MOMENTAUFNAHMEN/ INSTANTANÉS


Excellent connaisseur de Franz Rosenzweig auquel il nous a initiés au début des années 1980, mais aussi d’Emmanel Levinas et de Walter Benjamin, Stéphane Mosès, impliqué dans la vie politique et religieuse juive toute sa vie, est toujours resté pudique et discret sur lui-même. Publié en allemand et en français par une grande maison d’édition allemande, ce recueil est une manière de reconnaître l’éminent germaniste qu’était ce lecteur de Goethe et de Kafka. Les instantanés évoqués par le titre – qui se présentent en deux séries successives mais non chronologiques – sont autant de courtes séquences qui font écho à ses exils et à ses migrations successives qui le conduisent durant son enfance d’un camp d’internement à l’autre et d’un lycée à l’autre. On passe ainsi dans divers lieux : Berlin (« Berlin 1934 : j’ai trois ans. La sœur de ma mère prend congé de nous la veille de son émigration »), Amsterdam, Casablanca, Marrakech, Mazagan, le lycée Henri IV à Paris (on le voit sur une photo avec Jacques Julliard qui était le prince « tala » de ­l’École normale supérieure à l’époque). Ce ne sont pas des commentaires mais des moments pris comme autant de photos artistiques ou de fragments visibles et significatifs dont on peut relever quelques morceaux : la fascination pour les bibliothèques, librairies et cinémas, un souvenir avec son père (« un dimanche, je me promène avec mon père sous les arcades du boulevard de la Gare à Casablanca. Nous passons devant une pâtisserie. Mon père y entre et achète un croissant qu’il partage en deux, une moitié pour lui, une moitié pour moi. Il ajoute à voix basse : “Ne le raconte pas à ta mère, en ce moment, nous n’avons pas d’argent” »), les cours de Jean Beaufret, une rencontre avec Paul Celan en 1968, et la naturalisation (« Avril 1949 : Hallelujah ! Nous sommes français ! Hans Stefan Moses s’est transformé en Jean Stéphane Mosès. Il me semble que je suis né une seconde fois. Je n’aurai plus jamais honte ? N’aurai-je plus jamais honte ? »).

O. M.

Suhrkamp, 2010
98 p. 17,90 €