L’Europe à venir
Éditorial
À l’heure où les événements les plus inconcevables deviennent possibles, la tentation de céder au repli ou au relativisme grandit. En 2024, l’Union européenne connaîtra des élections cruciales pour son avenir, qui nous invitent au contraire à renouer avec un effort d’imagination, seul capable d’ouvrir de nouveaux possibles politiques.
Une nouvelle année s’ouvre, sous une lumière inquiétante. Et si la formule d’Antonio Gramsci n’avait pas été usée jusqu’à la corde, on serait tenté de trouver dans le ciel de cet hiver une impression de « clair-obscur où surgissent les monstres », cet entre-deux séparant un vieux monde qui se meurt d’un nouveau qui tarde à apparaître : monstre de la guerre, du dérèglement climatique, de la déraison ou de la violence politique, apparus dans la brèche temporelle où nous serions tombés. Mais l’impression de clair-obscur ne date pas d’hier… pas plus que ces figures de l’adversité n’ont surgi en un jour. Une partie de notre malaise vient justement de ce que nous ne savons pas dire à quel moment, à la faveur de quel événement, la conscience d’avoir basculé dans une réalité nouvelle s’est imposée à nous.
François Hartog a montré que ce qui caractérise notre expérience contemporaine du temps tient autant à la difficulté d’identifier des événements qui font rupture avec le passé qu’à celle d’imaginer l’avenir. Les deux sont liées : l’effondrement des attentes eschatologiques a mis l’idée même d’avenir en crise, rejaillissant sur un présent désormais clôt sur lui-même. C’est dans ce rapport au temps que se loge la véritable figure de la monstruosité : le « présentisme » relève d’un « présent monstre », qui représente « à la fois tout (il n’y a que du présent) et presque rien (la tyrannie de l’immédiat)1 ». Cet émiettement de l’expérience est aussi ce qui nourrit un sentiment paradoxal de déréalisation du monde. Alors que le réel ressemble de plus en plus à un mur contre lequel on se cogne, il faut parfois quelques secondes pour se persuader que c’est bien lui qu’on appréhende, et non des images tirées d’une série dystopique. La tentation est alors grande de céder au relativisme ou au repli ; de regarder l’actualité comme s’il s’agissait d’une fiction, en choisissant d’y adhérer ou pas, de s’en inquiéter ou pas. Et bien souvent, de ne pas s’y engager. Si Esprit forme une résolution pour 2024, c’est celle de ne pas renoncer à nommer les événements, les mettre en perspective et identifier des continuités et des ruptures dans ce qui nous arrive. Non pour y fixer d’hypothétiques « points de bascule » qui se dérobent toujours, mais pour maintenir active ce que Ricœur appelait « la tension entre horizon d’attente et espace d’expérience », nécessaire « pour qu’il y ait encore histoire2 ».
Si Esprit forme une résolution pour 2024, c’est celle de ne pas renoncer à nommer les événements, les mettre en perspective et identifier des continuités et des ruptures dans ce qui nous arrive.
Brutalement rappelée à son histoire par la guerre qui se poursuit en Ukraine, l’Europe pourrait bien se trouver en 2024 à l’une de ces croisées de chemins. Au printemps se tiendront des élections au Parlement européen, dont les enjeux sont d’autant plus critiques qu’elles précèdent de quelques mois les élections présidentielles américaines, à l’issue très incertaine. De ce scrutin dépendront notamment la poursuite du soutien à l’Ukraine et les chances d’engager une véritable transition vers des économies moins destructrices de nos environnements. C’est aussi ce nouveau Parlement qui devra se saisir de la régulation des outils d’intelligence artificielle, dont l’usage pénètre déjà notre quotidien. Or, sur tous ces sujets, il ne suffit pas de reconnaître que l’Union européenne est à la fois un ensemble d’institutions et une échelle d’intervention nécessaire pour retrouver une puissance d’agir. Encore faut-il mesurer qu’elle est traversée de clivages politiques, porteurs de visions radicalement antagonistes. Pendant que le sentiment démocratique s’étiole, certains n’ont pas renoncé à transformer le monde, parfois pour le pire. Et si ces élections européennes semblent intéresser davantage les électeurs que les précédentes – ce dont il faut se réjouir –, les intentions de vote laissent entrevoir une inquiétante poussée des partis d’extrême droite. Or, qu’il s’agisse de politique internationale, de lutte contre le changement climatique ou de défense des droits humains, ces derniers entendent façonner une Europe en tous points opposée à celle dont nous avons besoin.
La question qui se pose aujourd’hui aux Européens est de savoir s’ils croient encore dans un projet de paix fondé sur le droit et la dignité de la personne, et s’ils sont prêts à le défendre, pour eux-mêmes et pour les autres. La guerre en cours à Gaza, loin de nous en détourner, redouble au contraire cette interrogation. Dès lors, il ne s’agit plus de savoir dans quel entre-deux nous serions coincés, dans l’attente du moment où le monde redeviendrait lisible et partageable. Il faut, à l’invitation de Ricœur, faire cet effort de mise en rapport de l’expérience et de l’attente, seul capable d’ouvrir des horizons de mobilisation. Cette faculté est précisément, chez Ricœur, celle de l’imagination, dans laquelle nous essayons notre « pouvoir de faire3 », et sous le signe de laquelle, avec et pour ses lecteurs, Esprit voudrait placer la nouvelle année.
Esprit
- 1. François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003, p. 217.
- 2. Paul Ricœur, « L’initiative », dans Du texte à l’action. Essais d’herméneutique, t. II, Paris, Seuil, coll. « Esprit », 1986, p. 275.
- 3. P. Ricœur, « L’imagination dans le discours et dans l’action », Du texte à l’action, op. cit., p. 225.