DR Barnett Rubin
DR Barnett Rubin

Les faux messies

Comment les espoirs de libération du sionisme se sont empêtrés dans le colonialisme

La guerre qui sévit à Gaza depuis le 7 octobre a réactivé de nombreux débats sur l'histoire du mouvement sioniste, et ses liens avec la question coloniale. Une histoire longue et complexe, qu'il faut s'autoriser à explorer à la lumière des évènements contemporains. 


La photographie ci-dessus a été prise en 1906 à Kamenetz-Podolsk, en Ukraine, dans ce qui était alors l’Empire russe. À droite se trouve Rose Resnick, la grand-mère paternelle de ma femme, Susan Blum. À gauche, une amie tient une publication en yiddish intitulée Der Nayer Veg (La Nouvelle Voie), l’organe du Parti des travailleurs socialistes et sionistes fondé à Odessa en 1905, dont la publication a été arrêtée par les autorités tsaristes en janvier 1907.

À la suite de l’attentat perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023 en Israël, des débats sur le sionisme et le colonialisme ont éclaté un peu partout, des campus universitaires à l’Assemblée générale de Nations unies. Les jeunes femmes sur la photo, au moins, ne sont pas colonialistes ; leur sionisme répond à la persécution des Juifs en Europe à la fin du xixe siècle. À cette époque, près de la moitié de la population juive mondiale vit sous la tutelle de la Russie tsariste, soumise à des pogroms meurtriers. Der Nayer Veg est le fruit de la ferveur qui anime les Juifs de Russie après le pogrom de Kishinev en 1903 et ceux d’octobre 1905, suite à l’échec de la révolution russe. Dans leur sillage, la jeunesse juive se radicalise : « Pour eux, la révolution était une lutte non seulement pour l’égalité sociale et la liberté politique, mais aussi pour la libération nationale, juive1. »

De nombreux Juifs américains de ma génération ont entendu ce récit des origines du sionisme. Comment cette idéologie de libération et d’autodétermination pourrait-elle avoir quoi que ce soit de commun avec le colonialisme ? Dans cette perspective, la fondation de l’État d’Israël et ses victoires militaires constituent un récit historique persuasif, qui fait écho à la louange de Dieu dans la Haggadah de Pessah : « Il nous a fait passer de l’esclavage à la liberté, de l’affliction à la joie, du deuil à la fête, des ténèbres à la lumière, de la servitude à la rédemption. » La Shoah apparaît rétrospectivement comme les « douleurs de l’enfantement » et les tribulations que le peuple juif doit subir avant le retour sur la Terre d’Israël, comme l’a prédit le prophète Jérémie : « C’est un temps de détresse pour Jacob, mais il en sortira sauvé. »

Les sionistes ont finalement réussi à réaliser leurs efforts de libération dans l’histoire mondiale. Mais ce faisant, le sionisme s’est radicalement transformé et ne ressemble plus du tout à ce qu’il était à Kamenetz-Podolsk.

De l’exil à la rédemption

L’histoire juive distingue deux exils de Palestine/Terre d’Israël : le premier, la captivité à Babylone, a eu lieu après 586 avant notre ère, lorsque Nabuchodonosor détruit le Temple de Jérusalem ; le second a lieu après la défaite de la Grande Révolte contre Rome et la destruction du Second Temple par Titus en 70 après J.-C. Au cours de leur exil, les Juifs conservent un attachement à la Palestine/Terre d’Israël tout en développant des cultures diasporiques riches et variées. La liturgie prie quotidiennement Dieu de réunir les exilés et de les reconduire dans leur patrie. Grâce aux pèlerinages et aux centres d’études, les Juifs maintiennent des liens avec la Palestine sans entrer en conflit avec ses habitants. Au fil des siècles, ces derniers ont remplacé l’araméen et le grec de leurs conquérants par l’arabe, apporté par calife Omar ibn al-Khattab, qui s’est emparé de Jérusalem et a introduit l’islam en Palestine en 638 après après J.-C.

L’espoir de salut des Juifs a parfois suscité des mouvements populaires, dirigés par de « faux messies », comme David Reuveni au xvie siècle, Sabbatai Tsevi au xviie siècle et Jacob Frank au xviiie siècle. Répété à chaque époque, ce grand récit – de l’esclavage à la liberté, de l’exil à la rédemption – n’a cessé d’accompagner la manière dont les Juifs comprennent leur histoire.

Les Juifs d’Europe ont placé de grands espoirs dans leur émancipation, qui fait suite aux Lumières et à la Révolution française. Mais, dès la fin du xixe siècle, avec la flambée de l’antisémitisme racial en Europe, ils commencent à craindre que l’émancipation n’a pas fait disparaître l’antisémitisme, mais l’a seulement transformé. C’est le spectacle d’une foule antisémite réclamant le sang du capitaine Alfred Dreyfus en France, le premier pays à émanciper ses Juifs, qui convainc Theodor Herzl que les Juifs ont besoin d’un État qui leur soit propre. Le sionisme européen de la fin du xixe siècle est une version sécularisée du messianisme traditionnel, auquel se mêle les espoirs ethno-nationalistes et révolutionnaires des minorités devant la désintégration des empires russe, austro-hongrois et ottoman.

Certains Juifs se sont retirés dans un quiétisme pieux, en attente du messie. D’autres se sont engagés dans des mouvements socialistes révolutionnaires. La plupart, dont mes ancêtres, ont emporté leurs grands desseins dans leurs valises, traînées sur l’entrepont d’un navire en route vers l’Amérique, où ces desseins ont pris de nouvelles formes, avant que la loi Johnson-Reed de 1924 ne leur ferme la porte de l’immigration.

Le sionisme considère que le recours des ultra-orthodoxes à la prière laisse les Juifs sans défense. Le sionisme se révolte donc à la fois contre cette pieuse passivité et contre l’antisémitisme. Au lieu d’attendre un messie ou de compter sur les autres (concitoyens, camarades révolutionnaires ou pays d’accueil), les sionistes soutiennent que les Juifs ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour établir un État qui leur permette de se défendre.

En Europe centrale et orientale, les Juifs présentent de nombreuses caractéristiques d’un groupe autonome, doté d’une culture et d’une langue (le yiddish) propres. Mais ils partagent leur territoire avec d’autres et n’ont aucun contrôle sur leur sécurité. Puisque le peuple juif ne dispose pas de terre sur laquelle établir un État, le mouvement sioniste se met en quête d’un territoire – ainsi que d’un parrain qui pourrait lui en assurer l’accès. C’est ainsi que le sionisme s’empêtre dans le colonialisme.

Un parrain pour le sionisme

Pour les filles de Kamenetz et des milliers d’autres comme elles, le mouvement sionisme leur offre autonomie et autodétermination. Mais Herzl affirme que le peuple juif désarmé ne peut accéder à un territoire que par le biais d’une diplomatie de haut niveau avec les grandes puissances. La recherche d’un parrain occupe la quasi-totalité du temps et de l’énergie de Herzl, depuis la veille du premier congrès sioniste en 1897 jusqu’à sa mort prématurée en 1904. Au cours de ces sept années, Herzl voyage de capitale en capitale, cherchant l’appui de l’équivalent d’une « mère patrie » pour soutenir ce qu’il appelle sans complexe la « colonisation » juive de la Palestine.

Au tournant du xxe siècle, pour les Européens, le « colonialisme » n’est pas un terme péjoratif, mais le fondement de l’ordre mondial, en vertu duquel les nations « civilisées » d’Europe dominent le reste du monde. Ainsi, lorsque Herzl écrit que le sionisme établirait un État juif « garanti par le droit international », il fait référence à l’ordre colonial.

Avant même l’adoption du programme du premier congrès sioniste, Herzl propose que le sultan ottoman accorde un territoire pour l’État juif en échange du remboursement d’une partie de la dette ottomane par des financiers juifs – bien qu’il n’existe aucune preuve que Herzl ait obtenu leur accord. En 1896, Herzl fait parvenir cette proposition au sultan Abdülhamid II. À cette époque, la Sublime Porte subit des pressions pour concéder des parts de sa souveraineté à de nombreux États européens, et les mouvements nationalistes arabes, arméniens, bulgares et même turcs commencent à déstabiliser l’empire. En outre, le sultan n’est pas seulement le dirigeant d’un empire chancelant ; il est également reconnu comme le calife, le Commandeur des croyants (amir al-mu’minin), par des centaines de millions de musulmans sunnites. Voici ce qu’il répond à l’émissaire de Herzl : « L’Empire Turc n’est pas à moi, il est au peuple turc. Je ne peux céder aucune parcelle. Que les Juifs fassent l’économie de leurs milliards. Peut-être, le jour où l’on procédera au partage de l’Empire, auront-ils la Palestine pour rien. Mais c’est notre cadavre que l’on partagera. Je ne consentirai jamais à une vivisection2. »

Herzl tente d’autres approches : en 1898, il se rend à Istanbul au moment où Guillaume II s’apprête à rencontrer le sultan. L’empereur allemand était en train de construire un empire colonial pour concurrencer la Grande-Bretagne et voulait donc sa part de l’Empire ottoman en déclin. Lorsque Herzl rencontre le Kaiser à Istanbul, il lui demande de proposer au sultan d’autoriser une compagnie privée dotée d’une charte royale, sur le modèle de la Compagnie des Indes orientales, à financer la colonisation juive de la Palestine. Cette proposition s’inspire en partie des « capitulations », qui rongent la souveraineté ottomane tout en permettant aux États européens d’établir une relation privilégiée avec les chrétiens ottomans, comme au Liban, et exemptant leurs citoyens de la juridiction des lois ottomanes. Herzl propose donc que les Juifs qui émigrent en Palestine deviennent des citoyens de la grande puissance qui les parraine.

L’empereur soumet sans enthousiasme l’idée au sultan, qui la rejette, comme il l’avait fait deux ans auparavant. Le principal intérêt de Guillaume II pour le sionisme tient à sa promesse de débarrasser l’Allemagne des Juifs : son antisémitisme va de pair avec son racisme colonialiste. Entre 1904 et 1908, ses troupes ont perpétré le génocide des Herero et des Nama (dans l’actuelle Namibie). Ce premier génocide du xxe siècle est une répétition générale de la Shoah.

Dans une dernière tentative de trouver une mère patrie pour parrainer le sionisme, Herzl se rend au Bureau des Colonies à Londres en 1902, demandant au Royaume-Uni de promouvoir la colonisation juive dans le Sinaï, la péninsule faisant partie du protectorat égyptien du Royaume-Uni. Herzl envoie ensuite son représentant négocier avec le gouvernement égyptien du Caire, contrôlé par les Britanniques. Les Égyptiens proposent d’encourager et de parrainer l’immigration juive à condition que les nouveaux arrivants adoptent la citoyenneté ottomane, que les Égyptiens conservaient sous le protectorat britannique. Herzl rejette l’offre d’égalité et insiste sur une capitulation en vertu de laquelle les Juifs jouiraient d’une citoyenneté étrangère, ce que le ministre égyptien des Affaires étrangères, Boutros Ghali, le grand-père de l’ancien secrétaire général des Nations unies Boutros Boutros-Ghali, rejette3.

En 1905, Negib Azoury, un chrétien libanais et ancien gouverneur adjoint de la Jérusalem ottomane, publie le manifeste du nationalisme arabe, Le Réveil de la nation arabe. L’ouvrage s’ouvre par un avertissement explicite aux Arabes sur le danger du sionisme, qu’il définit comme une tentative des Juifs non pas de se libérer de l’antisémitisme mais de rétablir l’ancien Royaume d’Israël à grande échelle, au moment même où la nation arabe tentait de se libérer de la domination ottomane sur le même territoire : « Du résultat final de cette lutte entre ces deux peuples représentant deux principes contraires, dépendra le sort du monde entier. »

Une décennie plus tard, les grandes puissances entrent en guerre. Les Ottomans sont alliés à l’Allemagne et à l’Autriche contre le Royaume-Uni, la France, la Russie et, finalement, les États-Unis. Le génocide des Arméniens avait déjà illustré le potentiel explosif des problématiques nationales au sein de l’Empire ottoman. Les Britanniques exploitent le mouvement de nationalisme arabe contre Istanbul et écrasent les forces ottomanes. En vertu d’une série de traités, notamment la conférence de Lausanne de 1923, les Britanniques et les Français tracent les frontières coloniales du Moyen-Orient moderne et abolissent le califat, reconfigurant l’islam par la force des armes. Cette décision aura des répercussions dans l’ensemble du monde musulman, du mouvement Califat sous l’Inde britannique en 1919 au message d’Oussama Ben Laden aux Américains le 7 octobre 2001.

En novembre 1917, la diplomatie sioniste menée par le Dr Chaim Weizmann persuade le Cabinet britannique de publier la déclaration Balfour, qui stipule que le gouvernement « envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif ». Du point de vue des Juifs, il s’agit de la réalisation d’une prophétie et de ses espoirs. Pour les Britanniques, une telle patrie garantirait la domination coloniale en Palestine et en Syrie après la défaite des Ottomans, la protection du canal de Suez (essentiel pour relier la Grande-Bretagne à ses colonies asiatiques) et le soutien de la population juive prise entre la Russie antisémite (alliée de la Grande-Bretagne) et la coalition des empires centraux, tout en répondant aux aspirations du sionisme chrétien. Ainsi, l’abolition du Califat ottoman est étroitement liée à l’adoption du sionisme comme doctrine officielle de l’Empire britannique, les deux résultant du démembrement par la Grande-Bretagne du plus grand et plus puissant des États musulmans.

L’installation des Juifs sur le territoire

C’est à cette période que le sionisme s’est associé au colonialisme britannique, même si ce partenariat s’est inévitablement détérioré. Ni les Britanniques ni le mouvement sioniste n’ont pris en considération les habitants de la Palestine, en grande majorité arabes.

En 1919, Balfour écrit : « En Palestine, nous ne proposons même pas de consulter les habitants du pays. […] Le sionisme, qu’il soit juste ou injuste, bon ou mauvais, est enraciné dans des traditions séculaires, des besoins présents et des espoirs futurs, qui importent bien plus que les désirs et les préjugés des 700 000 Arabes qui habitent aujourd’hui cette terre ancienne4. » En 1937, Winston Churchill renchérit devant la commission Peel : « Je ne suis pas d’accord pour dire que le chien a droit à la mangeoire, même s’il y est couché depuis très longtemps. Je ne reconnais pas ce droit. Je n’admets pas, par exemple, qu’un grand tort ait été fait aux Indiens d’Amérique ou aux Noirs d’Australie. Je n’admets pas qu’un tort ait été fait à ces peuples du fait qu’une race plus forte, de niveau supérieur ou en tout cas qui a plus l’expérience du monde, pour ainsi dire, est arrivée et a pris leur place5. »

Pourquoi de nombreux Juifs acceptent-ils ce marché ? En tant qu’Européens, même opprimés, ils partagent les présupposés de la pensée coloniale. En outre, les circonstances ne leur laissent guère le choix. S’ils en avaient eu la possibilité, beaucoup des réfugiés juifs de l’Allemagne nazie seraient allés aux États-Unis plutôt qu’en Palestine. Mais dans les années 1930, la flambée d’antisémitisme a convaincu jusqu’aux anciens opposants juifs au sionisme qu’ils n’ont pas le choix. L’affirmation sioniste selon laquelle les Juifs ne pourraient jamais être en sécurité parmi les nations semble confirmée. Les Juifs qui ont tenté de fuir l’antisémitisme nazi se sont heurtés aux lois antisémites sur l’immigration aux États-Unis et au Royaume-Uni. En juillet 1938, à la conférence d’Évian sur les réfugiés juifs, tandis que les délégués de trente-deux pays expriment leur sympathie pour les réfugiés, seule la République dominicaine propose de les accueillir – contre rémunération.

L’attribution du mandat pour la Palestine par la Société des Nations à la Grande-Bretagne en 1920 donne à l’organisation sioniste le statut juridique d’un organisme public auprès de l’Administration de la Palestine et prévoit que les autorités mandataires « encourageront l’installation des Juifs sur le territoire ». Le mandat interdit toute discrimination envers les autres membres de la Société des Nations, mais n’offre ni protection ni représentation politique aux Arabes palestiniens.

En tant que sujets coloniaux, ces derniers n’ont pas le pouvoir de réguler l’immigration sur leur territoire. L’association du régime nazi, du rejet unanime exprimé à la conférence d’Évian et du mandat britannique sur la Palestine font alors peser toute la charge de l’accueil des réfugiés juifs sur les Palestiniens, dont le petit pays n’a rien à voir avec l’origine de la crise et se trouve dépourvu de toute autonomie politique.

L’augmentation rapide de l’immigration juive au début des années 1930 est l’un des éléments déclencheurs de la grande révolte arabe de 1936-1939, de la grève générale à l’insurrection armée. Elle vise à la fois le pouvoir britannique et les communautés juives. Pour la réprimer, les troupes britanniques procèdent à des massacres, des exécutions arbitraires et des arrestations massives dans la population civile, fournissant des armes aux milices sionistes pour qu’elles lui servent d’auxiliaires. S’il y a déjà eu des affrontements entre les colons et la population locale au sujet des droits sur la terre et des rumeurs de profanation des lieux saints, c’est la première fois que le mouvement sioniste est mobilisé et armé par une puissance coloniale pour réprimer la résistance arabe. Cela crée un précédent encore en vigueur aujourd’hui, le Yishouv puis Israël étant armés par de grandes puissances pour défendre les intérêts occidentaux dans la région.

L’entreprise coloniale, un conflit sanglant et des décennies de cohabitation avec une population hostile ont leurs logiques propres, indépendantes des conceptions utopiques de Herzl. Lorsque les Britanniques quittent la Palestine, la Nakba – ou « première Nakba », comme certains l’appellent depuis l’offensive d’Israël sur Gaza après le 7 octobre – est tout aussi inévitable que les massacres qui ont accompagné la partition de l’Inde. Des batailles éclatent entre Arabes et Juifs, mais seul le Yichouv dispose d’une organisation militaire efficace et d’une direction cohérente.

La Palestine est partagée non selon le plan des Nations unies, mais selon l’équilibre des forces entre la Haganah, la Légion arabe de la Jordanie et l’armée égyptienne. Le Yichouv prétend accepter la partition, qui lui accorde pour la première fois un territoire souverain – « garanti par le droit international », selon les termes de Herzl – tout en expulsant la majeure partie de la population arabe des zones qu’il contrôle. Il étend également son contrôle sur les zones allouées aux Arabes, notamment Jérusalem-Ouest et le couloir qui relie Jérusalem à Tel-Aviv, où il procède à un nettoyage ethnique.

Indigènes ou colons ?

Il y a eu des tentatives pour montrer que la Nakba n’avait pas eu lieu, que la Haganah et d’autres forces armées sionistes n’avaient commencé leurs opérations qu’en réponse à l’invasion des armées des États arabes, que les Palestiniens avaient fui en recevant l’ordre de quitter les zones jusqu’à ce que tous les Juifs aient été tués et, en général, que les victimes palestiniennes de la Nakba étaient les agresseurs de la population juive et que les forces sionistes/israéliennes ne faisaient que se défendre.

Toutes ces affirmations sont fausses. La négation de la Nakba n’est pas plus crédible que celle de la Shoah. Les autorités israéliennes, qui niaient autrefois la Nakba, prônent aujourd’hui explicitement une « deuxième Nakba ». En tout état de cause, la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 10 décembre 1948, stipule dans son article 13 que « toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays » : il est incontestable que ce droit au retour a été refusé aux réfugiés palestiniens. En effet, les défenseurs de l’État d’Israël interprètent parfois le droit au retour comme un refus du droit à l’existence de l’État ou une incitation au génocide, apparemment ignorants de doutes sur la légitimité d’un État dont l’existence requiert un nettoyage ethnique.

L’État d’Israël est donc certainement un produit du colonialisme, à moins que l’Empire britannique n’ait rien à voir avec le colonialisme. Sans le démembrement de l’Empire ottoman par les Alliés après la Première Guerre mondiale, sans le mandat britannique imposé par la Société des Nations et sans le statut officiel que ce mandat a accordé à l’Organisation sioniste en Palestine, Israël n’aurait pas pu voir le jour. Le Pacte de la Société des Nations a inscrit le racisme et le colonialisme dans le droit international en définissant les mandats comme une institution par laquelle les « nations développées » se verraient confier le « tutelle » des « peuples non encore capables de se diriger eux-mêmes dans les conditions particulièrement difficiles du monde moderne »6. Mais l’État d’Israël n’est pas seulement le produit du colonialisme. Sans la persécution des Juifs en Europe, sans l’effort intellectuel et politique que ce peuple autrefois sans défense a déployé pour se mettre durablement sur la carte du monde et sans le long attachement historique et religieux des Juifs au territoire de la Palestine, il n’y aurait pas eu d’État d’Israël non plus. Il est également vrai que sans l’expulsion violente des populations juives du monde arabe, en représailles à la fondation de l’État et à la violence de la Nakba, l’Israël d’aujourd’hui n’existerait pas.

Les Juifs sont-ils des « indigènes » ou des colons en Palestine ? Ils sont les deux à la fois. Le peuple juif est originaire de cette terre et, après deux mille ans d’exil, a développé une idéologie et un mouvement politique (plutôt que purement religieux) du « retour ». Mais sa mémoire historique n’est pas partagée avec les habitants de cette terre. Elle ne lui a pas donné le droit de confisquer ou d’occuper un seul dounam de terre contre la volonté de ses possesseurs. La mémoire historique d’un peuple, aussi profonde soit-elle, ne donne pas le droit de dominer un autre peuple.

Les Juifs israéliens sont des colons avec une mémoire historique qui a des origines dans la région. Cela inclut des Juifs qui ont fui ou ont été expulsés de certains pays arabes ou musulmans voisins. Ils proviennent donc de la région mais pas de la Palestine, ou seulement dans leur mémoire historique. Cette dernière distingue Israël des autres États coloniaux. De même, cette nation est fondée sur un colonialisme de peuplement qui n’a pas de « mère patrie » vers laquelle ses membres pourraient retourner, comme les Français en quittant l’Algérie. Les colons actuels de Cisjordanie et du plateau du Golan pourraient en effet retourner d’où ils viennent – leur « mère patrie » est l’État d’Israël –, mais il n’en va pas de même pour les citoyens d’Israël dans leur ensemble : ils ne peuvent pas retourner sur les lieux de la Shoah ou dans les États arabes et musulmans qui les ont expulsés. La Grande-Bretagne puis les États-Unis ont joué le rôle de mère patrie en conquérant le territoire, en ouvrant la voie au peuplement et en armant les colons, mais ils ont refusé de prendre en charge le sort des réfugiés juifs –de l’Allemagne nazie, d’Irak dans les années 1950 ou d’un futur embrasement en Palestine.

À la place, le mouvement sioniste et l’État juif ont réussi à construire une nouvelle nation qui est désormais née sur ce territoire – bien que la question de savoir sur quelles parties du territoire et avec quels droits précis est décisive pour déterminer si Israël est un régime d’apartheid. Le débat sur le droit à l’existence de l’État d’Israël aurait pu avoir un sens avant sa fondation, mais aujourd’hui il n’a plus lieu d’être : Israël existe. En tant que membre des Nations unies, il a le droit de continuer à exister et de se défendre contre d’autres États. Selon la charte des Nations unies, il a également le droit de défendre son intégrité territoriale, mais la mise en œuvre de ce droit implique de délimiter les frontières de l’État d’Israël, ce qui dépend d’un accord de paix reconnaissant les droits des Palestiniens. Seul un tel accord peut assurer la sécurité d’Israël en tant qu’État.

Une origine ne fait pas un destin. Que la création d’Israël tienne à la collaboration du sionisme avec le colonialisme n’implique pas que la seule solution soit une « décolonisation » qui détruirait l’État et expulserait ses habitants. Ce qui est répréhensible dans le colonialisme, ce n’est pas l’immigration ou l’installation d’une population d’origine étrangère, mais la domination d’un groupe sur un autre. Il est impossible de refaire l’histoire, mais il est possible et même nécessaire d’assurer un avenir où les Palestiniens et les Israéliens jouissent de droits égaux. Les deux peuples doivent pouvoir choisir leur gouvernement, dans deux États distincts mais égaux ou bien dans un seul État avec des droits égaux. Le consensus international, à l’exception du gouvernement israélien, en faveur de la première solution et l’impossibilité manifeste des Israéliens et des Palestiniens d’avoir une organisation politique commune, font peser la balance en faveur de cette solution.

Encore un faux messie

La guerre en cours à Gaza met en lumière les pires aspects du colonialisme, notamment les massacres aveugles de populations civiles par Israël, justifiés au nom de la légitime défense, et le massacre aveugle de civils par le Hamas, justifié au nom de la résistance. Cet usage aveugle de la force s’accompagne par le déploiement d’une histoire falsifiée et de concepts déformés en défense de la violence – des falsifications et des déformations qui contribuent à perpétuer le conflit. L’État d’Israël est en partie un produit du colonialisme, mais le colonialisme est une réalité historique contingente. Les raisons qui font que certaines personnes sont colonialistes et d’autres anticolonialistes ne sont pas toujours si différentes. Certaines sont victimes ou bourreaux aujourd’hui en raison de leur relation à d’autres dans le présent, et non en raison de leur histoire de victime ou de bourreau dans d’autres circonstances. « Victime » n’est pas une identité permanente, mais un rôle dans une relation à d’autres – un rôle qui peut et doit être transformé.

Le roman utopique de Herzl, Altneuland (1902), traite de l’origine messianique du sionisme. Dans son récit d’une visite en 1923 dans une « Palestine juive » futuriste – mais très viennoise –, le narrateur se rend au magnifique opéra de Jérusalem pour assister à une représentation sur la vie de Sabbataï Tsevi. En 1648, à l’époque de massacres massifs de Juifs en Ukraine, Sabbataï a proclamé sa vocation messianique dans une synagogue de Smyrne. Il a réuni des adeptes parmi les communautés juives du monde entier : beaucoup ont vendu leurs biens et se sont préparés à partir pour la Palestine, jusqu’à ce que leur messie soit convoqué par le sultan ottoman, en présence duquel il se convertit à l’islam en septembre 1666.

Dans le roman, pendant l’entracte, le public s’interroge : comment un tel escroc a-t-il pu avoir autant d’adeptes ? « Le peuple ne croyait pas ce qu’ils disaient, mais ils disaient ce que le peuple croyait, remarque David. […] L’attente fait le Messie. […] Ce n’est que plus tard, à la fin du xixe siècle, quand les autres nations civilisées avaient manifestement pris conscience d’elles-mêmes, que notre peuple dispersé reconnu qu’il ne devait attendre son salut que de ses propres forces et non de prodiges imaginaires. Ce n’était plus à un individu prédestiné, c’était à la personnalité même du peuple, réveillée et vivante, qu’il appartenait de préparer la rédemption. […] Les actes de Dieu par les Juifs ! disent nos vrais croyants, ceux qui ne se laissent pas mener par des rabbins fanatiques7. »

Le sionisme aspire à ce que les Juifs affirment leur « personnalité » pour devenir une des « nations civilisées ». Cette distinction entre les nations civilisées et les autres contient l’essence du colonialisme. Dans son manifeste L’État des Juifs (1896), Herzl écrit : « Nous [l’État des Juifs en Palestine] devrions former une partie d’un rempart de l’Europe contre l’Asie, un avant-poste de la civilisation opposé à la barbarie. » Ce concept de salut par la domination s’est finalement avéré être encore un faux messie.

Sans ce salut, le récit de l’histoire juive moderne perd son dénouement. Israël s’enfonce, la tête en avant, dans une offensive militaire, dont les chercheurs spécialistes de la Shoah ont dénoncé le risque de dérive vers le génocide. La métamorphose de la victime en bourreau ne donne ni espoir ni sens aux souffrances du passé. Pas plus que la comparaison des événements présents avec la Shoah ne revient à les assimiler : comme le souligne Masha Gessen, il est impossible de tirer les leçons d’un événement historique si toute comparaison avec lui est interdite8.

Mais la destruction du Second Temple, en inversant le retour de l’exil babylonien, avait également détruit le précédent récit de l’histoire juive. Les rabbins palestiniens du IIIe siècle avaient fait l’expérience amère de messies ratés. Le traité Sanhédrin du Talmud rapporte que les rabbins ‘Ullah, Rabbah et Yohanan ont tous dit du messie : « Qu’il vienne, mais que je ne le voie pas. » Rech Lakich, un autre rabbin de cette génération, demande si c’est à cause des douleurs de la naissance du messie, comme le raconte Jérémie. Rabbi Yohanan répond : « Dieu dit : “Ceux-ci [les Gentils] sont mon ouvrage, et ceux-là [les Juifs] le sont aussi ; comment détruirai-je les premiers à cause des seconds ? » (Sanhedrin 98b) Sans justice, Dieu lui-même ne peut supporter de voir le salut d’Israël.

Cet article est d’abord paru dans la Boston Review, le 4 janvier 2024. Il est traduit par Jonathan Chalier.

  • 1. Jonathan Frankel, Prophecy and Politics: Socialism, Nationalism, and the Russian Jews, 1862-1917, Cambridge University Press, 1984, p. 329. Voir aussi J. Frankel, « La “Diaspora” et la fragmentation de la pensée politique juive à l’époque moderne », trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat, Raisons politiques, no 7, août 2002, p. 79-102.
  • 2. Theodor Herzl, Journal, 19 juin 1896, cité par Daniel Amson, Israël et Palestine, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Politique aujourd’hui », 1992, p. 38.
  • 3. Voir Desmond Stewart, “Herzl’s Journeys in Palestine and Egypt”, Journal of Palestine Studies, vol. 3, no 3, printemps 1974, p. 18-38.
  • 4. Voir Rashid Khalidi, The Hundred Years’ War on Palestine: The History of Settler Colonial Conquest and Resistance, Londres, Profile Books, 2020.
  • 5. Voir Martin Gilbert, Churchill and the Jews: A Lifelong Friendship, Henry Holt and Company, 2008.
  • 6. Voir Susan Pedersen, The Guardians: The League of Nations and the Crisis of Empire, New York, Oxford University Press, 2015.
  • 7. Theodor Herzl, Terre ancienne, terre nouvelle [1902], trad. Louis Delau et Jonathan Thursz, présentation Raymond Trousson, Genève, Slatkine, 1931, p. 117.
  • 8. Masha Gessen, “In the shadow of the Holocaust: How the politics of memory in Europe obscures what we see in Israel and Gaza today”, The New York Times, 9 décembre 2023.