Le monde nazi, 1919-1945 de Johann Chapoutot, Christian Ingrao et Nicolas Patin
Ouvrage de référence, Le Monde nazi explique la naissance puis l’épanouissement destructeur du nazisme dans l’un des États, l’Allemagne, parmi les plus développés du monde sur les plans économique, politique et culturel.
Synthèse dense et pédagogique de l’histoire du nazisme entre 1919 et 1945, le livre s’impose comme un usuel, grâce à de nombreux tableaux et cartes. Le cahier d’illustrations en couleur est réussi et éclairant, par exemple sur la propagande et sur l’évolution des armements. L’ouvrage constitue aussi un essai, car les auteurs ne se contentent pas d’une narration. Ils procèdent à des synthèses bienvenues de l’historiographie foisonnante consacrée au nazisme, souvent en affirmant leurs propres préférences. Refusant de se laisser cantonner à une approche, les trois auteurs croisent leurs visions pour offrir une interprétation kaléidoscopique du monde nazi, associant structures collectives et parcours individuels, logiques politico-institutionnelles et approches socioculturelles, histoire des relations internationales et déclinaisons régionales. Globalement, même si chacun peut regretter des absences en fonction de ses appétences – les passages sur l’économie sont un peu rapides, par exemple –, la synthèse est exemplaire.
Dans une première partie consacrée aux années 1919-1933, les auteurs avancent une thèse affirmée : Hitler n’arrive pas au pouvoir par une victoire électorale, mais par la destruction du régime de Weimar par les élites conservatrices après la crise de 1929. Le Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) passe alors de 2, 8 % des suffrages en 1928 à 33 % en novembre 1932. Ces élites ont cru pouvoir manipuler l’ancien caporal et utiliser la violence politique débridée de ses partisans contre la gauche. On relève d’étonnants paradoxes, comme le fait que les électeurs du parti catholique, le Zentrum, sont « l’un des groupes les plus imperméables au nazisme », alors que leurs dignitaires (Franz von Papen, même s’il est exclu du Zentrum, et Ludwig Kaas) jouent un rôle majeur dans l’arrivée au pouvoir de Hitler. Le chapitre opère une synthèse équilibrée sur la question du Sonderweg (la « voie particulière ») : d’un côté, l’Allemagne est considérée avant 1914 comme un pays où les Juifs se sentent plus en sécurité qu’en Pologne et en Russie ; d’un autre côté, la particularité du régime impérial, à la fois démocratique et autoritaire, ainsi que la brutalité de la colonisation allemande sont soulignées.
Une seconde partie traite de la dictature nazie avant la guerre, entre 1933 et 1939. Elle reprend le terme de polycratie pour qualifier le régime. Des pages enlevées décrivent ce « gouvernement par agence » qui repose sur le « darwinisme institutionnel », soit la concurrence entre différents hiérarques et leurs féaux. Le régime nazi profite des lacunes de la paix de 1918-1919 – dont les auteurs montrent les contradictions – pour mener une politique d’expansion sans réaction des Occidentaux. L’Anschluss renforce la pression répressive sur les Juifs, suscitant la réunion d’une conférence internationale sur les réfugiés juifs à Évian, sans résultats majeurs. En cette même année 1938, les événements connus sous le nom de Nuit de Cristal sont déconstruits dans leur caractère spontané, et décrits comme les « Pogroms de novembre ».
Le livre se clôt par un dernier chapitre sur la « guerre génocide ». Exposant les multiples débats historiographiques sur les origines de cette dynamique (dont la classique controverse entre « intentionnalistes » et « fonctionnalistes ») et sur le calendrier du départ de la mécanique infernale de la Shoah (entre juillet 1941 et janvier 1942), l’ouvrage multiplie les changements d’échelle et d’angle pour exposer l’horreur dans toute sa complexité. L’opération Barbarossa devient une « croisade », articulant guerre de conquête et massacres des populations civiles, juives en particulier, mais aussi slaves dans une moindre mesure. Elle s’inscrit dans une « barbarisation » de l’armée allemande (selon l’expression d’Omer Bartov). Les occupations sont traitées de manière comparative. L’idée que Pétain aurait protégé les Juifs français est infirmée par les chiffres et par la synthèse des recherches de références sur le domaine, qui soulignent au contraire le zèle de certains auxiliaires de Vichy, comme René Bousquet. L’ouvrage se termine par la défaite et l’impossible épuration alors que le parti nazi compta jusqu’à 8, 8 millions de membres en 1943.
Deux thèses de l’ouvrage suscitent toutefois un débat. La première est le refus d’associer le nazisme à un totalitarisme, car les nazis étaient méfiants envers l’État et car ils ont établi un régime « qui reposait, également, sur le consentement et l’adhésion, en tout cas pour les simples Allemands qui n’étaient pas l’objet de la persécution politique ». Ils ont prospéré par une « dictature de la participation », à rebours de l’atomisation caractéristique du totalitarisme pour Hannah Arendt. Si tous ces éléments sont fascinants et utiles, ils n’infirment pas le prisme totalitaire. Au contraire, l’ouvrage donne de nombreux arguments en sa faveur. Il cite par exemple Sebastian Haffner sur le « piège de la camaraderie » qui empêchait toute réflexion individuelle. Apparaît ici un contrôle social total sur la vie de l’individu, caractéristique des totalitarismes et différent des simples régimes autoritaires. In fine, tout dépend de la définition des concepts. D’après Raymond Aron (dans Démocratie et totalitarisme, 1965), le phénomène totalitaire se caractérise par l’attribution d’un monopole de l’activité politique à un parti, doté d’une idéologie, et à laquelle tous les pans de la société sont soumis. Dès 1936, dans son Manifeste au service du personnalisme, Emmanuel Mounier avait considéré les totalitarismes comme une « théocratie nouvelle et renversée, qui décerne la puissance spirituelle au pouvoir temporel », ce qui est largement illustré dans Le Monde nazi.
Le second sujet de discussion porte sur la conclusion, qui élargit la focale du nazisme à une condamnation de l’Occident dans des paragraphes plus allusifs que le reste de l’ouvrage. S’il est salutaire de ne pas considérer la période nazie comme une parenthèse révolue et s’il est utile de s’interroger sur ses prolongements (par exemple, sur le lien entre l’humiliation de 1940 et la violence des guerres coloniales), la démonstration perd ici en rigueur. Il n’en reste pas moins que cet ouvrage reste une référence, entremêlant narration et historiographie dans une synthèse engagée.