Le tourment de la guerre


Dans son dernier livre, Jean-Claude Guillebaud croise son histoire personnelle avec des réflexions originales sur la guerre et la paix, à l’heure où le terrorisme version Daech occupe les corps et les esprits à peu près partout dans le monde. Fils d’un général qui a combattu au Vietnam, frère d’un lieutenant qui était à la tête d’un bataillon de harkis en Algérie et qui a dû quitter l’armée après l’échec des généraux, Guillebaud (né en 1944) se demande comment sa génération a pu oublier la guerre, entre 1962 et le début des années 2000, avec la propagation du terrorisme. Grand reporter bien connu, il s’est aventuré sur presque tous les champs de bataille et a connu les pires atrocités. Guillebaud ne se contente pas de décrire ; il permet de bien comprendre comment la guerre napoléonienne (avec les levées en masse qui font suite à la Révolution) est une phase intermédiaire entre la guerre des princes (qui repose sur le respect de l’adversaire) et la guerre « nationaliste » de masse à outrance, celle de Clausewitz et de Hippolyte de Guibert (dont Guillebaud sort des archives les Écrits militaires de 1790), qui va donner lieu aux massacres de 1914-1918. Mais, selon lui, la guerre a désormais donné lieu à des « états de guerre » (Frédéric Gros) fort divers qui ont fait croire, après la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie, qu’on était en France sorti de la guerre. Dans cette enquête très fouillée et ponctuée par des voyages, l’auteur insiste sur notre fascination pour la violence de la guerre (voir l’émotion ressentie quand il revêt pour la première fois un treillis américain au Vietnam, avant de monter dans l’hélicoptère affrété pour les journalistes, et le chapitre sur l’engouement pour la musique militaire, conclu paradoxalement sur le refus de la musique par Daech). Ce livre, qui ne fait pas de l’islam « la cause », invite à comprendre le terrorisme à travers une interrogation plus large sur la guerre (avis à la ministre de l’Éducation nationale et à ses pédagogues) et montre, certes en chrétien, qu’il n’est pas inimaginable de « quitter la guerre » (encore faut-il l’avoir reconnu !), dans le chapitre qui rappelle le commentaire d’Hypérion de Hölderlin, proposé par R. Girard et B. Chantre. On ne peut pas faire l’économie de la guerre, mais on peut tenter de « quitter » la guerre réelle, comme son état d’esprit qui court sur l’internet : se retirer du monde de la guerre sans céder au pacifisme qui risque toujours de laisser filer la guerre. Merleau-Ponty avait écrit un beau texte à ce propos après 1945, « La guerre a eu lieu ». Avec cet ouvrage très personnel, Guillebaud a réussi l’un de ses plus beaux livres, qui ne renonce pas à l’émotion et à la passion des voyages !

O. M.

L’Iconoclaste, 2016
400 p. 20 €