De Nouméa à Bougival. L’interminable fin de l’histoire coloniale française
La situation en Kanaky-Nouvelle-Calédonie soulève des questions fondamentales pour la France, que beaucoup croyaient refermées depuis la fin de la guerre d’Algérie et qui nous renvoient aux origines de la colonisation française, à sa nature et à l’actualité de ses héritages.
Après plus de deux décennies loin de l’attention de l’Hexagone, la Kanaky-Nouvelle-Calédonie1 a resurgi dans l’actualité française en mai 2024, à l’occasion des violences insurrectionnelles qui ont secoué l’archipel et bloqué la révision constitutionnelle que le gouvernement tentait d’imposer avec le soutien des anti-indépendantistes. En 2025, c’est l’accord négocié à Bougival et censé relancer l’évolution institutionnelle du territoire qui focalise l’attention, alors que son contenu suscite des interprétations contradictoires et que sa mise en œuvre (associant loi organique, révision constitutionnelle et référendum local) apparaît d’une rare complexité, rendue plus incertaine encore par le refus de la principale organisation indépendantiste, le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), d’endosser ce texte censé remplacer l’accord de Nouméa de 1998.
Une nouvelle fois, l’archipel semble sur le fil du rasoir mais, à Paris, rares sont les voix qui s’élèvent pour dire ce qui se joue dans ce territoire lointain et mal connu. Du côté de l’État, qui accompagnait les parties locales avec neutralité depuis 1988, les effets désastreux du changement de posture opéré en 2021, et la crise institutionnelle dans laquelle gouvernement et Parlement sont par ailleurs empêtrés depuis les élections législatives de 2022, n’incitent guère à s’exprimer sur un sujet plein de chausse-trapes juridiques et politiques. Pourtant, au-delà de sa complexité, la situation en Kanaky-Nouvelle-Calédonie soulève des questions fondamentales pour la France, que beaucoup croyaient refermées depuis la fin de la guerre d’Algérie et qui nous renvoient aux origines de la colonisation française, à sa nature et à l’actualité de ses héritages.
Qualifier la colonisation
L’accord de Nouméa du 5 mai 1998, négocié sous l’égide de Lionel Jospin pour donner une suite aux accords de Matignon-Oudinot (1988), par lesquels Michel Rocard a restauré la paix dans le territoire, affirme : « La décolonisation est le moyen de refonder un lien social durable entre les communautés qui vivent aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie, en permettant au peuple kanak d’établir avec la France des relations nouvelles correspondant aux réalités de notre temps. »L’accord dessine donc clairement une « décolonisation » et, vingt-sept ans plus tard, le texte de Bougival se présente encore comme « une nouvelle étape sur la voie de la décolonisation et de l’émancipation ». De cette affirmation, on en déduit une autre, plus significative encore : l’État reconnaît qu’en 2025, l’histoire de la colonisation française n’est toujours pas achevée.
Dans son préambule, l’accord de Nouméa revient sur la nature du projet colonial, dans des termes qui en ont fait, à l’époque, la déclaration officielle où la République est allée le plus loin dans la reconnaissance de la nature de la colonisation et de ses conséquences. Il le fait autour de trois affirmations majeures : la reconnaissance de l’existence d’un « peuple d’origine », les Kanak ; la reconnaissance du caractère déséquilibré des rapports que la France a établis avec le peuple kanak lors de la conquête du territoire ; la reconnaissance de la dévastation que cette conquête a été pour les Kanak. Seule la loi Taubira du 21 mai 2001 est allée au-delà, en qualifiant l’esclavage et la traite, ces deux piliers de la première époque du colonialisme européen, de crimes contre l’humanité.
Fruit d’un compromis, le préambule de l’accord de 1998 fait également droit à la mémoire des autres habitants du territoire (descendants de colons, de bagnards, autres populations océaniennes). En associant le peuple premier et les autres communautés qui ont fait souche sur le territoire, il dessine une décolonisation originale et inclusive, mais dont le prix a été que la qualification de la colonisation a été esquivée. En effet, quand les rédacteurs affirment que le « moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale », ils complètent cette affirmation par un codicille (« même si elle ne fut pas dépourvue de lumière ») qui laisse irrésolue la question du bilan et donc de la nature du projet colonial.
Ce choix intelligent a permis à la révision constitutionnelle qui a consacré l’accord de Nouméa d’être votée à une quasi-unanimité2. Mais en refusant de qualifier la colonisation et ses effets, il a fini par faire oublier à Paris le sens profond du processus lancé en 1998, et sa justification. C’est ce qui a conduit à sa désagrégation à partir de 2020 : d’abord en cessant de faire porter ce dossier par le Premier ministre, alors que le rattachement à Matignon symbolisait la relation singulière entre l’État et les acteurs locaux3 ; ensuite en ne cherchant pas le consensus pour fixer la date du dernier des trois référendums d’autodétermination prévus ; enfin en engageant, de nouveau contre l’avis du FLNKS, une révision constitutionnelle pour dégeler le corps électoral propre au territoire. Aux yeux du gouvernement et des anti-indépendantistes, le processus de décolonisation était bel et bien terminé4.
L’insurrection qui a éclaté le 13 mai 2024 – la veille du vote solennel par les députés du dégel du corps électoral – a fait s’effondrer cette construction. Depuis, l’État a cherché à renouer avec l’esprit de 1998, le ministre des Outre-mer de l’époque, Manuel Valls, affirmant sur place, en mai 2025, « vouloir achever la décolonisation de la Nouvelle-Calédonie ». Ce mot renvoie à une réalité précise, le fait colonial, qui place durablement un peuple sous la domination d’un autre, et à la volonté de faire cesser cette injustice historique persistante. Cette exigence explique pourquoi deux visions de l’universalisme semblent s’affronter dans le dossier néo-calédonien : d’un côté, l’universalisme du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qui confère au peuple premier une légitimité particulière pour recouvrer l’autonomie et la dignité dont il a été privé par la colonisation ; de l’autre, l’universalisme de la démocratie dans une République unitaire qui ne tolère à ce titre aucun statut dérogatoire pour une population particulière, les anti-indépendantistes niant même l’existence d’un peuple « premier »5.
Ce qui distingue ces deux positions est le cadre dans lequel chacune envisage la résolution du problème : pour les indépendantistes, ce cadre est international, car il met aux prises deux légitimités nationales distinctes quand, pour les anti-indépendantistes, il est national, clos à l’intérieur de l’espace juridique de la République française, une et indivisible. Théoriquement, ces deux positions sont inconciliables, chaque partie remettant en cause l’essence de l’autre partie. Ce sont pourtant ces deux positions antithétiques que, tel le chat de Schrödinger vivant et mort à la fois, les accords de Nouméa ont réussi à faire tenir dans un même texte, grâce à ce simple mot : « décolonisation ». Une décolonisation qui serait à la fois un constat (celui des injustices liées à la colonisation subies par les Kanak) et un processus (la mise en œuvre de mesures pour corriger ces injustices), mais pas un but explicite – car, sur ce but, les parties restaient opposées l’une à l’autre.
C’est le chat de Schrödinger des accords qui, pendant vingt-cinq ans, a pu faire avancer la Kanaky-Nouvelle-Calédonie à la fois vers l’indépendance et vers le maintien dans la France. Féconde ambiguïté qui a permis au territoire de vivre en paix tout en transformant ses institutions et dont le nœud est l’article 5 de l’accord, qui définit le cadre des consultations d’autodétermination du territoire. En vérité, le félin institutionnel inventé en 1998 pouvait être en même temps deux choses exclusives l’une de l’autre, car il n’existait pas encore. Il n’était qu’une potentialité parmi d’autres, soumise au résultat d’un scrutin qui ne s’était pas encore tenu. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Une complète émancipation
Conformément à l’accord, trois consultations sur l’indépendance se sont tenues, en 2018 (non à 56, 4 %), 2020 (non à 53, 3 %) et 2021 (non à 96, 5 %, mais avec une participation divisée par deux à 43, 9 % du fait de l’appel au boycott du FLNKS). Théoriquement, le cycle de Nouméa devrait donc être terminé : le non l’a emporté trois fois, le rêve d’une Kanaky indépendante s’est envolé et la Nouvelle-Calédonie va donc demeurer dans la France. Sauf que cette position, qui est celle des anti-indépendantistes, se heurte à deux obstacles.
La première difficulté tient à la légitimité politique de la troisième consultation. Organisée contre l’avis de la partie kanak, boycottée par plus de la moitié du corps électoral, son résultat est depuis contesté par les indépendantistes. À cette première difficulté s’en ajoute une autre, de nature juridique, car en décidant d’achever de manière non consensuelle le processus de Nouméa, l’État s’est également privé du seul outil dont il disposait pour guider le territoire vers « une complète émancipation ». Si l’accord de Nouméa mentionne bien le cas d’une triple victoire du non, il ne précise pas que cette issue signifie le maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République française ou la fin du processus de décolonisation ; il se contente d’affirmer que les parties devront se rencontrer et que « tant que ces consultations n’auront pas abouti à la nouvelle organisation politique proposée, l’organisation politique mise en place par l’accord de 1998 restera en vigueur ».
Plus significatif encore, le texte indique ce que cette nouvelle organisation politique ne devra pas être, à savoir une partition du territoire. Cette rédaction interdit un scénario semblable à celui de Mayotte lors de la consultation de décembre 1974 sur l’indépendance des Comores. Cette précaution n’était pas superflue, certains anti-indépendantistes ayant évoqué en 2024 cette hypothèse pour la province Sud, la plus riche et celle où les Européens sont les plus nombreux6. L’article 5 se conclut sur cette phrase qui prend alors tout son sens : « L’État reconnaît la vocation de la Nouvelle-Calédonie à bénéficier, à la fin de cette période, d’une complète émancipation. » L’accord de Matignon ne dit pas que la Nouvelle Calédonie deviendra inéluctablement la Kanaky indépendante7, mais il fixe malgré tout un horizon à la décolonisation qu’il organise : la « complète émancipation » du territoire. Le gouvernement français dit bien qu’il est prêt à aller jusqu’à la pleine souveraineté du territoire, c’est-à-dire son indépendance, conséquence logique de la reconnaissance des injustices de la colonisation.
C’est avec cette assurance non pas dans l’issue mais dans le sens du processus engagé en 1998 que le gouvernement a choisi de rompre par la consultation de 2021 : d’indépendance il n’a ensuite plus été question, même sous une forme hypothétique, et, dans les débats de 2024 autour du projet de loi constitutionnelle, même la décolonisation a disparu du discours officiel. Après l’explosion de mai 2024 et la chute du gouvernement Attal, Michel Barnier a commencé à rompre avec cette logique, ce que Manuel Valls a ensuite explicitement endossé. Ce changement de posture a conduit les indépendantistes à participer aux discussions de Bougival, qui se sont achevées par la signature d’un projet d’accord (mais pas de cet accord lui-même). L’échec de ce processus, après le rejet par les militants du FLNKS du texte que leurs représentants avaient négocié, montre la complexité de l’équation politique à résoudre.
Il serait vain de prétendre dicter depuis Paris aux acteurs locaux les compromis qu’ils devraient faire pour préserver le futur de l’archipel. Mais ce serait une autre erreur de croire que la question de l’avenir de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie ne concernerait qu’eux, et pas la France elle-même, dans sa totalité : c’est à elle que s’adressent les Kanak, parce que c’est elle qui a pris leur terre et qui leur a imposé les injustices coloniales ; c’est également au nom de la France que les anti-indépendantistes plaident pour une normalisation du statut du territoire et c’est à elle qu’ils veulent définitivement l’arrimer ; c’est enfin l’image de la France dans le monde qui se joue.
Le confort et les troubles
Comme tout ce qui se rattache à la colonisation, l’imbroglio de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie ne pourra être débrouillé que si les responsables étatiques acceptent de la considérer d’abord dans sa nature historique.
En 1998, le gouvernement de Lionel Jospin a eu le courage d’affronter ces questions fondamentales en actant que, vingt et un ans après l’indépendance de Djibouti, la France avait encore des territoires à décoloniser. En croyant pouvoir refermer cette page en 2021, le gouvernement et les anti-indépendantistes n’ont pas « traité » le processus de décolonisation ; les violences qui ont suivi ont au contraire montré que l’on ne pouvait achever ce processus sans l’accord du « peuple d’origine ». Les nœuds du destin de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie sont aussi ceux de la société française d’aujourd’hui, et plus encore de sa classe politique, qui n’a jamais cessé de voir la mémoire de la colonisation comme la « boîte à chagrin » du général de Gaulle8, qu’il est toujours préférable de laisser fermée. Pendant longtemps, ce fut parce que nos dirigeants en savaient trop à ce sujet9. Désormais, c’est parce qu’ils n’en savent plus grand-chose et qu’ils préfèrent le confort de cette ignorance aux troubles qu’une trop grande connaissance de ce passé ne manquerait pas de susciter.
Force est de constater que l’effort que la République a su faire dans les années 1990 pour affronter la part de responsabilité de la France dans le génocide des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale n’a pas été reproduit pour la colonisation. En témoigne le fait qu’aucun président de la République n’a osé condamner le projet colonial en tant que tel (et non pas seulement certains de ses crimes les plus abominables), en affirmant sa nature intrinsèquement criminelle et dévoyée, comme le pays l’a fait après le discours du Vel d’Hiv (1995) de Jacques Chirac. Emmanuel Macron, qui avait pourtant qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité » lors de sa campagne présidentielle de 2017, n’a jamais réutilisé ce langage une fois élu chef de l’État. Même l’accord de Nouméa porte la marque de cette ambivalence, quand il évoque sans les hiérarchiser les « ombres » et la « lumière » de la colonisation – une formulation que les représentants de la partie anti-indépendantiste ne se sont pas privés de reprendre durant les débats parlementaires de 2024. En 1998, cette rédaction était au service d’un projet de décolonisation, alors qu’en 2024, les mêmes mots servaient à en justifier l’abandon.
Dans une situation coloniale, en effet, rétablir la justice est impossible à l’intérieur du cadre juridique de droit commun de l’État colonisateur, car cet État est précisément à l’origine des injustices à réparer. C’est ce que montrent par exemple les difficultés auxquelles l’État se heurte depuis 2017 dans la mise en œuvre de la restitution des objets spoliés durant la colonisation, comparées à la restitution des biens spoliés dans le cadre des persécutions antisémites sous Vichy10. Quand bien même la colonisation reposait par essence sur la spoliation et la discrimination, elle ne fait toujours pas l’objet de la même condamnation que les spoliations antisémites, ni en France, ni ailleurs dans le monde : faute de procès du type Nuremberg, Barbie ou Papon, il n’existe aucune jurisprudence nationale ou internationale sur les crimes coloniaux comparable à celle qui existe pour les persécutions antijuives du nazisme ou inspirées par lui, ni loi de réparation à l’instar de ce qui a pu être fait pour les victimes de la Shoah.
Cette absence est le reflet de l’influence sur l’ordre international post-1945 des puissances occidentales, alors presque toutes colonialistes, qui ont tout fait pour que les nouvelles dispositions inventées contre les crimes nazis ne puissent s’appliquer aux crimes coloniaux qu’elles continuaient de commettre. De nos jours, cette absence est aussi le reflet de leur difficulté à faire face à cette part de leur passé. Les polémiques, approximations et contre-vérités qui émaillent systématiquement le débat public sur la colonisation sont autant de signes de cette difficulté, qui n’est pas propre à la France mais qui la concerne tout particulièrement.
Renouer avec la logique de décolonisation est donc non seulement nécessaire pour rouvrir le dialogue avec les Kanak, mais aussi pour faire de l’évolution institutionnelle du territoire un nouveau jalon dans le nécessaire travail de mémoire de la France sur son passé colonial. Il est temps que, prolongeant l’effort de 1998, la France dise enfin la nature criminelle de la colonisation, qu’elle assume enfin sa responsabilité à l’égard de ses victimes et qu’elle cherche enfin à en réparer les conséquences.
La fin des faux-semblants
En Kanaky-Nouvelle-Calédonie, l’enjeu de cette nouvelle étape réside dans la reconnaissance officielle du « peuple premier ». C’est elle qui, en nous confrontant à l’injustice fondatrice de la conquête coloniale de 1853, justifie la mise en place de droits spéciaux en faveur des Kanak, et d’eux seuls, pour corriger les effets persistants de cette conquête. Or le texte de Bougival renonce partiellement à cette logique, en « dégelant », contre l’avis du FLNKS, le corps électoral du Congrès de Nouvelle-Calédonie, l’instance qui a vocation à se prononcer sur l’avenir du territoire. En augmentant mécaniquement la part des non-Kanak, ce dégel dilue l’influence du peuple premier, la condition de majorité qualifiée au sein du Congrès compliquant par ailleurs l’accès à l’autodétermination. On saisit dès lors pourquoi, malgré les quelques avancées que ce texte contient par ailleurs, le FLNKS ne pouvait s’y retrouver, quand les anti-indépendantistes lui ont immédiatement annoncé leur soutien.
Mais quel projet, quelle société, quelle France les anti-indépendantistes dessinent-ils quand ils défendent le rejet définitif des revendications des Kanak à retrouver leur souveraineté sur la terre dont ils ont été spoliés ? Dans un territoire situé aux antipodes de la métropole, conquis par la force sous le Second Empire et où le peuple premier, qui y représente plus de 40 % de la population, n’a pas abandonné son désir d’indépendance tout en acceptant d’y faire une place aux autres habitants, quel argument une France universaliste, démocratique et post-coloniale peut-elle sincèrement opposer à une telle perspective ?
D’aucuns s’alarment de l’effet de contagion de cette perspective sur la Polynésie, les collectivités d’outre-mer, la Corse, qui aspirent toutes à plus d’autonomie et comptent en leur sein des indépendantistes. Mais s’interroge-t-on assez sur l’effet qu’aurait en 2025 le rejet par la France de l’aspiration à l’indépendance d’un peuple qu’elle a colonisé ? Quel sens aurait une telle décision, sinon d’affirmer à la face du monde que notre pays continue de revendiquer son projet colonial contre les aspirations d'un peuple premier et des principes universalistes que nous professons par ailleurs ? Car il est bien question ici d’universalisme, mais pas de cet « universalisme décharné » que dénonçait Aimé Césaire dans sa Lettre à Maurice Thorez de 1956, qui ignore l’histoire lorsqu’il s’exprime dans une société coloniale dont il oublie qu’elle est fondée sur des principes essentialistes, suprémacistes et impérialistes.
Le colonialisme est le contraire de l’universalisme : dire cela, aussi simplement que cela, serait une libération pour la France. Ce serait la fin des faux-semblants sur la colonisation, des reconnaissances partielles, des bilans jamais soldés, des fausses équivalences entre parts d’ombre et parts de lumière, du spectre absurde de la « repentance », ce mot-repoussoir inventé pour entraver non pas tant l’exigence de vérité que le devoir d’action de l’État, c’est-à-dire de réparation. Reconnaître la légitimité première des Kanak, au nom de l’injustice fondatrice de 1853, et lui donner la possibilité de retrouver sa souveraineté sur une terre qui n’avait rien de française avant cette date ne serait pas un geste de « repentance », ce serait un geste de justice et d’universalisme.
Contre la tentation du repli identitaire de part et d’autre, ce « complexe de l’assiégé » dont parle l’ancien collaborateur de Michel Rocard Jean-François Merle11, peut-on encore faire « le pari sur l’intelligence » (Jean-Marie Tjibaou) qui a permis ces chefs-d’œuvre de paix civile que furent les accords de Matignon et Nouméa ? Espérons-le, car il n’y a pas d’autre issue possible pour le territoire, mais aussi pour la France elle-même. Souvenons-nous qu’en 1958, c’est une crise violente dans une colonie que les gouvernements successifs n’osaient pas décoloniser qui a emporté le régime…
- 1. Afin de manifester la double nature du territoire – collectivité française d’outre-mer officiellement appelée Nouvelle-Calédonie et pays à décoloniser appelé Kanaky par les représentants du peuple premier, les Kanak –, cet article utilise ces deux noms en les accolant.
- 2. Sauf trente et un parlementaires très à droite, comme Charles Pasqua, Philippe de Villiers ou Claude Goasguen.
- 3. Après juillet 2020, le suivi des questions néo-calédoniennes a été confié au ministère des Outre-mer puis, entre 2022 et 2024, au ministre de l’Intérieur, auquel le ministère des Outre-mer a été rattaché ; dans le gouvernement de Michel Barnier, le suivi du dossier est revenu à Matignon, pour repartir en décembre 2024 au ministère des Outre-mer, mais avec un ministre (Manuel Valls) qui a été Premier ministre et qui siégeait avec rang de ministre d’État ; avec son départ en octobre 2025, il semble que le dossier soit de nouveau repris par le Premier ministre, Sébastien Lecornu.
- 4. Voir par exemple cette intervention de Nicolas Metzdorf, député Renaissance (anti-indépendantiste) et rapporteur de ce projet de loi devant la commission des lois de l’Assemblée nationale, le 6 mai 2024, quelques jours avant que le vote de ce projet ne fasse exploser le territoire : « Avec les trois référendums et l’accord de Nouméa, la question de la décolonisation a été traitée. »
- 5. On trouvera un exemple de cet affrontement dans l’échange entre le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin et le député Jérôme Guedj lors de la discussion générale en séance publique du projet de loi constitutionnel de dégel du corps électoral, le 13 mai 2024. En février 2025, N. Metzdorf déclarait : « S’il y a un peuple premier, alors ça veut dire qu’il y a un peuple second. Moi, je suis universaliste. »
- 6. Dans un discours prononcé le 14 juillet 2024, après avoir affirmé que les populations kanakes et européennes étaient comme « l’eau et l’huile qui ne se mélangent pas », Sonia Backès a appelé à la séparation de la province Sud d’une Kanaky indépendante, dans un scénario rappelant les projets qu’échafaudaient les leaders afrikaners au temps de l’apartheid finissant ; elle a également dénoncé la disposition de l’accord de Nouméa qui interdit ce scénario comme une « trahison ».
- 7. Ce nom, « Kanaky », que les responsables politiques du peuple premier se sont réappropriés comme celui de leur projet national, ne figure d’ailleurs pas dans le texte, pas plus que dans le texte discuté à Bougival en 2025.
- 8. Ainsi parlait-il de l’Algérie, le 23 août 1961, à Hervé Alphand (alors ambassadeur de France à Washington) : « Il faut nous débarrasser de cette boîte à chagrin où nous engloutissons pour rien nos énergies et qui nous attire toutes sortes de difficultés sur tous les plans avec l’extérieur. » (H. Alphand, L’Étonnement d’être. Journal 1939-1973, Paris, Fayard, 1977, p. 365)
- 9. Voir les silences de François Mitterrand, Pierre Messmer ou Guy Mollet, qui ne sont jamais revenus sur ce qu’ils ont vraiment fait aux peuples colonisés.
- 10. « Avis sur un projet de loi relatif à la restitution de biens culturels provenant d’États qui, du fait d’une appropriation illicite, en ont été privés », CE no 409828, 23 juillet 2025. Dans cet avis sur le projet de loi de 2025 sur les biens spoliés lors de la colonisation, le Conseil d’État écarte pour ces restitutions les dispositifs accélérés qu’il avait acceptés dans la loi de 2022 sur les spoliations antisémites nazies, au nom de « l’intérêt général supérieur », considérant qu’un « motif impérieux » avait été créé par les nombreux textes et jugements nationaux et internationaux suscités par ces crimes. Au contraire, en 2025, le Conseil d’État relève qu’en l’absence de textes ou jugements de portée identique, une telle présomption ne peut être affirmée pour les spoliations coloniales.
- 11. Jean-François Merle, « Nouvelle-Calédonie : le complexe de l’assiégé vs. le pari sur l’intelligence » [en ligne], Telos, 1er septembre 2025.