Démocratie, fin de partie ? La crise politique en France
Introduction
La séquence politique ouverte par la dissolution ratée de juin 2024, un débat public dégradé et le sentiment d’une impuissance de l’État suscitent la fatigue des Français. Dans un contexte mondial de déconsolidation démocratique, ce dossier, coordonné par Anne Dujin, invite à réancrer le débat politique dans le réel des conflits sociaux, avant qu’une volonté autoritaire ne s’empare d’institutions dévitalisées.
La séquence politique ouverte par la dissolution ratée de juin 2024, que l’on qualifie, faute de mieux, de « crise », résiste à une qualification plus précise : est-elle politique, ou institutionnelle ? Faut-il parler de crise « de régime » ? Faut-il voir d’ailleurs une gradation en gravité derrière ces différents qualificatifs ? Si la Ve République a connu d’autres turbulences, le moment présent se distingue par deux aspects, apparemment contradictoires : le premier est le sentiment de spectacularisation de la vie politique, qui atteint ici un paroxysme. La valse des gouvernements, les postures partisanes des uns et des autres, l’impossible « culture du compromis » qui caractériserait notre pays ont achevé de décrédibiliser, aux yeux des Français, une classe politique et un président de la République désormais jugés hors-sol. Une grande partie des médias dits traditionnels est d’ailleurs emportée par la même vague de discrédit. Dans le même temps, il est symptomatique que toute résolution de la crise achoppe sur la question du budget, sur fond d’un déficit public mettant en péril les fondements de l’État social. Loin d’être circonscrite à la sphère politique, la crise s’enracine dans des questionnements et des bouleversements économiques et sociaux très profonds.
Évoquer la situation politique française, c’est d’abord prendre la mesure de la difficulté croissante à en parler et d’un refus – croissant, lui aussi – d’en entendre parler. Du point de vue des auteurs aguerris à la chronique du fait politique, comme de celui des lecteurs qui jusque-là s’y intéressaient, il est manifeste que le sujet suscite la fatigue, si ce n’est le rejet, voire le dégoût. Le « commentariat », cette pathologie typique du débat public démocratique, paraît même s’épuiser face à une succession d’événements que l’on aurait, en d’autres temps, qualifiés d’importants (la nomination d’un Premier ministre, sa chute ou sa démission), mais qui deviennent presque anecdotiques, sur fond du dérèglement que connaît la vie politique depuis dix-huit mois. La chronique de ce qui se passe dans l’hémicycle paraît plus vaine que jamais, alors même que le débat parlementaire devrait être considéré comme le cœur battant de la vie démocratique, tout simplement parce que s’y prennent des décisions qui ont des conséquences sur nos vies à tous. Cette fatigue est préoccupante, car elle traduit la fragilisation du rapport à une exigence politique fondamentale en démocratie : la participation active et intéressée du plus grand nombre à la chose publique.
Précisément, l’un des aspects de la crise tient à ce sentiment de déconnexion entre vie politique et chose publique. Comme si le spectacle de « la politique » et la radicalisation de certains clivages, jusqu’à leur artificialisation parfois, ne rendaient plus compte des réalités politiques fondamentales, avec pour conséquence que ces dernières échappent à la discussion collective. La polarisation des positions partisanes autour du projet de taxe Zucman, autant que leur mise en scène médiatique, est un exemple parmi d’autres de la difficulté à débattre « de bonne foi » d’un sujet aussi essentiel que celui de la justice fiscale. La réforme des retraites et quantité d’autres questions, relatives aux politiques migratoires ou à la transition écologique, font partie de ces sujets passés à la moulinette idéologique des uns et des autres, qui, paradoxalement, saturent l’espace médiatique sans faire l’objet de discussions sérieuses. Mais en deçà de l’écume d’un débat public dégradé, la déconnexion entre vie politique et chose publique relève d’une dynamique de long terme, la fragilisation de la puissance d’agir de l’État démocratique – aux prises avec des évolutions qui le débordent, qu’elles soient démographiques, géopolitiques ou climatiques. Ce sentiment croissant d’impuissance publique a nourri le fantasme technocratique d’une dépolitisation gestionnaire efficace, dont le macronisme a été l’une des traductions les plus explicites. Son échec, en France et ailleurs, rappelle, s’il en était besoin, que la grandeur du politique réside dans la capacité à institutionnaliser les conflits et les contradictions qui traversent le champ social, et non à vouloir les nier ou à les caricaturer.
Poser les termes de ce que pourrait ou devrait être le débat politique que nous n’avons pas est une chose. Mais interroger les raisons, y compris conjoncturelles, de la situation de blocage où nous sommes importe également. La responsabilité d’Emmanuel Macron, sa pratique verticale du pouvoir et son entêtement à ne pas vouloir le partager pèsent ici très lourd. Mais ce sont là autant les symptômes de l’impasse politique actuelle que ses causes. De même pour ce qui concerne les voies de sortie possibles de cette crise : beaucoup diagnostiquent à raison l’épuisement des institutions de la Ve République, mais cet épuisement traduit avant tout une fragmentation des majorités parlementaires, qui est le lot de toutes les démocraties européennes aujourd’hui. Si un ambitieux chantier institutionnel est évidemment souhaitable, seul un pouvoir légitime peut l’ouvrir et le mener à bien. Le bon fonctionnement des institutions est certes nécessaire à la dynamique démocratique, mais la réciproque est tout aussi vraie.
Une partie significative du champ politique ne joue plus selon les règles du jeu de l’État de droit démocratique.
Encore faut-il ne pas manquer l’essentiel : en France comme ailleurs, les forces démocratiques sont mises au défi de débattre, de jouer le jeu de la conflictualité politique, sous la pression d’une extrême droite pesant aujourd’hui près d’un tiers de l’électorat qui vote encore. Et cette pression est d’autant plus forte qu’une partie significative de la droite conservatrice et libérale ne cache plus ses ambitions d’alliance avec l’extrême droite. Cette fusion des droites, dont l’Italie a été le laboratoire européen, pourrait être un accélérateur décisif de la déconsolidation démocratique en cours. S’il y a une nouveauté dans la situation actuelle, c’est qu’une partie significative du champ politique ne joue plus selon les règles du jeu de l’État de droit démocratique. C’est explicitement le cas aux États-Unis au plus haut niveau de l’État, mais c’est aussi le cas en France quand des dirigeants ne voient plus dans le droit qu’une contrainte imposée au politique, s’en prennent aux juges ou à la presse. Cette déconsolidation est d’autant plus efficace qu’elle s’opère dans un espace public profondément transformé, où la mainmise croissante de pouvoirs privés change la nature même du débat démocratique, réduit à une mise en concurrence de récits (qu’ils soient progressistes ou patriotes). Autant de « narratifs » dont l’efficacité se mesure à leur puissance d’écho, et non à leur degré d’adhérence à la réalité des citoyens, ni à leur capacité à la transformer. Cet affranchissement du débat politique par rapport au réel est sans doute la menace la plus lourde qui pèse sur la démocratie aujourd’hui : privée de ses fondations dans la vie concrète des citoyens, elle n’en sera que plus vulnérable quand une volonté autoritaire proposera de redistribuer les cartes à sa guise.