Notes de lecture

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Penser la foi chrétienne après René Girard, de Bernard Perret

septembre 2018

#Divers

Cet essai est au sens propre une œuvre salutaire. De quoi nous sauve-t-elle ? De ce que nous pourrions appeler la pensée bourgeoise, à la fois installée et sans fondement, jamais radicale. Dévoilant les raisons de la réception difficile de René Girard en France, et aussi de l’appréciation mitigée portée par Girard sur son propre pays, l’auteur rappelle d’abord sa leçon essentielle : il n’est d’art que religieux, c’est-à-dire radical, se portant auprès des sources, enjoignant à ­l’artiste de déchirer le tissu d’illusions qui constituait son existence personnelle avant le grand dévoilement, à proprement parler «apocalyptique», à partir duquel il assumera sa mission sacrée. Quelles que soient ses proclamations ­d’inclinaison ou de rejet à l’égard d’une religion ou de toutes, un artiste ne devient tel qu’après ce qu’il faut bien appeler un baptême. De là, il s’interdit les façons ornementales et toute autre forme de dissimulation, dont le but caché est de nous soustraire à la possibilité d’éprouver intimement la vérité prophétique de tout art authentique : voir ce qui est, et nous-mêmes d’abord, dans sa réalité nue. Mais en quoi Girard n’est-il pas un penseur bourgeois ? Soumis à l’épreuve d’un combat contre soi après qu’il a renoncé à celui, illusoire (mais conforme aux attaches sartriennes de son jeune temps), contre tel ou tel, Girard ne cesse de poser et de se poser la question de l’origine. Comment la pensée « chic », des années 1970 à nos jours, lui accorderait-elle la moindre considération, alors qu’elle est toujours surdéterminée par la récusation de l’idée d’origine (Derrida) et la dénégation de l’idée de vérité (Foucault) ? Ce n’est qu’à ce prix – celui de l’origine – que le penseur ou l’artiste peuvent prendre part à la production de quelque vérité. Cette épreuve actualise le concept crucial de la pensée girardienne : le sacrifice des autres, comme exutoire de la violence sociale, périmé par le sacrifice du Christ, par celui de l’artiste ou du penseur convertis. Il ne s’agit pas ici d’une conversion qui épouserait un dogme mais, Bernard Perret y insiste, d’une conversion qui consent à endurer la brûlure du «feu sacré» de l’origine et/ou de la vérité. Ces principes posés, l’auteur analyse la théologie du salut, puis examine quel salut individuel est possible dans le cadre d’une anthropologie qui, après Girard, ne saurait être que «mimétique». Il chemine ensuite avec James Alison, théologien anglais, dans un dialogue profond et émouvant à propos notamment du péché et du pardon, avant de ­s’affronter à nouveaux frais à la question du bien et du mal. Dans les cinquante dernières pages, creusant jusqu’aux fondements le sens de ce qu’il est convenu d’appeler le sacré, l’auteur nous tend fraternellement la main. Mais quand l’auteur pose la question de la possibilité d’une religion non idolâtre et non sacrificielle, comment ne pas entendre les cris de fureur et de terreur ? Et comment ne pas ressentir que ces cris pourraient prendre fin si nous nous laissions submerger par ce que l’auteur appelle si justement le «don de la Présence» ?

Ad Solem, 2018
330 p. 19 €

Thierry Berlanda

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