Notes de lecture

Dans le même numéro

Poème des livres disparus & autres textes, de Joseph Roth

avril 2018

#Divers

Joseph Roth, comme la plupart de ses personnages, aura erré sans but et parfois sans lui-même. L’un de ses héros résume son parcours : « Il n’avait pas de profession, pas d’amour, pas d’envie, pas d’espoir, pas d’ambition et même pas d’égoïsme. Il n’y avait personne d’aussi superflu au monde » (la Fuite sans fin). L’auteur est né le 2  septembre  1894 dans une famille juive à Brody (Ukraine) où être juif n’était déjà pas toujours facile. Un antisémitisme rodait, et des pogroms plus ou moins occultes sévissaient. Ce qui fit dire plus tard à l’auteur dans Hôtel Savoy : « Je suis juif d’Europe orientale, et notre patrie se trouve partout où sont enterrés nos morts. » La vie de l’auteur est en elle-même un roman, fait d’errances et aussi de mythomanies, tant il sut ­s’inventer des existences : valeureux officier catholique autrichien par exemple. Mais il fut surtout le « modèle » de l’exilé absolu. À Paris ou dans la fuite dans l’alcool, il se sentit toujours étranger et loin de tout. Et surtout de lui-même. Dès 1933 et la prise de pouvoir de Hitler, il quitte l’Allemagne pour Paris jusqu’en 1939. En Allemagne, ses livres seront interdits et brûlés. Stefan Zweig devient, à la fin des années 1920, son ami inséparable. Il l’assiste matériellement et intellectuellement et se bat pour le faire connaître. Roth écrit beaucoup : des fictions et d’innombrables essais et articles. Sa femme schizophrène doit être internée. Roth mène toujours une vie nomade, en séjournant dans les hôtels. La parution en 1932 de la Marche de Radetzky (description du déclin d’une famille de militaires et de fonctionnaires durant les dernières années de la dynastie des ­Habsbourg) fait de lui un écrivain reconnu. Malade et privé de droits d’auteur, il subsiste grâce à Stefan Zweig et quelques amis. Mais la montée du nazisme l’accable. Maladivement jaloux, il sombre dans ­l’alcoolisme. Épuisé, il publie néanmoins la Crypte des capucins, la suite de la Marche de Radetzky. Apprenant le suicide de son ami Ernst Toller, il ­s’effondre et meurt trois jours plus tard, le 27 mai 1939. Dans ces seize petites proses à caractère autobiographique, publiées dans divers journaux entre 1915 et 1939 et pour la plupart inédites en français, à travers quelques souvenirs d’enfance, d’adolescence, de guerre et de passion pour le théâtre yiddish, Joseph Roth retrace la nostalgie de l’origine et du pays perdu. Un paradis souvent imaginaire où le souvenir se mêle à la fiction, parfois se déguise en fable. Parfois cyniques et à l’humour noir, de tels fragments sortent de la totale désespérance grâce à une tendresse sous-jacente. Le dernier texte du recueil, « Le chêne de Goethe à Buchenwald », écrit quelques jours avant sa mort, annonce son échappée finale devant le nazisme, dont le monde nie encore la monstruosité. L’auteur est capable de résumer son existence en quelques mots : « Une heure c’est un lac/ Une journée une mer/ La nuit une éternité/ Le réveil l’horreur de l’enfer/ Le lever un combat pour la clarté. » D’une certaine manière, en dépit de son œuvre, Roth ne trouvera jamais la clarté.

Traduction Jean-Pierre Boyer 
et Silke Hass Héros Limite,
96 p. 16 €

Jean-Paul Gavard-Perret

Dans le même numéro

Comment se fait aujourd’hui le lien entre différentes classes d’âge ? Ce dossier coordonné par Marcel Hénaff montre que si, dans les sociétés traditionnelles, celles-ci se constituent dans une reconnaissance réciproque, dans les sociétés modernes, elles sont principalement marquées par le marché, qui engage une dette sans fin. Pourtant, la solidarité sociale entre générations reste possible au plan de la justice, à condition d’assumer la responsabilité d’une politique du futur. À lire aussi dans ce numéro : le conflit syrien vu du Liban, la rencontre entre Camus et Malraux et les sports du néolibéralisme.