Maisons perdues


Boulevard Piot, Les Paroyes, Chante-Alouette, Saint-Jérôme, Le Monteillet, La Chaumette, Montmachoux, Mont-Dol, Plougasnou, Saint-Jeannet, Chambon-sur-Lignon, Saint-Martin-Vésubie… Autant de noms de maisons – maisons de la petite enfance, de l’enfance, de l’adolescence, de l’âge adulte, maisons de transitions « où l’on continue d’aller quand on est grand et qui nous parlent de ce que nous sommes devenus », maisons familiales, maisons amicales, maisons aimées, maisons abandonnées, maisons oubliées, maisons où l’on ne veut plus se rendre car ceux qui les habitaient sont des morts sans sépulture disparus dans les camps. Sociologue originale, indépendante et res­pectée, Nathalie Heinich voyage à travers ses maisons, depuis la Marseille de ­l’enfance jusqu’à la région parisienne des études et de la découverte de la vie intellectuelle (admirable portrait de la traductrice de Julio Cortázar) en passant par Nice. Mais cette histoire de maisons la conduit à chérir par-dessus tout le Massif central et à se retrouver dans une zone frontière située « au milieu de la France », entre Saint-Agrève et Chambon-sur-Lignon, une frontière de la géographie hexagonale mais surtout une frontière familiale qui relie sa double ascendance juive et protestante. Cet ouvrage où la sociologue oublie son savoir dessine un parcours émouvant à travers les espaces et des maisons qui sont avant tout des jardins que l’on peut arpenter. Une écriture, précise-t-elle, mais une écriture nomade, car jamais il n’y a la bonne maison, jamais elle ne s’arrête définitivement dans l’une de ces maisons qui s’entrelacent comme autant de villes refuges chères à la tradition biblique. Ce sont des maisons de travail, de méditation et souvent de très haute solitude (les « hommes de sa vie » ne sont jamais les hommes d’une maison mais des « passagers »), et donc des maisons un peu hantées par les souvenirs et les fantômes. Aujourd’hui, l’auteure a trouvé sa maison dans le Massif central, la plus belle montagne du monde selon elle, mais elle n’en parle pas, car ce serait faire dans l’autobiographie, ce que ce voyage à travers les maisons de l’enfance et de l’âge adulte ne veut justement pas faire.

O. M.

Editions Thierry Marchaisse, 2013
128 p. 14,90 €