Le pape Léon XIV salue l’audience lors de sa première rencontre en tant que souverain pontife avec les médias le lundi 12 mai 2025. Edgar Beltrán, The Pillar via Wikimedia
Le pape Léon XIV salue l’audience lors de sa première rencontre en tant que souverain pontife avec les médias le lundi 12 mai 2025. Edgar Beltrán, The Pillar via Wikimedia

Magnifica humanitas : l’IA à hauteur de la doctrine sociale de l’Église

Fortement ancrée dans la tradition du catholicisme social, la nouvelle encyclique du pape Léon XIV réussit le pari d’une véritable réflexion éthique sur l’intelligence artificielle, consciente à la fois des conséquences anthropologiques et des responsabilités politiques qu’elle implique.


Quand l’annonce a été faite, peu de temps avant sa sortie, de la publication d’une encyclique sur l’« intelligence artificielle », on s’est demandé comment le pape Léon XIV allait traiter d’un tel sujet, immense certes par ses conséquences dans pratiquement tous les domaines de l’activité humaine, mais en soi assez circonscrit, du moins en apparence, pour ce qui est de son fonctionnement et de l’étendue de ses applications, et ne remettant pas en cause la foi, malgré des implications éthiques évidentes. Par ailleurs, depuis quelques mois, de nombreux essais étaient parus, à la fois pour décrire les avantages et alerter sur les inconvénients, dont certains possiblement très négatifs, de l’IA. Que pouvait dire de plus et d’autre le pape Léon ?

Or pour un coup d’essai c’est un coup de maître qu’a réussi Léon XIV, en publiant le 25 mai Magnifica humanitas, une imposante encyclique consacrée à « la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle ». Le parallèle avec Laudato Si’, du pape François, publiée il y a onze ans à un jour près (le 24 mai 2015) et vouée à la « sauvegarde de la Création » saute aux yeux, jusqu’à la longueur du texte : 245 paragraphes pour Magnifica humanitas contre 246 pour Laudato Si’. Comme celle de François, et bien qu’elle affirme clairement que le véritablement humain ne trouve sa réalisation que dans un au-delà de l’homme, dans une transcendance, l’encyclique de Léon XIV a recueilli des éloges étonnants à l’extérieur de l’Église, en particulier chez des éditorialistes de grands médias et des intellectuels se disant agnostiques. Vu sa cible (les Gafam) et le contexte politique trumpiste dans lequel elle est sortie, des hommages appuyés ont aussi été adressés à son auteur, le « pape américain », seul dirigeant du monde à faire entendre – à oser faire entendre – une voix dissidente, celle d’une résistance éthique face aux multiples dévoiements de l’IA et aux délires personnels de Donald Trump1.

Dans Magnifica humanitas, ce n’est pas la beauté de Dieu et de la nature qui est en cause, mais le visage de la personne humaine brouillé, amputé, défiguré par l’IA.

L’encyclique elle-même est impressionnante par son contenu, rythmée qu’elle est par son titre (dû aux deux premiers mots) répété à de nombreuses reprises. C’est toujours la Création qui est en jeu, mais moins l’environnement, le climat et la biodiversité que l’humanité et la « dignité de toute personne », la promotion de la justice et de la fraternité vécue. Dans Magnifica humanitas, ce n’est pas la beauté de Dieu et de la nature qui est en cause, mais le visage de la personne humaine brouillé, amputé, défiguré par l’IA.

L’encyclique de la révolution numérique

L’encyclique Rerum novarum (1891) de Léon XIII a été la première réflexion de l’Église sur la révolution industrielle, cette « chose nouvelle » qui avait modifié du tout au tout les conditions de vie et de travail dès le xixe siècle2. Léon XIV renvoie dès le début (§ 3) de Magnifica humanitas, puis tout au long, à ce monument initial de la doctrine sociale de l’Église, comme s’il était soucieux de montrer qu’il est fidèle à la tradition d’un catholicisme social, contre une tendance identitaire en hausse, qui estime que l’Église devrait s’occuper avant tout de « communiquer un message de vie éternelle » et « ne pas gaspiller son énergie » en relevant les défis nouveaux du monde et des sociétés.

Magnifica humanitas sera donc l’encyclique de la révolution numérique et de ses conséquences. Ponctuée par de nombreuses formules fortes, elle ne récuse pas en bloc la numérisation, la robotique et l’IA, mais leurs illusions, leurs fausses promesses, leurs torsions assumées de la vérité, les transformations rapides et dangereuses qu’elles imposent déjà à la marche du monde, à ses institutions (notamment au droit et à la démocratie) comme aux peuples et aux individus, déjà intérieurement formatés par elles. Une formule a frappé d’emblée : l’IA doit être « désarmée », non pas détruite donc, mais privée de ses « armes de destruction massive » de la culture et de la civilisation humaine, de ce qui fait leur « beauté3 ». Dans un langage accessible à tous (grâce à la clarté anglo-saxonne ?), l’encyclique est aussi, en ce sens, un large passage en revue de ce qu’« est » l’IA : ses arguments, ses conquêtes déjà acquises (qui s’apparentent parfois à des colonisations et des réductions en esclavage), ses applications et ses implications multiples.

Magnifica humanitas peut donc aussi servir, aux catholiques et aux autres qui le liront, de porte d’entrée dans le ou les mondes de l’IA, en particulier grâce aux chapitres 3, 4 et 5, qui constituent le corps du texte – l’entrée en matière et les deux chapitres initiaux étant surtout consacrés, comme on l’a dit, à justifier la parole de l’Église en matière sociale, une entreprise inaugurée formellement avec Rerum novarum, et au rappel des principes et fondements de la doctrine sociale. Je me limiterai ici à quelques commentaires de ce début.

Le rôle essentiel de l’État

Force est déjà de constater d’emblée que si « par le passé, c’étaient surtout les États qui guidaient et orientaient l’innovation, aujourd’hui, en revanche, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun » (§ 5). Les conséquences inéluctables, réaffirmées avec insistance par l’encyclique, sont l’inégalité et la division accrues à tous les niveaux, individuels et collectifs ; l’apparition « de modèles de bien-être qui laissent de côté des peuples entiers […] Tandis que certains poursuivent le rêve chimérique d’une affirmation de soi sans limites, beaucoup se retrouvent privés du nécessaire ». Faut-il voir dans ces propos un écho de la rage anti-étatique de Trump et des siens (comme Elon Musk et les milliardaires des Gafam qui l’ont soutenu) ?

En tout cas, on assiste à un renversement inattendu : alors que dans le passé, la plupart des encycliques sociales se sont employées à justifier le droit à la propriété privée (un « droit naturel ») contre les projets collectivistes des socialismes du xixe siècle puis du communisme au xxe siècle4, Magnifica humanitas insiste fortement sur le rôle de l’État pour « garantir la cohésion, l’unité et une organisation équitable de la société civile », et sur le fait que « le droit à la propriété (est) toujours subordonné à la destination universelle des biens » (§ 66). Les nouvelles formes de propriété sont, comme on sait, constituées par des brevets, des algorithmes, des plateformes numériques, des infrastructures technologiques et des datas de toutes sortes, mais « quand ces biens restent concentrés entre les mains de quelques-uns, sans formes adéquates de partage et d’accès, il se crée un nouveau déséquilibre contredisant la destination universelle des biens et alimentant le fossé entre les inclus et les exclus, entre ceux qui peuvent participer à la révolution numérique et ceux qui en restent à l’écart » (§ 67). Il importe donc aujourd’hui de reconnaître que les « biens immatériels et culturels » sont, comme les biens matériels de la terre, « donnés par Dieu à toute la famille humaine […] et que chaque personne a un droit originel à l’usage de ces biens ».

À l’individualisme ultralibéral qui ne parie que sur l’individu mû par des intérêts, Magnifica humanitas oppose aussi une fin de non-recevoir : « La simple somme des intérêts individuels n’est pas capable de créer un monde meilleur pour toute l’humanité5. » On ne peut exclure qu’il s’agit là encore d’une pierre dans le jardin de Trump et de ses amis milliardaires (et de quelques théoriciens) désireux d’abattre l’État social au prétexte de son inefficacité. Leur idéologie « laisse entendre que chaque personne devrait mériter ou justifier sa propre valeur, au point d’attribuer un plus grand prix à celles qui sont les plus efficaces et les plus performantes. La personne finit alors par être réduite à un moyen pour obtenir des résultats, à une ressource à utiliser ou à exploiter, et n’est plus reconnue comme une fin en soi. […] Or la valeur de la personne ne dépend pas de ce qu’elle réalise ou produit, et il existe des droits qui sont dus à tous du simple fait d’être des personnes. » (§ 51).

Un « patrimoine unique » : la personne

On pourrait donc voir dans la définition de la doctrine sociale de l’Église le modèle exactement contraire à la politique de Trump II et du néolibéralisme économique sans limites : elle « fait ressortir différents aspects d’un patrimoine unique : la dignité de la personne, la valeur du travail, la destination universelle des biens, la solidarité et la subsidiarité, la sauvegarde de la création, la centralité de la paix et de la fraternité » (§ 46). Le chapitre 2, consacré aux « fondements » de cette doctrine, commente et actualise plus particulièrement, parmi les « aspects d’un patrimoine unique », cinq « principes » : le « bien commun », la « destination universelle des biens », la « subsidiarité », la « solidarité » et la « justice sociale » (§ 59 à 89).

Et il « tient particulièrement à cœur » à Léon XIV de préciser que ces principes valent aussi pour l’Église et dans les relations internationales, et finalement pour chacun de nous. Les chrétiens en particulier doivent assumer un rôle actif, « sans nous réfugier dans le spiritualisme ou dans nos petits mondes : nous devons être fidèles à la vérité, investir dans l’éducation, prendre soin des relations, aimer la justice et la paix » (§ 236).

  • 1. En avril, Léon XIV avait critiqué des propos très violents de Trump contre l’Iran. Interrogé dans l’avion qui l’emmenait en Algérie, il avait déclaré : « Je n’ai peur ni de l’administration Trump, ni de dire le message de l’Évangile. » De mauvaises langues ont alors susurré que le pape Léon n’avait, contrairement aux chefs politiques des nations, rien à perdre en critiquant Donald Trump. Ce n’est pas exact, si l’on se souvient que 56 % des catholiques ont voté pour Trump II et que beaucoup (y compris des notables laïcs et clercs) lui restent favorables, sans compter le risque de perdre des dons très importants venus des États-Unis.
  • 2. Dès le § 2, il avait aussi affirmé sa fidélité au concile Vatican II et l’« attitude de dialogue » qu’il prônait avec le monde actuel : sans doute là aussi pour se distinguer des catholiques surtout préoccupés de la doctrine et des « valeurs » catholiques.
  • 3. Tout ce qui est « désarmement » est cher à ce pape, apôtre de la paix depuis son élection. Mais ce mot crée une difficulté pour les spécialistes de l’IA, qui n’en voient pas la possibilité, en raison de son coût, au stade de développement où l’IA est déjà parvenue. Ils préfèrent parler d’un usage plus raisonnable, c’est-à-dire plus sobre ou réduit. Voir Mélinée Le Priol, « Une intelligence artificielle “désarmée” est-elle possible ? » [en ligne], La Croix, 28 mai 2026.
  • 4. Voir Jean-Yves Calvez, Le Discours social de l’Église catholique de Léon XIII à Jean-Paul II, Paris, Le Centurion, 1985. Dans l’index thématique, le grand nombre de références à la « propriété (privée) » atteste son importance dans les encycliques sociales depuis Rerum novarum jusque dans les années 1980.
  • 5. Citation tirée de Fratelli tutti, encyclique du pape François (§ 61).