Penser avec Frantz Fanon

Introduction

Critique des réparations rétrospectives qui relèvent de la politique de l’identité, Fanon défend le principe des réparations prospectives soutenues par une politique de justice et de reconnaissance, tournée vers les générations futures.


Un jour, nous nous retournerons sur l’année 2025 et nous saisirons clairement ce que nous ne pouvons à présent qu’éprouver : pourquoi Fanon nous semble si actuel, plus encore, sa lecture indispensable aujourd’hui. En France, l’année 2025 sera celle où nous aurons (ou non) fait le choix d’affermir notre rapport au passé pour nous engager plus solidement dans la construction d’un monde plus juste, désaliéné, pacifié. Quel passé ? 2025 est d’abord une année d’anniversaires significatifs pour une France qui peine encore à prendre la pleine mesure de son passé colonial. C’est le bicentenaire de la dette que la France a extorquée à Haïti en 1825, en échange de la reconnaissance de l’indépendance de son ancienne colonie de Saint-Domingue, pourtant sortie victorieuse de sa guerre d’indépendance en 1804. C’est le centenaire de la soutenance de la thèse de doctorat, en Sorbonne, de l’historienne Anna Julia Cooper, première femme noire à obtenir ce titre en 1925, pour un travail sur « L’attitude de la France à l’égard de l’esclavage pendant la Révolution ». C’est, il y a quatre-vingts ans, avec la fin la Seconde Guerre mondiale, les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata. C’est aussi le centenaire de la naissance de Frantz Fanon, né en Martinique en 1925, mort éternellement jeune aux États-Unis en 1961.

À l’occasion du cinquantenaire de sa mort, en 2011, François Gèze, alors directeur de La Découverte, maison héritière des éditions Maspero où ont été publiés trois des quatre ouvrages de Fanon, L’An V de la révolution algérienne (1959), Les Damnés de la terre (1961) et Pour la révolution africaine (posthume, 1964), y ajoute Peau noire, masques blancs (paru au Seuil en 1952) et rassemble les quatre ouvrages en un seul volume1. Dans la foulée, il publie un second volume, intitulé Écrits sur l’aliénation et la liberté, qui comprend des textes poétiques, politiques et psychiatriques de Fanon auparavant éparpillés et parfois inédits2. Ce second volume est paru en 2015 – il y a dix ans. Ce moment marquait, pour la France, une importante activité de relecture et d’appropriation de Fanon, après la réception anticoloniale et révolutionnaire des années 1960-1970, puis l’effacement algérien et le détour postcolonial des années 1980-2000. En témoignent le livre de Matthieu Renault, l’un des contributeurs de ce numéro, paru en 20113 ; la traduction de la biographie de Fanon par David Macey en 20114, ou encore la soutenance de la thèse de doctorat à Toulouse en 2014 d’un autre contributeur à ce numéro, Norman Ajari, dont la thèse s’intitulait Race et violence : Frantz Fanon à l’épreuve du postcolonial5. Comme l’indique alors Achille Mbembe dans sa préface aux Œuvres de Fanon, c’est le moment où « un troisième âge de Fanon pointe à l’horizon », de telle sorte que « le nom de Fanon continue de s’écrire dans le présent et dans le futur », et que, comme le proclame l’avant-propos du volume signé par la Fondation Frantz Fanon créée en 2007, « cinquante ans après la mort de Frantz Fanon, sa pensée est toujours vivante6 ».

Nous avons de nouveau à inventer le Fanon avec lequel nous pourrons nous armer pour affronter notre époque.

2025 : le « troisième âge » de Fanon, celui que Norman Ajari nomme dans ce numéro « le moment pessimiste », est venu et a déjà marqué ses limites, impuissant à dire « toute la vérité de notre temps » mais aussi toute la vérité de Fanon. Nous avons de nouveau à inventer le Fanon avec lequel nous pourrons nous armer (Fanon, « guerrier-silex » de Césaire) pour affronter notre époque. Pourtant, c’est encore l’actualité de Fanon qu’ont célébrée les nombreux événements qui ont marqué le centenaire de sa naissance et c’est elle aussi que souligne Adam Shatz dans sa biographie récente et dans l’entretien qui ouvre ce numéro7. On ne cesse de redécouvrir « Fanon l’éveilleur », selon la belle formule de François Maspero8. C’est là le tour de force de Fanon : son œuvre située, ancrée, adressée, œuvre de circonstance, pensée en action plutôt que système théorique, est toujours actuelle. Célébrer la naissance de Fanon, ce n’est pas seulement prendre acte du passé, mais surtout y chercher la compréhension du présent. C’est cette double entrée que le numéro se propose de travailler, en pensant d’abord « Fanon et ses autres » – en replaçant la pensée de Fanon dans sa situation d’énonciation, avec Césaire, contre Mannoni, à partir de Sartre et Merleau-Ponty, sans C. L. R. James ; puis en explorant, dans « Fanon et nous », la réception contemporaine de Fanon et les ressources que nous pouvons trouver chez lui aujourd’hui pour transformer notre monde, par la réparation, par la révolution terrestre, par l’utopie active de l’Afrique.

Risquons deux hypothèses pour expliquer ce paradoxe d’une pensée fanonienne profondément historique et traversant les âges. Premièrement, sur le plan méthodologique, Fanon montre à ses lecteurs que c’est seulement du diagnostic (clinique) du temps présent qu’on peut tirer les moyens de réparer ou guérir les pathologies identifiées. Peu importe qu’on emprunte pour ce faire au marxisme, à la phénoménologie, à la négritude ou à l’ethnopsychiatrie : il n’y a pas de vérité théorique indépendante des matériaux par lesquels se produit la pensée, et ce sont les matériaux eux-mêmes qui déterminent le sens et la fécondité des concepts, des normes, des paradigmes. Fanon performe pour nous l’art, et non pas la science, de la praxis politique. Si les contextes et les interlocuteurs changent, le geste méthodologique demeure, lui, actuel.

Deuxièmement, sur le plan historique, l’écriture de Fanon accompagne ce que Souleymane Bachir Diagne nomme le moment « du postcolonial comme irruption du pluriel sur la scène de l’histoire moderne9 », la conférence de Bandoeng, qui a lieu en 1955 (encore un anniversaire !), marquant l’irruption sur la scène internationale des pays du « tiers-monde » décolonisés qui choisissaient, avec le non-alignement sur les blocs occidental ou soviétique, de faire éclater l’organisation mondiale en modifiant radicalement les relations entre centres et périphéries.

D’une certaine manière, le « monde postcolonial » né de Bandoeng est toujours le nôtre : s’ouvrait, dans le sillage des indépendances, la possibilité d’une désaliénation coloniale psychique et politique globale pour la réalisation de laquelle Fanon a donné toutes ses forces, défendant une « lutte de tous les instants contre les formes nouvelles du colonialisme10 » – en vain. D’une autre manière, 2025 aura été l’année où ce monde a changé. Se sont reconfigurés, de manière vertigineuse, les équilibres (et déséquilibres) nés de l’après-Seconde Guerre mondiale et de la décolonisation, que nous tenions pour acquis ou du moins dont nous ne pouvions, dont nous ne voulions pas voir l’usure, le délitement ou les manipulations. Retour en force des nationalismes et des replis identitaires, des impérialismes militaires et économiques, montée en puissance des idéologies xénophobes et racistes, destructions des vivants, des terres et des mers, creusement des inégalités relégitimées par la référence à des essences ou natures différentes, violences et souffrances psychiques et physiques déployées, à un niveau rarement atteint, sur tous les continents : les digues du « plus jamais ça », fragiles, instables, d’emblée fissurées parfois, érigées néanmoins pour tenter de pacifier, émanciper et égaliser les humains et les peuples dans un ordre international pluraliste, finissent par céder.

Dans le portrait qu’elle lui consacrait en 2000, Alice Cherki écrivait que prononcer le nom de Fanon, « c’est toujours se risquer en terre inconnue11 » : dans ce monde qu’on ne reconnaît plus, la pensée de Fanon nous (re)devient familière, parce que nous sommes à nouveau dans un moment de rupture, où le geste fanonien, tout d’un coup, plus que jamais, s’impose. Nous n’avons tout simplement plus le droit au renoncement, au pessimisme, ni à la facilité des solutions toutes faites qui n’ont jamais vraiment fait leur preuve et qu’on tâcherait de rapiécer. Il nous faut faire comme si la désaliénation était possible pour l’humanité et considérer comme un devoir de travailler à ce but, quelque désespérant que puisse être le constat de l’absurdité et de la cruauté des actions humaines, et quelque ténu que puisse être l’espoir de la réaliser. Nous sommes tenus d’inventer du nouveau et de nous donner la désaliénation réelle pour visée. En cela, nous réalisons Fanon. Comme il l’écrit en conclusion des Damnés de la terre : « Pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf. »

  • 1. Frantz Fanon, Œuvres, avant-propos de la Fondation Frantz Fanon, préface d’Achille Mbembe, introduction de Magali Bessone, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2011.
  • 2. F. Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté. Œuvres II, textes réunis, introduits et présentés par Jean Khalfa et Robert J. C. Young, Paris, La Découverte, 2015.
  • 3. Matthieu Renault, Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, Paris, Éditions Amsterdam, 2011.
  • 4. David Macey, Frantz Fanon. Une vie [2000], trad. Christophe Jaquet et Marc Saint-Upéry, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2011.
  • 5. Une partie de la thèse a été publiée dans Norman Ajari, La Dignité ou la mort. Éthique et politique de la race, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2019.
  • 6. F. Fanon, Œuvres, op. cit., p. 19, 20 et 7.
  • 7. Adam Shatz, Frantz Fanon. Une vie en révolutions [2024], trad. M. Saint-Upéry, Paris, La Découverte, 2025.
  • 8. François Maspero, « Frantz Fanon, l’éveilleur », Le Monde, 22 septembre 2000.
  • 9. Souleymane Bachir Diagne, Universaliser. « L’humanité par les moyens d’humanité », Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque Idées », 2024.
  • 10. F. Fanon, Les Damnés de la terre [1961], dans Œuvres, op. cit., p. 612.
  • 11. Alice Cherki, Frantz Fanon. Portrait, Paris, Seuil, 2000.