L’Église de Léon XIV. Une parole attendue
Introduction
Marginalisée par la culture commune dans les sociétés occidentales, concurrencée par d’autres religions à travers le monde, fragilisée par la crise des abus sexuels et spirituels, l’Église catholique du premier quart du xxie siècle paraît engagée sur la pente d’un inexorable déclin sociologique. Pourtant, rarement les débats qui la traversent ont été autant au diapason de ceux qui travaillent les sociétés contemporaines.
Fluctuat nec mergitur : la devise de Paris pourrait sans peine s’appliquer au catholicisme contemporain. Battue par les flots et les vents contraires, l’Église, la « barque de Pierre », plie et vacille, mais ne sombre pas ; même quand elle est très secouée par le dehors et surtout au-dedans, ou qu’il lui arrive d’être menée, pour reprendre une vieille plaisanterie, « à la gaffe1 ». On peut même dire qu’en 2026, non seulement l’Église catholique ne sombre pas, mais qu’elle a peut-être retrouvé, après le conclave de mai 2025 et l’élection d’un pape d’origine américaine, quelque éclat, dans un monde qui semble de nouveau compter sur sa parole.
Cette évolution était déjà significative sous le pontificat de François, dont les prises de position, sur des sujets aussi divers que l’écologie, le traitement des personnes migrantes ou la littérature, ont suscité un intérêt et des débats sans commune mesure avec celles de ses prédécesseurs. On a pu aussi constater, en 2025, l’immense engouement médiatique pour la célébration de ses obsèques et leur déroulement à la fois austère et serein. Le conclave a suivi, avec son folklore, ses coulisses et les pronostics sur le futur élu, ses procédures électorales hors normes modernes et ses cardinaux électeurs, leurs déplacements vêtus de pourpre avant la procession et l’enfermement dans la chapelle Sixtine.
Un intérêt renouvelé
Cet intérêt renouvelé pour la figure du pape s’inscrit dans ce que François Mabille qualifie de paradoxe du catholicisme contemporain : si l’Église connaît un affaiblissement marqué dans de nombreuses régions du monde occidental, où elle ne paraît plus en mesure de structurer les comportements, en revanche, à l’échelle internationale, la papauté bénéficie d’une visibilité et d’une reconnaissance remarquables. Ce paradoxe n’est pas sans lien avec le mouvement de bascule, en cours depuis longtemps mais désormais visible, qui a déplacé le centre de gravité de l’Église vers les pays du Sud, où résident la majorité des catholiques. D’une part, l’Église parle aujourd’hui depuis ces sociétés, où des questions comme celles de la migration, de la guerre, du changement climatique ou de la prédation économique se posent différemment, et plus brutalement que dans le Nord du monde. D’autre part, sa situation, désormais minoritaire, sur le plan sociologique dans de nombreux pays occidentaux, lui confère un pouvoir d’interpellation nouveau, vis-à-vis d’un ordre social qu’elle ne contrôle plus2.
La réflexion d’Esprit sur le catholicisme, mise en forme dans ce numéro avant l’annonce de la visite de Léon XIV en France, procède de ce contraste : perte d’influence sociale de l’Église d’en bas, d’un côté, regain de crédibilité morale au sommet de l’Église, de l’autre. Faut-il y voir une situation conjoncturelle – l’élection d’un nouveau pape – ou la réalité permanente d’une Église dont les membres les plus fervents prennent volontiers à la lettre les paroles de l’Évangile sur Pierre, qui est « la pierre sur laquelle est bâtie l’Église » et qui a reçu les « clés du Royaume des cieux3 » ?
Quoi qu’il en soit, la papauté est redevenue un acteur politique dont les dirigeants du monde doivent sinon tenir compte, du moins entendre le message, qui n’est pas nécessairement à leur éloge ou leur honneur. De ce cardinal américain quasiment inconnu, élu par le conclave, on s’est demandé aussitôt quelles seraient ses relations avec le président Donald Trump, lui aussi élu avec l’appui majoritaire des catholiques (56 % ont voté en sa faveur), bénéficiant du soutien d’une partie notable de la Conférence épiscopale et s’appuyant sur un vice-président catholique et particulièrement offensif sur la politique anti-immigration (voir l’article de Massimo Faggioli). Avec sa théorisation de l’ordo amoris (la « hiérarchie de l’amour »), J. D. Vance avait même déjà engagé le fer avec le pape François après la lettre de ce dernier aux évêques américains pour condamner la campagne d’expulsion des migrants présents irrégulièrement sur le sol américain, que Trump qualifiait de « criminels ». Léon XIV avait suivi François en rappelant la dignité humaine des immigrés et réfuté la théorie de Vance (prétendument tirée de saint Augustin), mais c’est surtout sa réponse cinglante à Trump au mois d’avril 2026, au moment où ce dernier annonçait la destruction totale de l’Iran, qui lui a valu de multiples éloges, bien au-delà de l’Église. Léon XIV est alors devenu l’homme qui n’a « peur ni de l’administration Trump ni de dire le message de l’Évangile », ajoutant que « c’est ce que je crois être appelé à faire et ce que l’Église est appelée à faire ». Ces mots semblaient contraster avec le silence des dirigeants du monde qui ont « peur » de Trump, mais n’osent pas le contredire. Le pape dénonçait en l’occurrence une paix obtenue par la force des armes (de destruction massive), il renvoyait même à la cause ultime de la guerre (au-delà du narcissisme et du sentiment insensé de toute-puissance de Trump) : « l’idolâtrie », de soi-même et, bien sûr, de l’argent.
Le pape américain est devenu une voix morale écoutée, et les attentes à son égard sont fortes.
Ont suivi en avril et en juin 2026 les voyages en Afrique (Algérie, Cameroun, Angola, Guinée équatoriale) puis en Espagne, durant lesquels Léon XIV a prononcé encore des paroles plutôt rudes sur la justice sociale et contre la corruption, devant des foules immenses, renforçant ainsi son image personnelle, un peu en demi-teinte après un prédécesseur, François, aux sorties percutantes, et confirmant à l’international (y compris à l’international non catholique) la promesse d’une institution pontificale créatrice de ponts (pontifex). Fin mai, Léon XIV a une fois encore frappé un grand coup avec une encyclique sociale, non sans analogies avec Laudato si’, l’encyclique sur l’écologie de François parue en 2015 : Magnifica humanitas, sur les conséquences pour l’homme de l’intelligence artificielle (IA), a recueilli un considérable assentiment au-delà de l’Église (voir l’article de Thomas Sentis). Enfin, le 4 juillet, au lieu de se rendre aux célébrations du 250e anniversaire de l’indépendance américaine, Léon XIV a fait, comme une provocation, un autre déplacement : celui de Lampedusa, l’île devenue le symbole des dramatiques migrations en Méditerranée depuis que le pape François y est allé en juillet 2013.
Délibérément ou par la force des circonstances, le pape américain est ainsi devenu une voix morale écoutée, et les attentes à son égard face aux désordres économiques, technologiques, climatiques du monde, sont fortes. Il invente une forme de catholicisme politique et éthique qui résiste aux « décideurs » des nouveaux empires autoritaires et totalitaires en rappelant le droit et la dignité des pauvres et leur devoir de justice.
Des mondes catholiques en tension
À l’intérieur de l’Église, c’est une autre paire de manches, car la « crise catholique4 » est loin d’être terminée. L’« implosion5 » continue, et elle touche d’abord l’Europe et les régions du monde (États-Unis, Canada, Australie…) qui sont établies sur le modèle politique libéral et culturel européen (voir l’article d’Olivier Roy), mais n’épargne pas, fût-ce autrement et pour d’autres raisons, l’Afrique (voir l’article de Stéphane Joulain) et l’Amérique latine.
L’ébranlement créé par les révélations sur les très nombreux abus sexuels commis par des prêtres et des laïcs engagés dans l’Église est en effet toujours là. Si, dans la plupart des États de droit, les Églises locales ont réagi et tenté de « réparer » (toujours insuffisamment aux yeux des victimes), dans de nombreux pays elles n’ont pas encore entrepris de purger ce passé et ce présent peu glorieux, ou l’ont fait à reculons et en prétendant contrôler elles-mêmes le travail de vérité, ce qui d’avance lui enlève sa crédibilité.
La « crise catholique », c’est aussi la faiblesse du recrutement des vocations masculines (gardiennes et « verrous » du système) et féminines, les déserts paroissiaux d’abord ruraux et maintenant citadins, les fermetures d’institutions et la disparition de communautés religieuses (parfois plusieurs fois) centenaires, alors que reste bloquée toute réforme du statut des prêtres, de la place des femmes dans le pouvoir religieux de l’Église et de l’exercice exclusivement clérical de ce pouvoir. Là aussi, Léon XIV a choisi de se mettre dans les pas de François et de sa voie « synodale » pour réformer, mais avec quel résultat ? La « bonne nouvelle » pour cette Église, ce sont les nombreux baptêmes d’adultes, en France et dans plusieurs pays d’Europe parmi les plus sécularisés, même si après la joie initiale, justifiée, est apparue la véritable difficulté : comment garder ces nouveaux baptisés dans l’Église ? Comment celles et ceux qui viennent de loin, de plus en plus loin (par rapport au catholicisme), peuvent-ils comprendre et intégrer un savoir spirituel et théologique minimal, et prendre des responsabilités dans l’Église ? Mgr Étienne Guillet, évêque de Saint-Denis, aborde ces questions non sans optimisme, mais pour un diocèse très atypique.
Au sein de l’« institution Église », les clivages sont devenus multiples : entre les enfants de Vatican II et les catholiques « observants » d’aujourd’hui ; entre les choix politiques, sociaux, éthiques des uns et des autres, notamment de ce qui est permis à propos de la « vie » au début et à la fin, ainsi que du « genre » ; à propos aussi des pratiques identitaires de piété et de dévotion. La division la plus grave reste la dissension liturgique, d’autant plus que l’opposition entre la messe en latin (de Jean XXIII) de 1962 et la messe en français (de Paul VI) de 1969 dissimule en réalité des clivages politiques anciens et des divergences théologiques de fond sur le rôle de l’Église dans le monde. Alors qu’en 2025, l’Église catholique a célébré le soixantième anniversaire de l’événement le plus important de son histoire récente, le concile Vatican II, on assiste aujourd’hui, même s’il est toujours largement en vigueur dans le monde, à une inquiétante érosion de son tournant réformateur.
Mais c’est précisément au regard de la droitisation politique qui touche une large partie du monde aujourd’hui que la position de l’Église catholique est particulièrement intéressante à suivre. Car la défense d’une « culture chrétienne », largement folklorisée6, est au cœur de la stratégie des droites nationalistes et xénophobes, européennes et américaines notamment. Ce discours identitaire (politique !) se développe dans l’Église, y compris au mépris de l’autorité du pape, ce que le schisme récent de la FSSPX7 est venu tristement illustrer. Mais il est aussi repris en dehors de l’Église, dans des milieux parfaitement sécularisés, où s’expriment la revendication d’un passé chrétien mythifié, souvent à des fins polémiques (contre l’islam), l’attachement à ses « valeurs », à son patrimoine artistique, et la nostalgie pour le « sacré » qui se serait perdu. La nouvelle configuration qui se dessine semble ainsi devenir la « foi sans la culture » ou « la culture (post-chrétienne) sans la foi (au Christ) ».
Pour cette raison peut-être, Léon XIV a confirmé un tournant engagé par son prédécesseur, qui consiste à ne plus défendre à tout prix une « culture chrétienne » comprise comme la matrice et la nostalgie de l’Occident. Là où Jean-Paul II et Benoît XVI insistaient encore sur les « racines chrétiennes de l’Europe », cette question n’intéresse plus le pape : dans un monde fragmenté et polarisé, c’est à l’annonce d’une parole véritablement universelle qu’il s’attelle. Face à la guerre, au changement du climat, aux bouleversements technologiques, les propositions de l’Église ne sont certainement pas consensuelles, mais elles maintiennent ouverts des débats dont nous avons plus que jamais besoin8.
- 1. Mot attribué à Mgr Louis Duchesne, historien de l’Église ancienne, enseignant à l’Institut catholique de Paris au début du xxe siècle.
- 2. Comme on vient encore de le voir en France avec la loi « Fin de vie ».
- 3. Évangile de Matthieu 16, 18-19. Les mêmes omettent en général les paroles qui viennent peu après, au v. 23 : Pierre est traité de « Satan » par Jésus parce qu’il refuse d’envisager sa mort sur la croix.
- 4. Voir Denis Pelletier, La Crise catholique. Religion, société, politique en France (1965-1978), Paris, Payot, 2002.
- 5. Voir Danièle Hervieu-Léger et Jean-Louis Schlegel, Vers l’implosion ? Entretiens sur le présent et l’avenir du catholicisme, Paris, Seuil, 2022.
- 6. Le tout avec l’appui des milliardaires catholiques (en particulier Vincent Bolloré). On peut ajouter que les médias et les auteurs de cette galaxie manifestent presque toujours des sympathies pro-Poutine.
- 7. Avec la consécration de nouveaux évêques. La Fraternité sacerdotale Saint-Pie X revendique sans complexe une légitimité égale à celle de l’Église de Rome et mène une guérilla permanente contre elle grâce aux catholiques qui partagent ses idées tout en se prétendant fidèles à Rome.
- 8. Nous remercions Anne Dujin pour son regard ainsi que ses conseils dans la préparation de ce numéro et l’écriture de cette introduction.