COMPOSITION FRANÇAISE

Retour sur une enfance bretonne


Il y plusieurs manières de lire ce bel ouvrage de Mona Ozouf. Dans le fil de ses travaux historiques sur l’École de la France et la Révolution française, dans le prolongement de ses réflexions plus littéraires sur les mots des femmes, l’historienne écrit ici un récit qui n’est ni une biographie ni un essai d’ego-histoire. Elle évoque les cultures qui cohabitaient plutôt qu’elles ne se heurtaient dans « sa » Bretagne familiale. La culture du père, celle de la grand-mère, celles de l’instituteur et de l’Église : « Tout dans la bibliothèque parlait de la force inspiratrice du passé, par où la Bretagne des livres rejoignait la Bretagne de ma grand-mère, qui croyait à la présence vivante des morts. Mais tout indiquait aussi que dans l’adoration de ce passé breton, il y avait un risque d’ankylose. Mon père qui ne voulait pas d’une Bretagne pétrifiée dans son passé, devait sentir vivement cette contradiction. » Mais qu’en est-il aujourd’hui de la place impartie à la République égalitaire et à la culture bretonne ? Telle est la question qui traverse ce récit. Pour y répondre, en reprenant ses lectures, romanciers ou historiens, elle livre aussi des commentaires précis (la précision relève du grand art chez Mona Ozouf, conjuguant le double talent de l’historienne et de l’écrivain) sur des gens de plume, à commencer par une réflexion inaugurale sur l’opposition entre Thibaudet (la France : un pays différencié et donc très concret) et Benda (un pays abstrait et donc peu diversifié) sur l’identité française et par les pages finales sur les deux paradoxes de Michelet (premier paradoxe : celui du privilège du centre « qui a la capacité réconciliatrice d’attirer à lui ce qui n’est au centre, si bien qu’il méridionalise le Nord et septentrionalise le Midi » au risque que Michelet mette « la flamboyance de son style au service d’un éloge de l’insignifiance » ; second paradoxe : celui de dénoncer à la fois la machine jacobine et de se montrer fasciné par l’Un social). Mais, et ce n’est pas si fréquent chez Mona Ozouf dont la pudeur est une qualité manifeste, le livre a un accent politique. Souvent prise en otage par ses amitiés dans des débats opposant brutalement républicains et démocrates (version noble à la Debray dans un premier temps), puis républicains et communautaristes (version médiatique à la Fourest dans un deuxième temps), elle prend discrètement ses distances avec ces postures manichéistes attisées par les médias depuis des années. « L’universalisme républicain exalte continûment l’individu désengagé, héroïquement libéré de tous ses liens. Encore faut-il les avoir noués pour ensuite s’en défaire. Le discours intégriste des universalistes repose sur l’illusion d’une liberté sans attaches. » Ce qui est une invitation à penser « la pluralité des attaches » et à revenir sur deux exemples et situations « contrastés » (la parité des femmes et la question du voile) qui lui tiennent à cœur pour énoncer sa perplexité. Enfin, dans le sillage de Louis Dumont (elle recoupe sur ce point un texte de Vincent Descombes : « Louis Dumont et les outils de la tolérance », Esprit, juin 1999), Mona Ozouf démontre que l’opposition entre universalisme et communauté d’appartenance empêche de saisir que la pluralité des attaches peut « justement » être hiérarchisée. « On peut respecter et cultiver les appartenances sans que celles-ci rendent impossible tout espace commun. » Comme quoi l’intelligence politique s’accorde mal avec le manichéisme militant et médiatique !
O. M.
Gallimard, 2009
264 p. 17,50 €