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Université populaire Quart Monde, Paris, 1981 (photographie François Beauchet)
Université populaire Quart Monde, Paris, 1981 (photographie François Beauchet)
Flux d'actualités

Les solidarités du milieu

Une critique du travail social

Les travailleurs sociaux ne peuvent pas seuls retisser les liens sociaux des personnes les plus pauvres. Et ces dernières, subissant l’opprobre général, sont poussées à se rejeter les unes les autres, empêchant toute mobilisation. Pour le père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, il faut donc inventer un travail social au service des liens familiaux et communautaires.

Lorsqu’on interroge les personnes ayant l’expérience de la pauvreté sur la signification du mot « social », elles évoquent la peur des travailleurs sociaux, de se voir retirer un enfant, d’être mis sous tutelle, de subir des décisions de logement à leur place, de ne pas pouvoir être accompagnées par la personne de leur choix pour un rendez-vous avec un travailleur social… Plus généralement, elles expriment le sentiment que les travailleurs sociaux ont tout pouvoir sur eux. Le camp des sans-logis à Noisy-le-Grand, créé par l’abbé Pierre en 1954, où est né ATD trois ans plus tard, est décrit par plusieurs de ses habitants comme « un camp d’internement1 ». La générosité des uns est vécue comme une prison par les autres.

Comment expliquer ce paradoxe selon lequel ceux qui sont mandatés pour soutenir les personnes en difficultés sont celles que ces dernières craignent le plus ? Comment comprendre ce conflit entre des gens qui devraient être alliés ? On peut émettre des hypothèses, mais elles ne feront que souligner le silence des personnes démunies et dominées.

De l’inadaptation à l’exclusion sociale

Pour Joseph Wresinski, homme de la misère ayant réuni son peuple, le Quart Monde, le pouvoir de celui qui aide peut être excessif. Sa mère lui disait : « Tu vois, quand ils viennent nous donner des habits, ils nous parlent, mais si on les croise en ville, ils nous ignorent. » Un jour, Joseph demande à sa mère : « Mais pourquoi as-tu encore accepté des vielles chaussures ? On en a déjà trop ! » Sa mère lui répond : « Tu sais, Joseph, ces gens-là, si on leur refuse, après, ils ne voudront plus jamais nous aider. » Ces mêmes personnes avaient décidé que le petit Joseph serait mieux aux orphelins d’Auteuil plutôt que de rester dans cette famille sans ressource et ce logement insalubre. Ce jour-là, Lucrèce Wresinski s’est rebellée et Joseph est resté dans sa famille2.

Les pouvoirs publics ne comprenaient pas ce que le père Joseph Wresinski et les habitants voulaient faire dans le camp des sans-logis. Leur solution aurait été de raser le camp et de disperser les familles qui y vivaient. Le père Joseph a alors poussé une des premières bénévoles de l’association, Alwine de Vos van Steenwjik, en poste à l’Organisation de coopération et de développement économiques, à mobiliser des intellectuels. Elle a organisé un colloque international sur l’asociabilité dans le bidonville de Noisy-le-Grand en avril 19603.

Aux yeux des contemporains, le progrès économique des « Trente glorieuses », allié aux victoires ouvrières transcrites par les quatre piliers de la sécurité sociale, avait fait disparaître la misère. Les gens qui ne suivaient pas le progrès économique étaient des « asociaux » : par exemple, ils n’étaient pas assez intelligents pour s’adapter au progrès, ou bien ils avaient une moralité douteuse et en subissaient les conséquences. Joseph Wresinski, ainsi que les sociologues Jean Labbens et Jules Klanfer, ont montré que les habitants du camp des sans-logis s’étaient au contraire intelligemment adaptés aux conditions impossibles qui leur étaient imposées. Ils ont proposé de substituer à l’interprétation de la misère par l’inadaptation celle par l’exclusion sociale4. Si la raison de la misère est « entre nous » et ne réside pas dans des personnes à réparer ou réadapter, l’action à entreprendre change de nature.

Les liens familiaux et communautaires

Les travailleurs sociaux ne peuvent pas seuls retisser les liens sociaux des personnes les plus pauvres avec les autres citoyens. Plus encore, les pauvres, subissant l’opprobre général, sont poussés à se rejeter les uns les autres, détruisant ainsi toute possibilité de mobilisation. Pour Wresinski, il faut donc inventer des travailleurs sociaux au service des liens familiaux et communautaires, ce qui semble inconcevable dans une société individualiste.

Dans son rapport de 1985, Wresinski montre que le travail social ne sait pas soutenir les solidarités du milieu, voire qu’il contribue, comme le reste de la société, à ce que le milieu ait honte de son expérience et de son histoire, au point de décourager toute solidarité. « Les gens se démènent avec des contraintes que les autres ignorent : la menace de la faim, du froid, de l’éclatement familial et de la rupture de toutes les solidarités autour d’eux. Face à cette angoisse-là, ni la sécurité sociale, ni l’aide sociale ne permettent aux personnes d’être assurées d’une solution. Notre société propose une protection sociale individuelle ou familiale ; les sous-prolétaires savent qu’elle est inefficace si elle ne fonctionne pas au niveau d’un milieu : leur vraie “sécurité sociale”, ce sont ceux qui ont partagé les mêmes expériences et qui disent : on ne laisse pas une famille à la rue, les hommes ne sont pas des chiens5. »

Une famille, qui avait eu du mal à trouver un logement en HLM, a été expulsée parce que la mère a accueilli chez elle une parente qui était malade et à la rue… Elle ne comprenait pas qu’il lui soit interdit de le faire. Ne considérer que l’intérêt immédiat individuel ou de la cellule familiale en ignorant les valeurs les plus profondes des gens, forgées par leur histoire, c’est construire des interventions vaines, voire contre-productives. Sans une compréhension fine de l’histoire collective du milieu, les actions des intervenants sont mises en échec. De son côté, la population continue de résister en fonction de ses valeurs : « C’est tout un quartier qui cache un enfant que l’on veut placer, c’est l’hébergement en surnombre d’une famille à la rue, c’est le silence devant la police, c’est le lait qu’on partage avec les enfants du voisin, c’est le coup de main que l’on demande à l’homme sans travail depuis des années6… »

Les textes règlementaires du travail social évoquent « l’intervention sociale d’intérêt collectif » et « l’intervention sociale d’aide à la personne ». La prédominance de la seconde est forte et les progrès de l’idéologie néolibérale ne font qu’accentuer ce déséquilibre. Isabelle B., travailleuse sociale à Reims pendant des années, a été pionnière dans l’intervention sociale d’intérêt collectif, mandatée notamment pour soutenir la création d’associations de locataires dans des quartiers dégradés. Les résultats étaient manifestes, que ce soit du point de vue des liens sociaux, de l’exercice des droits, du sens des responsabilités et du désenclavement des quartiers. Une telle démarche n’empêchait pas de soutenir chaque personne, mais le soutien individuel prenait place au sein d’un projet qui avait un sens et qui mobilisait les personnes. Pourtant, Isabelle B. a fini par se sentir trop seule dans le travail social et rejoindre ATD à plein temps.

Mais que font les travailleurs sociaux ?

ATD Quart Monde a longtemps été perçu comme anti-travail social. De fait, il osait dire certaines violences institutionnelles que la population pauvre lui confiait. Les travailleurs sociaux ont eu souvent le sentiment d’être les ennemis d’ATD. Force est de constater que critiquer le travail social fait le bonheur de celles et ceux qui veulent moins d’État, moins d’impôts, moins de commun, et finalement trahissent leurs semblables.

Le conflit ne venait pas tant de l’organisation que de la population elle-même. Mais l’injustice épistémique à l’œuvre dans ces relations de pouvoir rendait ces conflits invisibles. Le croisement des savoirs et des pratiques est élaboré par ATD dans les années 1990 pour que les savoirs d’expériences des personnes en situation de pauvreté, les savoirs d’action des professionnels et les savoirs d’étude des universitaires se construisent ensemble7. Des formations en commun ont permis, selon cette méthode, de déconstruire le conflit entre travailleurs sociaux et personnes en situation de pauvreté, en créant des frictions épistémiques afin de prendre conscience des différentes représentations et logiques en présence, et ainsi de découvrir des possibilités de coopération.

Mais aussi, combien de fois avons-nous entendu de simples citoyens se plaindre de certaines familles en disant : « Mais que font les travailleurs sociaux8 ? » Mais nous leur répondons : « Qu’avez-vous fait dans votre école, dans votre immeuble, dans votre quartier, pour que cette famille ait des relations et que les enfants aient des amis ? » La société hyperspécialisée fait que le citoyen se dit que c’est une affaire de spécialiste ; le modèle médical s’impose. Penserait-on, pour des questions comme le racisme ou le sexisme, à demander : « Que font les travailleurs sociaux ? » La misère est alimentée par l’exclusion sociale, héritée et ancestrale, et par la « pauvrophobie », qui entraîne des préjugés et conduit à la discrimination9. Le sort des plus pauvres se joue bien dans la société !

On pourrait rêver que le travail social développe plus « l’intervention sociale d’intérêt collectif » dans les communautés pauvres, mais aussi entre différents milieux, en collaborant avec des lieux de rencontres citoyennes. L’alliance entre les inclus et les exclus est la clé développée par Wresinski et ATD. La misère et la « pauvrophobie », comme le racisme ou la domination de genre, reculera par des mobilisations citoyennes, des changements de culture de tous.

Des travailleurs sociaux l’ont compris et le font. Comprenant l’enjeu sociétal de sa mission, le conseil départemental du Puy-de-Dôme a décidé de fusionner les services du travail social et de l’action culturelle. Des ateliers d’écriture, de théâtre ou de peinture ne servent pas seulement aux personnes en situation de précarité afin qu’elles se construisent, ils permettent aussi au grand public de changer. Permettre aux plus pauvres de contribuer à la culture, à la pensée, au langage et apprendre à tous à se défaire de leurs préjugés de leurs aveuglements, cela aussi peut être un champ pour le travail social. Une nouvelle responsabilité écrasante ? Peut-être, mais qui libère aussi les énergies des plus pauvres et des autres citoyens. Et les travailleurs sociaux qui l’assument semblent heureux !

  • 1. Voir Bernard Jährling, Pierre d’homme, Paris, Éditions Quart Monde, 2004.
  • 2. Joseph Wresinski, Les pauvres sont l’Église. Entretiens avec Gilles Anouilh [1983], Paris, Éditions du Cerf, 2011.
  • 3. Voir Robert Juffé, « Les déshérités », Esprit, novembre 1961. Voir aussi deux articles de Ménie Grégoire, sous le même titre, « Le camp de Noisy-le-Grand », Esprit, mai 1960 et novembre 1964.
  • 4. Le livre de Jules Klanfer, L’Exclusion sociale. Étude de la marginalité dans les sociétés occidentales (Paris, Bureau de recherches sociales, 1965) est la première publication présentant ce concept. Voir Hilary Silver et S. M. Miller, “Social exclusion: The European approach to social disadvantage, Poverty & Race, vol. 11, n° 5, septembre-octobre 2002, p. 1-2.
  • 5. Joseph Wresinski, « Enrayer la reproduction de la grande pauvreté » [1985], Refuser la misère. Une pensée née de l’action, Paris, Éditions du Cerf, 2007, p. 264. Voir aussi Semyon Tanguy-André et Bruno Tardieu, « “Nous ne sommes pas des chiens” : entre assistance punitive et reconnaissance de la dignité, la question de l’hospitalité traquée dans un rapport de Joseph Wresinski au gouvernement français », Revue du MAUSS, n° 53, 2019/1, p. 127-139.
  • 6. Ibid., p. 271.
  • 7. Voir Groupe de recherche Quart Monde-Université, Le Croisement des savoirs. Quand le Quart Monde et l’Université pensent ensemble, Paris, Les éditions de l’Atelier/Éditions Quart Monde, 1999.
  • 8. Voir Bruno Tardieu, Quand un peuple parle. ATD Quart Monde, un combat radical contre la misère, Paris, La Découverte, 2015.
  • 9. Le 14 juin 2016, l’Assemblée nationale a voté la proposition de loi instaurant un vingt-et-unième critère de discrimination des personnes, pour « particulière vulnérabilité résultant de leur situation économique, apparente ou connue de son auteur ». Voir aussi ATD Quart Monde, Pour en finir avec les idées fausses sur les pauvres et sur la pauvreté, préface de Cécile Duflot, Paris, Les Éditions de l’Atelier/Éditions Quart Monde, 2020.