1619. L’autre naissance des États-Unis de Virgine Adane

Dans 1619. L’autre naissance des États-Unis (Presses universitaires de France, 2025), Virginie Adane se penche sur l’émergence d’un nouveau récit des origines, au cœur des batailles idéologiques contemporaines aux États-Unis. En miroir, le travail sur l’histoire française de l’esclavage et de la traite pourrait être revivifié.


Et si la date de naissance des États-Unis n’était pas 1776, année de la Déclaration d’indépendance, mais 1619, année où de premiers Africains destinés à l’esclavage ont été débarqués en Virginie ? L’historienne Virginie Adane analyse l’émergence de cette idée déconcertante et l’usage qui en est fait aujourd’hui dans les batailles idéologiques américaines contemporaines.

Dévoilé le 14 août 2019, le retentissant Projet 1619 du New York Times visait à commémorer l’arrivée en août 1619 du White Lion, un navire corsaire néerlandais, dans le port de Point Comfort en Virginie britannique, qui y a alors débarqué et vendu « vingt et quelques » captifs africains saisis sur un navire portugais en route pour le Mexique, le São João Bautista. Dans la première partie de son livre, V. Adane resitue ce « non-événement » dans le contexte de l’émergence de l’économie-monde fondée sur la traite et l’esclavage entre l’Afrique et les Amériques. Elle rappelle en effet que l’arrivée de ces captifs est loin d’être une première aux Amériques, la traite se déployant à travers l’Atlantique depuis 1501 et touchant le territoire actuel des États-Unis dès 1526. Quant à Luanda, d’où les captifs du São João Bautista avaient été chargés, elle avait été fondée par les Portugais en 1576 « comme un entrepôt d’esclaves ». La vraie nouveauté, en 1619, était l’expansion de la colonie de Virginie qui, après des débuts difficiles, prenait enfin son essor grâce au développement de la culture du tabac.

Aujourd’hui, les captifs débarqués en 1619 sont vus comme les « premiers Africains », c’est-à-dire les premiers « Afro-Américains », dans un raccourci téléologique qui transforme leur arrivée sur le sol de ce continent lointain en récit des origines de la grande nation qui y verra le jour. Un récit des origines qui fait de l’exploitation raciste des Africains esclavagisés et de leurs descendants le cœur obscur de l’histoire nationale, en lieu et place du récit officiel qui fait commencer celle-ci un an plus tard, plus au Nord, dans le Massachusetts, avec l’arrivée des pèlerins du Mayflower.

Les questions que pose ce retournement mémoriel forment la seconde partie du livre de V. Adane, dans laquelle elle montre comment l’événement de Point Comfort a fini par s’imposer comme un étendard mémoriel dans l’Amérique post-raciale des années 2010-2020. Si elle a longtemps été traitée comme anecdotique, la date de 1619 n’est pas une redécouverte récente : dès 1882, l’historien afro-américain George Washington Williams en fait le point de départ de sa History of the Negro Race in America from 1619 to 1880. Mais ce n’est que dans l’élan du mouvement des droits civiques que la mémoire de 1619 commence à être véritablement revendiquée et il faudra attendre 1994 pour qu’enfin un panneau commémore à Jamestown les « premiers Africains en Virginie », à l’initiative du gouverneur (afro-américain et démocrate) de l’État.

Vingt-cinq ans plus tard, nourrie par les travaux des historiens et portée par les militants, les institutions publiques et la presse, la date de 1619 s’est imposée, suscitant notamment un programme public du Congrès mis en œuvre par le département des Parcs nationaux (400 Years of African-American History), une cérémonie en Virginie associée à la création d’une journée annuelle de commémoration (First African Landing Day, le 24 août), ainsi que le Projet 1619 du New York Times. Coordonné par la journaliste Nikole Hannah-Jones, qui en tirera un prix Pulitzer, ce projet allait bien au-delà du numéro spécial du magazine qui l’a lancé : dans son ambition vulgarisatrice tout d’abord, le journal associant à ses articles des ressources pédagogiques destinées aux enseignants ; dans son intention politique ensuite, le quadri-centenaire étant l’occasion pour N. Hannah-Jones et le New York Times d’explorer la persistance des inégalités raciales dans les États-Unis de 2019, l’histoire de l’esclavage et de ses héritages devenant un élément d’explication de ces injustices.

V. Adane ne cache pas les critiques que cette approche militante a suscitées dans le monde académique, où l’on a pointé des approximations et erreurs, ainsi qu’une vision trop nationale et téléologique. Mais elle souligne aussi comme l’initiative du journal a permis de nourrir une conversation utile sur le passé esclavagiste des États-Unis et ses héritages contemporains, remis en lumière à partir de 2020 par les manifestations consécutives à la mort de George Floyd. Dans le maelström des « guerres culturelles » états-uniennes, 1619 est alors devenu bien plus qu’un jalon dans la chronologie locale de l’esclavage, mais le symbole de l’histoire « woke » aux yeux de l’extrême droite trumpiste. Dans les derniers mois de sa première présidence, Donald Trump a ainsi créé une « commission 1776 », destinée à lutter contre « la propagande toxique et le poison idéologique » du Projet 1619 tout en préparant le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance. La commission, dans laquelle ne siégeait aucun historien, fut immédiatement supprimée par l’administration Biden, mais son programme est aujourd’hui celui de la nouvelle présidence Trump, ainsi que des nombreux États républicains qui ont interdit à leurs professeurs d’utiliser les ressources du Projet 1619 dans leurs écoles.

Désormais diabolisé aux États-Unis, le Projet 1619 a eu des échos au-delà des frontières : en Afrique, plusieurs gouvernements se sont emparés de cet anniversaire pour s’adresser à la diaspora afro-américaine (le Ghana décrétant même 2019 « l’année du retour »). Quant à la France, si V. Adane note que c’est également en 2019 qu’a été créée la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, il ne s’agit que d’une coïncidence, l’historienne relevant au contraire que, dans notre pays, « le récit des origines promu depuis les États-Unis ne prend pas ». Faut-il s’en plaindre ? Certainement pas, si l’on s’en tient au seul constat que l’événement de Point Comfort ne revêt aucune signification pour la France, ni alors ni maintenant. Mais si l’on met de côté le « récit des origines » et sa téléologie simplificatrice, on ne peut que saluer l’effort historico-mémoriel que représente l’investissement autour de l’événement 1619 et ses suites : au croisement du journalisme, du monde académique et de la société civile, la mémorialisation de l’arrivée des « premiers Africains » en Virginie a incontestablement aidé à revivifier l’intérêt pour l’histoire de l’esclavage américain et à éclairer les héritages de cette histoire dans les États-Unis d’aujourd’hui. Sur ce plan, on ne peut qu’être frappé de la modestie des efforts similaires en France.

Quand débute l’esclavage colonial français ? Dans la mémoire nationale, aucune date ne s’est imposée. Le plus souvent, c’est l’année 1685 (promulgation du Code noir par Louis XIV) qui est citée, mais l’esclavage était alors déjà pratiqué depuis des décennies dans les colonies françaises et c’était précisément la raison d’être de ce texte. En réalité, si la première expédition française de traite s’est déroulée en 1594, depuis La Rochelle, la première preuve de la présence de captifs africains sur une terre colonisée par la France en Amérique remonte à quatre cents ans exactement, en 1625, sur l’île caribéenne de Saint-Christophe. Que cet anniversaire soit passé totalement inaperçu témoigne de l’inachèvement du travail sur l’histoire française de l’esclavage colonial et de la traite engagé en 2001 par le vote de la loi Taubira. Souhaitons que le 25e anniversaire de l’adoption de ce texte, l’année prochaine, soit l’occasion pour notre pays de réparer cet oubli et d’alimenter le débat sur les héritages de l’esclavage colonial. Le livre de V. Adane montre l’utilité d’une telle démarche. Alors que, en France comme ailleurs, c’est par la captation de l’histoire et sa reconstruction fantasmatique que l’extrême droite cherche à imposer son idéologie identitaire, il est essentiel de ne pas lui laisser le contrôle de notre récit national.


1619. L’autre naissance des États-Unis
Virginie Adane

Presses universitaires de France, 2025
184 p. 16 €