AIME CESAIRE. FRANTZ FANON

Portraits de décolonisés


Aimé Césaire et Frantz Fanon ont suscité bien des commentaires. Du premier, on a fait l'éloge de la poésie (Cahier d'un retour au pays natal, 1939) au point de lui dresser une statue de commandeur de la négritude aux côtés de Senghor ; on a aussi parfois souligné son accommodement avec la réalité martiniquaise puisqu'il passa de la revendication de l'indépendance des Antilles à l'acceptation progressive de la départementalisation. Du second, on s'est accordé sur la profondeur de l'analyse des mécanismes d'intégration du racisme et de la domination coloniale (Peau noire, masques blancs, 1952) mais on a souvent critiqué - entre autres à Esprit - son apologie de la violence nécessaire pour que les dominés puissent se défaire de la domination et reprendre possession d'eux-mêmes (les Damnés de la terre, 1961). Pierre Bouvier revient sur ces questions sans pour autant en faire les axes principaux de son livre. Son propos est autre. En croisant la biographie du poète, militant anticolonial et député-maire de Fort-de-France pendant cinquante ans, Aimé Césaire (1913-2008), et du médecin psychiatre de l'hôpital de Blida en Algérie qui s'engagea dans le Fln, penseur du racisme, de la domination coloniale et des conditions de sa libération, Frantz Fanon (1925-1961), Pierre Bouvier fait le « portrait » de ces deux « décolonisés » pendant la période de la colonisation puis celle de l'indépendance. À propos de La Martinique, dont les deux hommes sont originaires, il suit les étapes de la redéfinition des liens de cette île des Antilles avec la métropole dans le cadre de la départementalisation et des luttes indépendantistes. A. Césaire et F. Fanon n'ont pas seulement été des acteurs majeurs de cette période ; ils ont été aussi au cœur de ses questionnements : la mémoire de l'esclavage, l'intégration dans la citoyenneté française après la Seconde Guerre mondiale, l'autonomie et l'indépendance des anciennes colonies, la situation sociale et culturelle des Antilles, la négritude et l'africanité, la référence à la Mère Afrique. Mais le principal intérêt du livre est de voir dans A. Césaire et F. Fanon des « devanciers du processus postcolonial ». Leur combat et leur œuvre remettent en cause « les assignations de sens qui avaient été allouées aux altérités extra-occidentales » pendant la période coloniale, redéfinissent les rapports entre le national et le transnational à travers l'africanité et l'antillanité, entre l'universel et le particulier, entre la politique et la littérature. En cela, le livre de P. Bouvier est utile pour comprendre le présent postcolonial et multiculturel où les luttes pour la reconnaissance ont en partie remplacé chez les dominés les luttes des classes.

J.-P. P.

Les Belles Lettres, coll. L'histoire de profil, 2010
280 p. 27 €