La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture de Sophie Bessis
Emporté par le titre un brin provocateur, le lecteur est enclin à croire qu’il va entrer dans une discussion de fond sur la nature de la civilisation occidentale. En réalité, le vrai titre du livre aurait dû être : De la singularité du juif.
Au lendemain du 7 octobre 2023 et de ses effets multiples et dramatiques, Sophie Bessis, intellectuelle franco-tunisienne, juive, non croyante, non sioniste, s’interroge en réalité sur ce qu’elle nomme « la continuation sous d’autres formes de la croyance absolue, partout, en l’exceptionnalité du juif ». Singularité nourrie en Europe d’un antijudaïsme chrétien qui aboutira à la Shoah et qui bascule après 1945 dans la naissance de cette expression effectivement paradoxale de « civilisation judéo-chrétienne » ; singularité qui fait aujourd’hui de l’État d’Israël l’image du judaïsme, alors que moins de la moitié des Juifs du monde y résident, creusant une césure entre juif et Israélien ; singularité qui s’était adaptée durant des siècles à une sorte de cohabitation avec les musulmans, entre sémites partageant la même cuisine, les mêmes musiques et la même structure de la langue, et qui se transforme de nos jours en une haine partagée avec les plus nationalistes des arabo-musulmans.
C’est dans cette approche que se développe l’analyse de ce que Sophie Bessis considère comme une imposture, l’émergence de ce concept judéo-chrétien. Elle explique fort bien que cette expression, que chacun utilise en croyant qu’elle vient de la nuit des temps, est née après la Seconde Guerre mondiale. Remplaçant les références en cours à l’antiquité gréco-latine, l’expression a permis aux Occidentaux de gommer deux mille ans d’antisémitisme européen, tandis qu’ils se donnaient bonne conscience en favorisant l’installation des juifs en Palestine afin de créer l’État d’Israël. Ce faisant, le juif s’est trouvé occidentalisé, en perdant le judaïsme oriental, et le musulman s’est retrouvé expulsé de la nouvelle matrice européenne. Cette notion née en Europe s’est trouvée confortée, d’une part par les sionistes, qui se voient comme la pointe extrême de la culture européenne, d’autre part par les nationalistes arabes, ravis de priver le monde arabe de sa part juive.
Mais cette notion fait des dégâts : l’Europe se voit mutilée dans l’expression de la diversité de ses sources et la part « arabo-musulmane » qui la constitue, gommée. Les juifs qui ne se vivent pas comme sionistes et ne se retrouvent pas dans la politique de l’État israélien sont pris à contre-pied. Les arabo-musulmans ouverts à l’échange des cultures sont pris en otage par les plus radicaux d’entre eux.
On ne peut que saluer ce petit livre coup de poing et partager la tristesse de Sophie Bessis quand elle constate en conclusion que les identitaires de tous camps, au Nord comme au Sud, sont incapables de tisser les liens pour promouvoir la paix.