Malaise dans la démocratie, de Jean-Pierre Le Goff


Quiconque souhaite lire une bonne synthèse sur l’individualisme démocratique et en même temps une description de ses méfaits doit lire ce livre. Car le malaise dans la démocratie, c’est lui, cet « individualisme d’un type nouveau  », «  qui rend problématique non seulement […] le lien social, mais aussi l’insertion dans une culture commune, le sentiment d’appartenance à une collectivité historique…  »

En cinq gros chapitres – les convictions et les comportements sociaux, l’école et l’éducation, l’économie et le monde du travail, la culture festive et la déculturation, les multiples religiosités du «  souci de soi  » –, Jean-Pierre Le Goff fait (presque) le tour de la question et règle son compte à un individualisme qui écrase «  la tension constitutive de la démocratie, entre l’émancipation de l’individu  », son autonomie, et son «  insertion dans des collectifs  ». L’ensemble est cohérent, mais est-il totalement convaincant ? À la lecture, un malaise subsiste. Malgré les analyses du phénomène sous des angles multiples, l’individualisme devient ici une sorte de réalité uniforme, compacte, globalement en procès, sans véritable sujet, dans un pessimisme ou un déclinisme assumé de l’auteur. Malgré des remarques de méthode au début, l’analyse est assez binaire : c’est le triste aujourd’hui nostalgiquement opposé au «  vierge et [au] vivace d’hier  », où les causes et les effets sont mal distingués (le chapitre sur l’éducation en offre presque la caricature). L’individualisme n’est pas relié nettement aux logiques multiples et différenciées des sociétés sécularisées, évoquées par Max Weber, ou à des changements matériels structuraux (scientifiques, techniques, économiques…) : il semble donc relever – même si l’auteur s’en défend au début – d’une défaillance des volontés, que des mesures de «  bonne politique  », présentées sommairement à la fin, pourraient conjurer. Le pluralisme et la fragmentation de nos sociétés «  postmodernes  » (où renaissent en permanence des identités, des résistances, de l’autoritaire, où le poids des contraintes anonymes – matérielles, bureaucratiques et autres – sur les individus ne cesse de s’accroître) sont peu évoqués. Le malaise est-il spécifiquement français ou universel ? On ne le sait pas.

Malgré ses qualités descriptives, le livre a ainsi des allures crépusculaires, d’un conservatisme de mauvais aloi (on voit bien pourquoi et par qui il est applaudi) – une critique que l’auteur chasse au début d’un revers de main, mais qui, dans le contexte français actuel, n’est pas dérisoire.

J.-L. S.

Stock, 2016
267 p. 19 €