La maison imaginaire de Jean Rouaud
Dans La Maison imaginaire, Jean Rouaud propose une vaste méditation sur les sources de son imaginaire, articulée à une réflexion sur la mémoire occidentale comme « dette » juive et chrétienne indissociable.
La Maison imaginaire de Jean Rouaud constitue la synthèse tardive et méditative que son œuvre appelait. Après le cycle des « morts » et celui de la « vie poétique », l’écrivain explore désormais les sources mêmes de son imaginaire. Il y relie son éducation catholique bretonne – au lycée Saint-Louis de Saint-Nazaire dans les années 1960 – à la déchristianisation brutale de l’époque : ces prêtres qui « tombent la soutane », la volonté collective d’effacer l’imaginaire religieux.
Dans ce livre de 600 pages se dessinent en réalité deux maisons : l’une visible, faite d’art, de langage et de cathédrales ; l’autre invisible, tissée de la dette liée au judaïsme et de l’antisémitisme qui ronge l’Occident depuis des siècles. C’est autour de la reconnaissance de ce legs impossible que s’organise le propos de Rouaud. Le rapprochement avec La dette impensée. Heidegger et l’héritage hébraïque de Marlène Zarader (Seuil, 1990 ; rééd. Vrin, 2014) s’impose alors naturellement. Chez Zarader, la « dette impensée » désigne à la fois ce qui est refoulé par Martin Heidegger et ce qui demeure impensable sans menacer son édifice philosophique. Chez Rouaud, la dette n’est pas refoulée, mais elle est impossible à solder. D’où l’antijudaïsme théologique, puis l’antisémitisme sécularisé jusqu’à la Shoah et au-delà. Là où Zarader appelle à assumer les « doubles origines » de l’Occident, Rouaud nous dit qu’il faut habiter cette dette (maison visible et invisible) sous peine de voir notre imaginaire poétique se vider de sa substance.
La Maison imaginaire démarre par « Le lieu-source », où deux figures, a priori éloignées de la Bible, cohabitent : le bodhisattva et Samuel Beckett. Le premier incarnant une compassion active, un « retard » volontaire dans l’éveil, une présence au monde souffrant – ce qui pourrait paraître comme un écho possible à la figure christique, mais alors venu d’une autre tradition, comme le bouddhisme mahayana ; le second (Rouaud en a fait le sujet d’un mémoire de maîtrise inachevé, comme il le rappelle dans Comédie d’automne) représente l’attente vide, l’absurde, le « lieu » dépouillé de toute transcendance – on trouve dans la pièce de Beckett, En attendant Godot, la parole qui bégaie, la mémoire qui fuit. Rouaud, qui a fréquenté Jérôme Lindon (son premier éditeur et celui de Beckett), y trouve-t-il là le miroir de sa quête d’un « lieu-source » qui ne serait pas immédiatement religieux ?
La question mérite d’être posée. Pourquoi ? Parce que ce choix d’ouverture fonctionne comme un seuil : Rouaud ne commence pas comme on pourrait l’imaginer, à savoir par la Genèse ou les cathédrales, mais par un ailleurs spirituel et littéraire. Il suggère aussi que la « maison imaginaire » biblique n’est pas la seule source, ou qu’elle doit être approchée par un détour universel – pensons à son ouvrage Préhistoires (Gallimard, 2007) –, mais aussi au bouddhisme, à la modernité littéraire que Rouaud n’a eu de cesse de commenter et d’habiter. Ou encore, parce que Rouaud appelle à une « reconnaissance éthique » de cette dette, non comme simple repentance, mais comme la condition sine qua non pour habiter pleinement notre imaginaire sans le vider de sa substance poétique et spirituelle : la dette étant à la fois historique, culturelle et existentielle.
« Le catholicisme, je connais. C’est un pays et j’y suis né. Je parle sa langue », écrit-il au commencement de la deuxième partie de son ouvrage, « La Représentation ». Pierre après pierre, il construit, au fil du texte, une maison solide, sinueuse. Elle relie des informations éparses, telle l’autobiographie, l’histoire de l’art, la préhistoire, Beckett, le bodhisattva, comme on bâtit une cathédrale ou une grotte ornée. Lui, il bâtit un « palais poétique » dans lequel le lecteur est invité à habiter. Comme il en a l’habitude depuis son premier livre, il puise sa réflexion dans la source de sa propre vie, de son histoire, de son siècle.
Aussi, que ce soit dans Préhistoires, ou dans le cycle familial, la « maison » est déjà présente, un peu comme une maison charnelle, une mémoire des humbles. Ici, elle devient méta-poétique : la maison imaginaire est à la fois sujet et forme de l’écriture. Le catholicisme, vu comme un « pays », n’est plus seulement un héritage culturel ou artistique : il devient une maison visible, incarnée, et tout à la fois une maison imaginaire, une expérience vécue et territoriale. On y est né. On en parle la langue maternelle : les expressions bibliques qui affleurent dans le quotidien, les représentations picturales qui peuplent le regard, les modes de pensée qui structurent l’âme. On la connaît de l’intérieur, comme une terre natale dont on ne s’exile jamais vraiment.
C’est alors que la métaphore gagne en richesse et débouche sur une injonction éthique forte : il faut habiter la maison entière, visible et invisible, sous peine de la voir s’effondrer dans la laïcité, ce qui revient à la perte de l’imaginaire poétique, la sécularisation qui jette le bébé avec l’eau du bain. Autrement dit, une « automutilation », selon l’expression de Rouaud, qui ne fait pas dans la repentance. Par ce livre, l’écrivain de la mémoire nous livre une méditation sur la reconnaissance : reconnaître la dette rend la maison habitable, et donc notre culture vivante.
Après le « pays natal », Rouaud revient à son enfance bretonne pour montrer que la dette traverse le vécu le plus concret : ces prêtres qui « tombent la soutane », effacement volontaire de l’imaginaire religieux dans certaines écoles catholiques des années 1960. Or, écrit-il : « La mémoire est au cœur du christianisme, mais de même qu’elle est la clé du judaïsme dont il procède, dont il est le rameau. » Cette phrase condense toute la troisième partie de « L’héritage et la dette ». La mémoire n’est pas un simple souvenir historique ; elle est constitutive de l’être. Le christianisme vit de la remémoration – dernière Cène, Passion, Résurrection – mais aussi de tout l’Évangile qui « court après » l’Ancien Testament. Sans elle, plus de foi, plus d’imaginaire. Or cette mémoire est d’abord celle du judaïsme : Pâque, Exode, Alliance, zakhor (« souviens-toi »). Le christianisme n’invente rien, nous dit encore Rouaud ; il est le rameau greffé sur le tronc juif (Jean 15 : « Je suis le cep, vous êtes les sarments »). Or, on ne peut couper le rameau sans tuer la plante.
Ainsi, le « pays » catholique revendiqué par Rouaud est lui-même un rameau. Parler sa langue, c’est assumer la mémoire juive dont il procède. L’oubli volontaire de cette mémoire commune – visible dans la déchristianisation des années 1960 – n’est pas neutre. Il est le symptôme d’une dette non reconnue. Là où Zarader diagnostiquait une dette impensée chez Heidegger, Rouaud la rend alors mémorielle et organique. Habiter la dette devient un acte de mémoire : se souvenir que l’on est un rameau.
Après le détour universel du « lieu-source » (bodhisattva et Beckett), ce livre recentre tout sur la mémoire comme lieu-source commun au judaïsme et au christianisme. Par son ton amusé et non dogmatique, Rouaud évite le sermon pour nous livrer un constat implacable : la mémoire unit et blesse à la fois – de l’antijudaïsme théologique à l’antisémitisme contemporain. Parce que dans la laïcité on a pu vouloir effacer l’imaginaire biblique, La Maison imaginaire nous rappelle que l’oubli est le premier pas vers l’effacement de l’Autre. Habiter la maison entière, visible et invisible, reste dès lors la seule façon de la garder vivante.