de ses essais d’histoire politique et des textes inédits, Michel Winock livre une interprétation historique de l’esprit de révolte français, de ses racines et de sa dimension structurante pour la vie politique française. Dans un dialogue avec le journaliste Emmanuel Laurentin, il explore les divisions qui n’ont cessé de travailler la société française, jusqu’à aujourd’hui.

Entretien avec Michel Winock

Emmanuel Laurentin – Ce livre, Gouverner la France, s’articule autour d’une interrogation qui traverse toute votre œuvre : qu’est-ce que la France politique ? Cette France politique, vous l’avez étudiée en historien, et vous l’avez vue évoluer depuis les années 1960, ce qui vous permet d’en expliciter les constantes. Vous en mettez notamment deux en avant : d’une part, la tentation permanente du conflit ou de la guerre civile française, toujours renouvelée par la question de l’émeute et de ses modalités de règlement ; d’autre part, l’interrogation continue sur la Ve République, que vous avez vue naître. Comment cette idée de la guerre civile, de la « fièvre hexagonale », vous est-elle apparue comme une constante essentielle de la vie politique française ?

Michel Winock – Mon éveil politique date de Pierre Mendès France, qui a été sans conteste l’un des rares hommes politiques populaires sous la IVe République. Appelé au pouvoir en 1954, il a en a fini avec l’interminable guerre d’Indochine et mené une politique de modernisation du pays. Mais, malgré le soutien massif de l’opinion, il est renversé au bout de sept mois seulement. Les élections du 2 janvier 1956 arrivent, et alors que tout le monde attend Mendès France, c’est le socialiste Guy Mollet qui devient président du Conseil. Cette discordance entre le système politique et l’opinion publique a été ma première source de questionnement. Dès lors, je me suis interrogé sur l’originalité, la spécificité et même l’étrangeté de notre histoire politique. Pourquoi les Français, qui avaient été les premiers au monde à affirmer que l’avenir était à la démocratie, aux droits de l’homme, à la souveraineté populaire, n’arrivaient-ils pas à mettre en application ces grands principes, en trouvant une solution constitutionnelle ? Cette question, posée dans le contexte de la guerre d’Algérie, m’a poussé vers l’histoire politique, à une période où dominait l’École des Annales et la « Nouvelle Histoire ». Celle-ci m’a suggéré que les faits politiques – auxquels elle ne s’intéressait guère – relevaient de facteurs plus profonds que ne le disait la politique elle-même. C’est ainsi que je suis remonté aux guerres de religion pour saisir les caractères originaux de la vie politique française. Il m’a semblé que les premières guerres de religion entre les réformés et les catholiques, avec des massacres et une intransigeance terrible de part et d’autre pendant plus de cinquante ans, constituent la matrice de ce qu’on a pu appeler le « caractère irréconciliable » des Français. Ces guerres sont suivies d’un moment de tolérance, avec l’édit de Nantes d’Henri IV, mais interrompu brutalement en 1685 par sa révocation par Louis XIV. Désormais, c’est un roi, un peuple, une religion. Un monisme religieux et politique que l’Angleterre dément trois ans plus tard : la Glorieuse Révolution de 1688 y consacre le pluralisme religieux, dont découlera le pluralisme politique. Une divergence historique entre les deux pays qui ne cessera de s’accentuer.

E. Laurentin – Cette période voit naître aussi ce que vous nommez les « deux intransigeances aveugles ». Quelles sont-elles ?

M. Winock – La France a été marquée par l’absolutisme. Je prends ce terme au sens large, désignant aussi bien la monarchie de droit divin que le jacobinisme. L’absolutisme a été une volonté d’unifier la Nation par le haut, par l’État centralisé, au détriment du pluralisme et dans l’opposition farouche à toute formule fédérative. Certains discours de Robespierre et de Saint-Just sont particulièrement éloquents à ce sujet, notamment sur le danger que représentent les « factions », c’est-à-dire les partis contre la volonté générale. Mona Ozouf appelle cette passion de l’unité le « culte de l’Un », du « Peuple-Un », culte qui se perpétue avec le bonapartisme. Mais plus la nation est unifiée sous l’égide d’un pouvoir autoritaire, plus elle se divise, plus les discordes éclatent, et plus la radicalité se renouvelle. C’est en cela que deux intransigeances aveugles se font face.

E. Laurentin – C’est d’ailleurs ce que Zola, et vous le citez dans La Fièvre hexagonale2, dit à propos de la Commune : « le foyer brûlant de la guerre civile ».

M. Winock – Oui ! Mais bien avant la Commune déjà, trois objets principaux de discorde ont été au cœur des divisions françaises. Il y a la question religieuse, entre réformés et catholiques puis entre cléricaux et anticléricaux ; les querelles constitutionnelles entre monarchistes et républicains, avec des divisions importantes dans chacun des camps ; et bien évidemment la lutte des classes. Ces discordes prennent parfois des tours sanglants. Au xvie siècle, la Saint-Barthélemy ; au xixe siècle, la révolte des canuts en 1831, l’insurrection ouvrière en juin 1848. On fait la révolution en février, on proclame le suffrage universel, la République est en marche, et au mois de juin explose la révolte des Ateliers nationaux. Cette guerre civile dure trois jours, terrible, meurtrière. Deux camps qui s’affrontent, l’un appelant à la révolte au nom du droit au travail, l’autre à la répression impitoyable. La Commune de 1871 qui se clôt par la Semaine sanglante faisant au moins dix mille massacrés et fusillés est encore plus emblématique. Ces épisodes ont forgé une « culture de la radicalité » : l’État est outrageusement répressif, et la révolte violente imprègne les esprits socialistes qui répéteront : « La Commune n’est pas morte ! »

E. Laurentin – L’homme que vous êtes regrette-t-il l’impossible « troisième voie », qui n’a jamais réussi à s’imposer en France – pensons à Mendès France ? Comment expliquez-vous que ces deux radicalités, ces deux vérités qui s’affrontent, n’ouvrent la voie à rien d’autre ?

M. Winock – Cette troisième voie aurait pu être celle de la social-démocratie, c’est-à-dire du compromis entre la volonté d’émancipation ouvrière et l’économie de marché dans le cadre républicain et démocratique. Elle ne s’est jamais imposée en France. Quand la Confédération générale du travail (CGT) se constitue en 1895, sa finalité est la révolution par la grève générale ; elle refuse la procédure électorale, elle combat l’action parlementaire. Aucun lien avec la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), le parti socialiste qui est fondé en 1905 et qui, lui aussi, s’inscrit dans une perspective révolutionnaire et le refus de participation à un gouvernement « bourgeois ». Le souvenir des luttes ouvrières férocement réprimées, la mémoire brûlante de la Commune, les déceptions provoquées par le suffrage universel qui, depuis sa fondation en 1848, s’est révélé conservateur, c’est tout ce passé qui inspire cette radicalité, dont hériteront le communisme, l’aile gauche du socialisme et les gauchismes. Il y a dès lors un déphasage entre l’utopie révolutionnaire et le libéralisme démocratique : les « frondeurs », les « insoumis » jugeront toujours un parti de gauche « de gouvernement » en termes de « trahison ».

E. Laurentin – Dans Gouverner la France, vous dites qu’il semble difficile de se faire entendre en France autrement que par l’émeute. On trouve dans ce livre des articles sur les Gilets jaunes par exemple : le manque de moyens pour se faire entendre autrement que par la révolte et l’insurrection tient-il au poids écrasant de ces « deux intransigeances », malgré l’existence d’institutions démocratiques ?

M. Winock – Le problème est d’abord celui de l’État en France. Il s’est constitué de manière très précoce, et c’est véritablement lui qui a créé la nation française, et non l’inverse. C’est un État puissant depuis les Capétiens, qui se renforce avec l’absolutisme, accroît son appareil, sa bureaucratie, ses fonctionnaires avec la Révolution française et Napoléon. Notons que si la décentralisation n’advient pas dans ce pays, c’est certainement du fait de la peur de la « division » qu’elle pourrait engendrer, au regard de la passion de l’unité que nous évoquions tout à l’heure. Cette potentielle division est la grande crainte de ceux qui prennent le pouvoir sous la IIIe République. Cet État puissant, qui aurait le monopole de la raison, fait face à la nation, toujours soupçonnée d’être frondeuse, divisée. En France, l’État centralisé, fort d’un appareil tentaculaire et d’une lourdeur bureaucratique, se dresse devant des mouvements ouvriers ou sociaux faibles, du fait des divisions en leur sein (querelles idéologiques, rivalités des personnes, faible taux de syndicalisation…). On assiste à un blocage permanent entre un État omnipotent et une société civile mal structurée. D’où le caractère frondeur de l’opposition et les protestations par l’émeute notamment, parfois l’insurrection, qui sont le pendant de cette tradition étatique française.

E. Laurentin – L’exemple récent de la réforme des retraites s’applique-t-il à ce que vous avez décrit ?

M. Winock – Complètement. C’en est une illustration évidente : l’État, malgré toutes ses bonnes paroles et ses désirs de négociations, n’y arrive pas. Parce que c’est lui qui sait. La négociation, la concertation, le compromis ne sont pas dans les habitudes du pays des barricades et des gaz lacrymogènes. On n’a foi que dans le rapport de force.

E. Laurentin – C’est aussi ce que vous appelez « Sa Majesté républicaine », à propos de François Mitterrand, qui se reproduit ici.

M. Winock – Bien entendu, mais ce sont les institutions qui s’y prêtent : la présidence a tous les pouvoirs, est élue au suffrage universel et elle n’est pas responsable. Il y a toujours cette idée que le gouvernement a la bonne solution et qu’il suffit de convaincre les opposants. La discussion se fait sur la base du présupposé que l’État, dépositaire de la volonté générale, a raison. En face, des gens protestent, pour une fois avec un mouvement syndical unifié, mais cela n’y change rien.

E. Laurentin – Une autre caractéristique de notre vie politique, qui découle de cette culture de la double radicalité, est ce que vous appelez le « culte du sauveur », qui témoigne de la faillibilité démocratique de ce pays, toujours à la recherche d’un homme unique, même en démocratie.

M. Winock – À chaque crise, le désaccord est tel que le régime en place s’enferre dans l’impasse, et ce depuis le Directoire : la division entre ses diverses tendances – jacobines, monarchistes, thermidoriennes… – fait qu’il n’y a pas de gouvernement possible, et germe donc l’idée d’un coup d’État. Le même schéma se reproduit en 1851 avec le neveu de Bonaparte, puis avec Pétain – n’oublions pas le 10 juillet 1940 ! – et ensuite avec de Gaulle en 1958. L’histoire de la IIIe République est ponctuée par cette demande d’État contre le régime parlementaire. En 1887, Boulanger ; en 1899, tentative de putsch par Déroulède et la Ligue des patriotes ; en 1934, après un 6 février sanglant, on appelle Doumergue ; l’année suivante, Gustave Hervé publie une brochure : C’est Pétain qu’il nous faut.

E. Laurentin – Il y a donc une faiblesse démocratique culturelle de la France. Vous montrez bien que l’attachement à la République n’est pas toujours synonyme d’attachement à la démocratie. La démocratie républicaine que vous appelez de vos vœux advient rarement. Quelles sont les raisons d’une telle faiblesse ?

M. Winock – Il y a évidemment de multiples facteurs à examiner, j’en retiendrai l’un d’eux qui me paraît central : l’héritage de la culture catholique, qui a favorisé l’esprit de soumission et son envers, l’esprit de révolte. Le protestantisme a largement influencé la naissance des systèmes libéraux et démocratiques : l’Europe du Nord est protestante, l’Angleterre aussi, et les pays scandinaves tout autant. On connaît chez les protestants le principe fondamental du « libre examen ». C’est précisément ce « libre examen » que la droite française a pourfendu dans le protestantisme. Voyez Joseph de Maistre, Louis de Bonald et la droite contre-révolutionnaire qui font du protestantisme l’ennemi. Ne parlons même pas de Maurras. Tous diront que le chrétien réformé, dès lors qu’il peut interpréter lui-même la Bible, aura tendance à examiner l’État et le gouvernement, et que c’est une cause de désordre et d’anarchie (« Qu’est-ce que le protestantisme ? demande de Maistre. C’est l’insurrection de la raison individuelle contre la raison générale. »). Nous sommes tributaires en France d’une éducation et d’une culture catholiques, qui persistent, même quand la foi a disparu, dans les structures mentales, les comportements sociaux et politiques. Alain Touraine, dans Un désir d’Histoire3, fait la comparaison entre l’éducation d’un jeune états-unien et d’un jeune français. Quelle est la différence entre les deux ? « L’éducation d’un petit Français repose sur l’idée que l’autorité est extérieure. » À un jeune Américain on enseigne la responsabilité de ses actes. L’hétéronomie de la volonté me paraît un legs de la culture catholique ; elle ne favorise guère la conscience démocratique4.

E. Laurentin – Parmi les divisions de la France, vous insistez sur celles qui, sans être éternelles, sont néanmoins très durables. Y en a-t-il d’autres, plus récentes, qui émergent au xxe siècle ? Prenons l’exemple de l’interprétation raciale de la nation, qui s’exprime au sein d’un parti politique important en France depuis les années 1980. Ne peut-on voir là une nouveauté ?

M. Winock – Non, il n’y a pas de véritable nouveauté. La définition de la nation française n’est pas raciale, et quand je dis cela, je pense aux écrits officiels, aux écrits républicains, à Renan dont le discours de 1882 est resté la pierre de touche. Sa définition réunit des souvenirs communs et une volonté de vivre ensemble, le fameux « plébiscite de tous les jours ». Il n’y a aucune espèce de définition ethnique de la nation. Mais il y a eu dès les années 1880 une tendance nationaliste – le mot devient courant avec l’affaire Dreyfus – qui comprend des théoriciens, philosophes et écrivains adeptes de la définition ethnique. Barrès a eu ce mot, « il n’y a pas de race française, hélas » ; oui, mais il y a des enracinés, dans une tradition et une religion. Le catholicisme est pour lui la structure des mentalités, de l’obéissance, de la discipline. Barrès en arrive ensuite, sous l’influence de Jules Soury, à dire de Dreyfus : « Qu’il soit capable de trahir, je le conclus de sa race. » On voit le passage d’un antisémitisme opportuniste et social, partagé par des socialistes au moment du boulangisme, à un antisémitisme raciste, génétique. De ce point de vue, on ne peut pas dire que l’anti-arabisme de l’extrême droite soit une nouveauté. Cela a commencé en France par l’antisémitisme. L’évolution est que l’on passe des juifs aux arabes, de la religion juive à l’islam. La nouveauté, c’est peut-être l’invocation permanente de la laïcité aujourd’hui, peu pensable chez Barrès, Maurras ou Drumont. Elle est devenue une instrumentalisation de principes républicains, démocratiques, retournés contre une minorité que l’on exclut par conséquent de cette conception de la société.

E. Laurentin – Vous notez en postface de La Fièvre hexagonale que l’élection d’Emmanuel Macron a signé la « ruine provisoire » de la bipartition de la vie politique telle qu’on la connaissait. L’actualité récente laisse penser que cette ruine était en effet provisoire et que la bipartition est peut-être de retour. Que pensez-vous de l’émergence d’un centre, que le président et sa majorité ont appelé de leurs vœux ? Y avait-il là une voie de résorption des divisions françaises, au moins d’une partie d’entre elles ?

M. Winock – La bipartition est récente en France. On évoque toujours les deux France, la gauche et la droite, mais la gauche et la droite ont toujours été plurielles. Raymond Aron écrivait en 1957 : « Ce qui est particulier à la France, c’est l’hétérogénéité à l’intérieur de chaque parti, l’inaptitude des différents partis à se mettre d’accord sur une Constitution. » Celle de 1958 a obtenu près de 80 % des suffrages, mais la révision de 1962 portant sur l’élection du président de la République au suffrage universel a rencontré l’unanimité des partis, gaullistes mis à part, qui l’ont rejetée. Or c’est d’elle qu’est sortie la bipartition, une création inattendue du général de Gaulle. L’instauration de l’élection présidentielle à deux tours a entraîné mécaniquement la formation de deux camps pour le second tour. Cela commence en 1965 avec la candidature de Mitterrand soutenue par la gauche, et la candidature de De Gaulle par la droite. À l’exception de 2002 (Le Pen au second tour), cette bipartition fonctionnait jusqu’à François Hollande. Et en 2017 arrive Emmanuel Macron qui y met fin. On mesure depuis l’intérêt qu’elle avait pour la vie démocratique : chaque camp intégrait les divisions internes, s’accordait pour se présenter devant les Français. Et ces deux camps se succédaient au pouvoir selon les lois de l’alternance. Reste que chaque camp est toujours resté profondément divisé. Il n’y a jamais eu deux France, elle a toujours été bien plus morcelée. Cette pluralité politique peut exister dans les autres démocraties sans empêcher l’action gouvernementale. La tradition des coalitions y organise la vie politique. En France, le chacun pour soi des partis interdit quasiment le pacte de coalition. L’élection présidentielle y contribue, dans la mesure où chaque formation prétend présenter son candidat.

Vous dites que la communauté européenne est le seul horizon imaginable aujourd’hui pour la France. Dans la mesure où vous insistez beaucoup sur ce qui structure la nation française sur le temps long, on a envie de vous demander comment cette longue histoire pourrait être soluble dans une autre histoire ?

M. Winock – Les historiens savent qu’il n’y a rien de fixe, d’immobile dans l’histoire. Lorsque Renan donne sa définition de la nation, il dit d’emblée que ce concept évoluera et que la nation française se fondra un jour dans la nation européenne.

La nation française est elle-même composée de minorités, régionales ou autres, et l’on peut parfaitement – je pense au livre de Mona Ozouf, Composition française. Retour sur une enfance bretonne5 – assumer complètement une identité régionale, religieuse ou autre et la subordonner à l’identité française. Un jour, la nation française sera dépassée, disait, lui aussi, Émile Durkheim, et ce pour des raisons objectives, matérielles, géopolitiques, économiques. Ce n’est pas pour autant que la culture française sera appelée à disparaître. La forme constitutionnelle de la confédération, respectueuse des cultures nationales, pourrait réaliser l’emboîtement des identités, régionale, nationale et européenne. Julien Gracq a écrit qu’il n’y a pas de monde, quel qu’il soit, « sans un point de fuite, même infiniment éloigné ». Je ne vois pas d’autre point de fuite, pour la France d’aujourd’hui, que l’Europe. Une Europe politique, diplomatique, militaire, et pas seulement économique et monétaire. La guerre d’Ukraine, les tendances isolationnistes des États-Unis, la montée en puissance de la Chine et de l’Inde doivent nous inspirer la volonté d’union.

Vous dites dans la préface de Gouverner la France : « Je me sens solidaire d’un peuple qui souvent m’exaspère plus que de raison » … Comment imaginer sinon le dépassement, du moins l’apaisement de cet imaginaire politique si conflictuel ?

M. Winock – Parfois je me rêve en effet suédois ou finlandais… Cela ne dure pas longtemps, je crois que je serais moins heureux qu’en France, à laquelle je suis trop attaché par la culture et la langue. Sur un plan politique en revanche, je suis assez exaspéré, oui. Je crois surtout que les institutions, qui ont joué un rôle de cadrage et de simplification de cette vie politique anarchisante, notamment l’élection présidentielle, n’y arrivent plus. Il y a là un problème constitutionnel : la surpuissance du président. Elle était peut-être compréhensible en 1958, en 1962 à cause de la guerre d’Algérie. Mais nous ne sommes plus en 1958 ! Et du reste, si l’on appliquait simplement la Constitution et l’article 20 en particulier, « le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation », nous aurions moins de concentration du pouvoir. De Gaulle savait que cet article était une simple concession de façade, mais ce n’est plus admissible aujourd’hui en temps de paix. Le président élu au suffrage universel pourrait simplement disposer des prérogatives définies par la Constitution, nommer le Premier ministre, avoir un droit de dissolution, être le chef des armées, le gardien des institutions… Il m’est arrivé, il y a quelques années, de codiriger avec Claude Bartolone un « groupe de travail sur l’avenir de nos institutions » à l’Assemblée nationale. De ce travail est sorti un ouvrage, Refaire la démocratie6, où nous présentions dix-sept propositions de réforme. La sixième était : « redéfinir le rôle du président de la République ». S’occuper de tout, comme aujourd’hui, s’imposer comme le vrai chef omniscient du gouvernement (sans responsabilité), au détriment de la crédibilité de ses ministres : il y a bien là une faille démocratique qui appelle une révision constitutionnelle.

Propos recueillis par Lucien Eloy

  • 1. Michel Winock, Gouverner la France, préface de Mona Ozouf, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2022.
  • 2. M. Winock, La Fièvre hexagonale. Les grandes crises politiques de 1871 à 1968, Paris, Calmann-Lévy, 1986 (repris dans Gouverner la France, op. cit.).
  • 3. Alain Touraine, Un désir d’Histoire, Paris, Stock, coll. « Les grands auteurs », 1977.
  • 4. Étienne Vacherot écrivait brutalement dans sa Démocratie en 1859 : « Les démocraties catholiques ont fait la triste expérience de l’incompatibilité radicale du catholicisme et de la démocratie. » Une affirmation outrée et datée, mais qui donne à réfléchir.
  • 5. Mona Ozouf, Composition française. Retour sur une enfance bretonne, Paris, Gallimard, 2009.
  • 6. Claude Bartolone et M. Winock, Refaire la démocratie. Dix-sept propositions, Vincennes, Éditions Thierry Marchaisse, 2016.