L’Europe concrète de Jacques Delors
Pour aujourd’hui et pour demain (Odile Jacob, 2025), le recueil édité par Sébastien Maillard, révèle l’humanisme catholique et personnaliste de Jacques Delors, qui inspire sa vigoureuse défense d’une Europe sociale.
Quelle trace laisse aujourd’hui Jacques Delors ? Celle du grand Européen, celle du réformiste défenseur du dialogue social ou celle du chrétien personnaliste ? Tout à la fois, répond Sébastien Maillard en publiant ce recueil de ses plus grands discours à l’occasion du centenaire de sa naissance. Né en 1925 et disparu à la fin de 2023, Delors eut un parcours original : d’abord haut fonctionnaire (il fut responsable du secteur social au commissariat au Plan dans les années 1960), il devint conseiller social du Premier ministre de droite modérée Jacques Chaban-Delmas (1969-1972) avant de devenir ministre de l’Économie et des Finances du président socialiste François Mitterrand (1981-1984) et enfin président de la Commission européenne (1985-1995). Son dernier fait d’armes, tout aussi original, fut de renoncer à la candidature à l’élection présidentielle française en 1994, pour laquelle il était l’un des favoris, avant de fonder l’institut Notre Europe, devenu institut Jacques Delors. Ce recueil, préparé par Sébastien Maillard, conseiller spécial et ancien directeur de l’institut Jacques Delors, sous la coordination de Pascal Lamy, avec l’aide de Paul-Antoine Tugayé pour la recherche archivistique, a permis de révéler des textes peu connus.
Le premier intérêt de l’ouvrage est de ne pas être centré que sur l’Europe et de révéler l’unité de la vision philosophique de Delors. Son engagement européen découle en effet de sa vision humaniste. Selon l’expression de son proche collaborateur Pascal Lamy, qui fut notamment son chef de cabinet à Bruxelles, sa pensée était conduite par une vision pleine et entière de l’homme : « Chaque être est unique, mais se construit et se révèle dans sa relation avec autrui. » Dans ses propres mémoires, Delors affirmait défendre une « une idée moins partielle de l’Homme1 ». Guidé par le catholicisme, qui a déterminé ses premiers engagements collectifs, en particulier à la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC), il fut aussi marqué par le personnalisme, comme le rappelle S. Maillard : « En disciple d’Emmanuel Mounier, Jacques Delors aura sa vie durant cherché à mettre la personne dans toutes ses dimensions au centre de la vie publique, à explorer comment harmoniser les rapports entre la personne et la société, en impliquant et en responsabilisant toutes ses parties prenantes pour les mettre en mouvement. » Dans un texte de 1999, Delors s’affirme « personnaliste », soucieux de trouver une voie intermédiaire entre les « impasses d’un individualisme forcené » et ceux du collectivisme.
L’orientation sociale de Delors s’impose comme un fil conducteur majeur. Il conserva toujours sur son bureau la lampe de mineur offerte lors de la conclusion de la grande grève des mineurs de 1963, qu’il avait contribué à résoudre. Par ailleurs, la seule « loi Delors » est celle de 1971 créant la formation permanente. En « ingénieur social », Delors dénonça le « dogmatisme ultralibéral […] celui qui considère le marché comme le principe unique, le seul régulateur de l’activité humaine ».
Par conséquent, Delors défendit un projet européen très orienté vers l’Europe sociale, qu’il articulait autour du dialogue social, de la participation dans l’entreprise et de la législation sociale, même si les compétences de l’Union sont faibles en la matière. Dès 1985, il s’opposa au dumping social. En 1988, il s’exprima devant le congrès des syndicats britanniques dans un discours historique qui traduit leur revirement pro-européen. Ce texte n’a pas été reproduit dans ce recueil mais celui prononcé devant les syndicats européens la même année est plus pédagogique. Un prolongement de cette ambition fut le programme Erasmus, qu’il contribua à créer en 1987. Pédagogue, Delors cite, dans un texte de 1988, l’exemple d’un Allemand du xve siècle parti étudier à Heidelberg, Louvain et Paris, où il devint enseignant. Il ancra ainsi la construction européenne dans une dynamique séculaire.
Au-delà, la dimension européenne s’articule autour d’un triptyque : « la concurrence qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit ». L’Europe est pour lui un projet économique, mais aussi politique. En 1985, il présenta son grand projet de marché unique destiné à mettre fin à l’« Europe féodale », celle des frontières intérieures, afin d’augmenter la croissance, mais aussi pour que les « électeurs puissent toucher du doigt, dans leur vie quotidienne, une Europe concrète, une Communauté réelle où l’on puisse, sans entraves, circuler, dialoguer, communiquer, échanger ». Pour cela, il défendait la création d’une fédération d’États-nations dans laquelle chacun « développera son sentiment d’appartenance sans diminuer en rien son patriotisme légitime » et respectueuse du principe de subsidiarité.
Au-delà, l’Europe était pour lui une nécessité géopolitique et donc un projet de civilisation. Sans se référer au Général, Delors prend des accents gaulliens de 1958 quand il associe la construction européenne au dilemme : « la survie ou le déclin ». De Mitterrand, il reprit l’expression « les nationalismes, c’est la guerre ». Il plaida pour que l’Europe se dote d’un « supplément d’âme » et d’un « enracinement populaire » afin qu’elle ne soit pas réduite à un « monstre froid ». Cela renvoie à son expression : « On ne tombe pas amoureux d’un grand marché. »
Trois visages peu connus de Delors se révèlent tout au long de ces textes. On découvre d’abord un Delors soucieux d’affirmer la « puissance » de l’Europe, une puissance qu’il associait en 1993 à la « générosité » et en 1989 à la promotion des valeurs de liberté et de solidarité. Face au Sud, il affirma que le « non-protectionnisme est un élément de la solidarité ». À la retraite, il estima même en 2001 « que l’Union européenne [devrait pouvoir] mener une action militaire à laquelle les États-Unis pourraient ne pas participer ». Ensuite, Delors apparut comme un penseur précoce de l’intégration de l’exigence environnementale dans les débats socio-économiques. Il souligna l’impératif de « frugalité » dès 1980, et exigea une comptabilité verte dans les dix ans en 1993. Cette même année, il rappela la proposition de la Commission de taxe CO2, avant d’affirmer, prescient, que « le risque de changement climatique est sérieux et les conséquences d’une hausse de température, ne serait-ce que d’un degré, pourraient être incalculables ». Enfin, un dernier leitmotiv chez lui était la critique des médias les plus médiocres, en particulier télévisuels, dans une analyse qui n’épargnerait sans doute pas aujourd’hui les réseaux sociaux. Cette analyse était articulée à son souci de revitalisation de l’engagement collectif car, affirmait-il dès 1980, le temps libre dégagé par la diminution du temps de travail ne devait pas « nourrir davantage le cercle d’indifférence autour de la télévision ». On retrouve ici les réflexions de Pierre Rosanvallon sur l’exigence de revitalisation de la société civile, qui bute sur cet écueil abrutissant des médias modernes, nouvelle incarnation du « pain et [du] cirque » de Paul Veyne2.
Ouvrage de référence sur un dirigeant original, à la fois homme d’action et penseur de l’Homme dans toute sa complexité, ce livre complète deux livres récents sur Delors3. Si l’on y ajoute les Mémoires très complets du personnage, le terrain est désormais bien balisé pour redécouvrir cette figure marquante du débat politique français et européen.
- 1. Jacques Delors, avec Jean-Louis Arnaud, Mémoires, Paris, Plon, 2004, p. 49.
- 2. Paul Veyne, Le Pain et le Cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique [1976], Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 1995. Voir aussi Pierre Rosanvallon, Les Institutions invisibles, Paris, Seuil, coll. « Les livres du nouveau monde », 2024.
- 3. Éric Bussière, L’Europe de Jacques Delors. Gestation et mise en œuvre d’un projet, Paris, Sorbonne Université Presses, coll. « Les Essais de la Sorbonne », 2024 ; Michel Mangenot et Fabrice Larat (sous la dir. de), Jacques Delors. Les paradoxes d’un homme d’État européen, Paris, La Documentation française/Institut national du service public, 2025.
Pour aujourd’hui et pour demain
Jacques Delors
Préface de Pascal Lamy
Avant-propos de Sébastien Maillard