Un amour de clone. À propos d’Oblivion (2013) de Joseph Kosinski
Anticipant la montée en puissance des inquiétudes contemporaines sur le surdéveloppement technologique et la crise environnementale, le film Oblivion de Joseph Kosinski (2013) présente la particularité de nouer de manière originale ces deux problématiques en une seule histoire, que l’on pourrait aborder avec la notion freudienne d’inquiétante étrangeté.
Dire que l’intelligence artificielle (IA) nourrit les plus grands espoirs comme les plus grandes craintes, et alimente les fantasmes d’un monde posthumain dans lequel des robots seraient habités par ce que le philosophe Gilbert Ryle avait appelé, en référence à Descartes, un « fantôme dans la machine1 » est devenu une platitude de style et un lieu commun de la pensée aujourd’hui. La permanence de ces fantasmes et l’engouement dont bénéficient les publications à grand succès sur ces thèmes montrent que la question de l’IA continue de fasciner, tout en suscitant sans cesse de nouvelles réflexions2. Un autre thème omniprésent dans l’ambiance intellectuelle d’aujourd’hui est celui de la disparition de la Terre habitable telle que nous la connaissons, qu’elle soit détruite par un cataclysme climatique, ou qu’elle soit ravagée par les multiples attaques environnementales qu’elle subit à cause de développements économiques incontrôlés. Bref, une Terre devenue inhabitable dans l’attente que la nature reprenne le contrôle d’une humanité devenue folle. Dans les deux cas, un monde invivable.
Ces deux thèmes parcourent le cinéma hollywoodien depuis longtemps. De nombreux films les abordent dans des productions plus ou moins réussies, qui partagent une vision dystopique d’un futur où l’IA a pris une place démesurée, l’un des modèles du genre étant le canonique Blade Runner de Ridley Scott (1982), qui à lui seul synthétise ce qui va devenir la vision cyberpunk (mot composé de « cybernétique » et « punk ») de la société future. Le film Oblivion de Joseph Kosinski (2013) présente la particularité de nouer entre elles de manière très originale ces deux problématiques en une seule histoire, que l’on pourrait aborder avec la notion freudienne d’inquiétante étrangeté. L’inquiétante étrangeté d’un monde familier devenu inhospitalier, l’inquiétante étrangeté d’androïdes trop humains et d’un couple de clones.
Film issu du roman graphique éponyme paru chez Radical Comics, Oblivion (« oubli » en langue française, bizarrement non traduit dans l’exploitation du film en France) avait divisé les critiques à sa sortie. Dans l’ensemble, les avis avaient loué la grande réussite graphique des séquences post-apocalyptiques du film, et regretté ce qui avait été qualifié de naïvetés dans l’histoire. Pourtant, même si Oblivion n’est pas le meilleur film de science-fiction post-apocalyptique, ce film mérite d’être revu aujourd’hui dans le contexte de la crise écologique et des développements de l’IA. Ceci en raison précisément de son traitement esthétique mis au service d’une narration efficace, Joseph Kosinski ayant réalisé un film dynamique avec un savoir-faire que l’on retrouvera dans son Top Gun Maverick (2022), une narration dense soutenue ici par l’emphatique bande son du compositeur français Anthony Gonzalez. L’ensemble forme une réussite esthétique et sonore facilitant ce qu’Irène Langlet appelle les « raisonnements silencieux » dans la science-fiction, ce qui n’est pas explicitement dit mais porté par la composition narrative de l’histoire3.
Une IA omniprésente et inquiétante
Rappelons l’intrigue d’Oblivion. En 2017, un objet inconnu gigantesque (il fait 96 km de long) d’origine extra-terrestre, de forme tétraédrique (on l’appelle pour cette raison le Tet), est détecté dans la région de Titan, l’une des lunes de Saturne. Un vaisseau spatial nommé Odyssée (référence probable à 2001 L’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick), piloté par Jack Harper (Tom Cruise) et son officier de liaison Victoria Olsen (Andrea Riseborough), transportant un équipage de scientifiques en hibernation dont sa femme Julia Rusakova (Olga Kurylenko), est envoyé à la rencontre du Tet afin d’examiner l’objet mystérieux. Le Tet est en réalité une immense et ultrapuissante IA qui n’entre dans le système solaire que pour trouver une source d’approvisionnement en eau, la machine s’alimentant avec l’énergie issue de la transformation de l’eau de mer. Comme dans une traversée du désert (ici le désert intergalactique), le Tet cherche des points d’eau (des planètes comme la Terre) pour faire provision d’eau avant de repartir. On pourrait dire que le Tet « fait le plein », non d’essence, mais d’eau de mer, la pompe à essence étant ici une pompe à océans.
Au moment où le Tet arrive pour faire le plein d’eau sur Terre, la Terre n’est pas vide, mais habitée par des êtres humains. Si toute l’eau des océans est aspirée, c’en sera fini de la viabilité de la Terre et de l’espèce humaine. Or l’IA poursuit un seul but, alimenter le Tet en énergie. La destruction de l’espèce humaine est l’étape nécessaire pour atteindre cet objectif. Telle une mante religieuse, le Tet aspire le vaisseau Odyssée. On découvrira plus tard que l’assignation de genre qu’Oblivion donne de l’IA en fait une IA féminine, représentée par une figure de femme, « Sally ». Juste avant la prise de son vaisseau, Jack Harper a le temps d’éjecter les autres membres de l’équipage en caissons d’hibernation pour qu’ils ne soient pas capturés. L’IA tue alors Jack Harper et Victoria Olsen, et produit des centaines de milliers de clones androïdes à leur image dans une ferme artificielle aux dimensions démesurées (images très fortes du film). L’IA-mère a engendré ses enfants sous la forme de nouveaux humains cybernétisés pour former des armées de clones lancés à la poursuite des humains, lesquels devront affronter des créatures aux frontières de l’humain4. Puis le Tet détruit la Lune, ce qui provoque sur Terre une catastrophe écologique majeure due au changement d’équilibre gravitationnel, provoquant tremblements de Terre, raz-de-marée, éruptions volcaniques, typhons etc. Les derniers humains tentent de survivre sur une Terre écologiquement dévastée en proie à des famines à grande échelle, traqués par une IA omniprésente qui devient un instrument de contrôle dystopique.
Le Tet se place alors en orbite terrestre et commence la pompe des océans. D’immenses installations de pompage d’eau de mer sont installées et un réseau de stations de surveillance est mis en place par l’IA sur toutes les côtes terrestres, tel un Internet militaire armé. Des drones armés guidés par l’IA-mère patrouillent le ciel pour éliminer tout risque que les rares survivants humains perturbent les opérations de pompage de l’eau et pour tuer ceux qui tentent de résister. Des tours aériennes, véritables nœuds du réseau, sont à la fois des stations d’observation et des points d’ancrage du contrôle. La Terre est divisée en zones, il y a une tour par zone. Les tours sont habitées par les couples de clones que l’IA-mère a fabriqués avec Jack Harper et Victoria Olsen : Jack 49 et Victoria 49 sur la tour 49 dans la zone 49, et autant pour les autres tours des autres zones. Chaque couple se croit unique. Chaque couple se pense couple, et les relations entre Jack 49 et Victoria 49 sont celles d’un couple amoureux. Une photo d’eux les montre joue contre joue. Une scène les montre dans une relation sexuelle en suspension dans la piscine de la tour 49. Chaque matin, l’IA-mère Sally demande à Victoria 49 s’ils forment une bonne équipe, et chaque matin Victoria 49 répond « oui, encore un nouveau jour au paradis ».
L’IA-mère a effacé la mémoire de Jack et Victoria et greffé dans leurs esprits une autre mémoire, une autre histoire, une « histoire à dormir debout » (selon le titre de Rudyard Kipling) : Jack Harper et Victoria Olsen seraient un couple uni, travaillant au service des survivants de l’attaque du Tet pour faciliter l’exil de l’espèce humaine sur Titan. Le pompage de l’eau de mer permettra aux humains survivants de recréer sur Titan une nouvelle Terre. L’on retrouve ici le mythe de l’utopie techniciste du grand départ vers un ailleurs écologiquement neuf grâce à une technologie triomphante. Tel le panoptique de Bentham ou l’œil de Dieu, le contrôle par l’IA-mère est total. La Terre est quadrillée par une toile mortifère qui l’assèche progressivement et la détruit. L’emprise qui tue. Un monde totalement invivable.
Ce que voit Jack 49 : l’inquiétante étrangeté d’une Terre dévastée
L’action commence en 2077 dans la région de New York, la zone 49, soixante ans après l’attaque du Tet. Nous suivons Jack 49 dans la surveillance des opérations de pompage, et apprenons à comprendre le fonctionnement des drones armés qui traquent les survivants humains. Durant toute cette partie, le point de vue proposé au spectateur est celui de Jack 49, qui parcourt une Terre dévastée par la catastrophe écologique.
Joseph Kosinski explique qu’il a cherché à situer visuellement son film dans l’univers esthétique de la science-fiction des années 1970, la période dite classique de l’art de la science-fiction, dont témoignent les peintures de Christopher Foss, des films comme Silent Running de Douglas Trumbull (1972) ou Quintet de Robert Altman (1979). De fait, comme l’ont relevé toutes les critiques du film, les images sont sublimes et l’atmosphère de la science-fiction dystopique de cette période parfaitement rendue. Les plans vertigineux de la Terre ravagée, les paysages désolés par la sécheresse totale, sont à la fois fascinants et inquiétants, et créent une ambiance de monde familier mais hostile dans lequel se débattent les survivants de l’attaque du Tet.
Les images d’une New York ensevelie sous des tonnes d’alluvions dont n’émergent que les sommets de quelques gratte-ciels sont saisissantes et d’une déroutante beauté. Dans le monde de 2077 après le désastre environnemental, la grande bibliothèque municipale de New York est désormais sous le niveau du sol. On s’en aperçoit soudainement quand le véhicule patrouilleur de Jack 49 plonge dans un canyon profond dont on découvre qu’il s’agit de la cinquième avenue de Manhattan. À d’autres moments, Jack 49 traverse des zones asséchées, anciens océans qui sont devenus des étendues de sable à perte de vue. C’est l’inquiétante étrangeté d’un monde familier devenu inhabitable après une catastrophe écologique.
L’esthétique du film est une réussite totale qui rend à merveille cette impression dérangeante d’une Terre devenue inhospitalière. Revoir ce film aujourd’hui le fait, davantage encore qu’en 2013, résonner avec les débats sur la destruction écologique de la Terre due à une exploitation industrielle qui dépasse ses capacités de renouvellement. Une angoisse déjà relevée par Gérard Klein en 1977 dans Malaise dans la science-fiction américaine (Metz, L’Aube Enclavée, 1977), à propos du virage pessimiste de la littérature de science-fiction anglo-saxonne des années 1960. Selon lui, le pessimisme de la science-fiction américaine rejoignait les inquiétudes latentes d’un vaste public, et provenait de l’émergence de la prise de conscience écologique dont Soleil vert de Richard Fleischer (1973) en était une emblématique et dramatique illustration.
Croyant œuvrer pour sauver l’espèce humaine de la Terre dévastée, Jack 49 et Victoria 49, comme tous leurs homologues des autres tours, contribuent en réalité à sa disparition. À cause de la narration fictive que l’IA-mère a imprimé dans leur mémoire et qui façonne leur comportement, ils vivent dans une fiction. Ils ne voient plus le vrai monde mais le monde que l’IA leur fait voir, la réalité que l’IA a contribué à créer, à la fois cognitivement mais aussi réellement. Cependant, Jack 49 est régulièrement sujet à des rêves étranges. Dans ses rêves, il se voit à New York avant la catastrophe, au sommet de l’Empire State Building, avec une femme. Il ne sait pas qui est cette femme. Pour lui, sa femme est Victoria 49, ils forment un couple uni, une « bonne équipe » selon les mots que Victoria 49 répète chaque jour à Sally. Les rêves de Jack 49 inquiètent Victoria 49. Elle lui dit de les oublier (oblivion) car ils vont bientôt partir sur Titan. Le Tet aura bientôt achevé le pompage des océans.
Au cours de ses missions de surveillance, Jack 49 a trouvé une zone mystérieusement épargnée par la catastrophe écologique, une clairière habitable entre des montagnes. Il y a construit une cabane où il entrepose des restes d’objets non détruits datant de la Terre avant l’attaque du Tet, ce qui l’a fait repérer par les survivants humains comme une anomalie dans le programme de l’IA. Il cherche quelque chose, il ne sait pas quoi. Le film le montre méditant devant les paysages de la Terre dévastée, se demandant pourquoi il faut quitter cette Terre, qu’il nomme « sa planète ».
Ce que voit Julia Rusakova : une « vallée de l’étrange »
Puis le film prend un tournant narratif. Les autres membres de l’équipage de l’Odyssée, que Jack Harper avait eu le temps d’éjecter juste avant de mourir au voisinage de Titan face au Tet en 2017, réapparaissent. La capsule de secours est revenue sur Terre en soixante ans, la durée pour parcourir la distance entre Titan et la Terre. Au cours d’une mission, Jack 49 découvre les caissons de sommeil et les membres de l’équipage en hibernation. Alors qu’il les examine, intrigué, il reconnaît dans l’un des caissons la femme qu’il a vue dans ses rêves. C’est Julia Rusakova, restée en vie pendant la durée d’hibernation. Surviennent alors les drones armés de l’IA-mère qui tuent les membres de l’équipage encore en hibernation. Mais Jack 49 a pu s’interposer entre Julia Rusakova et le drone, et parvient à la sauver. Il la ramène à la tour 49 et la réveille.
Au moment où Julia Rusakova se réveille, elle voit Jack 49 et Victoria 49. Elle leur demande « où est-on ? ». Ils lui racontent « l’histoire à dormir debout » que l’IA a imprimée dans leurs mémoires. Déplaçons notre regard et imaginons-nous à la place de Julia pour voir le monde par ses yeux. On lui apprend qu’on est en 2077. Elle est face à l’exacte réplique de l’homme qui était son mari, Jack Harper, mort en 2017. Devant elle il y a « quelque chose » qui ressemble trait pour trait à son mari. Elle comprend qu’il ne s’agit plus exactement de lui. Qu’a-t-elle devant elle ? Qui est cet autre qui semble être celui que j’ai aimé mais qui est mort, qui ne peut exister aujourd’hui ? Est-ce lui, un autre ? Un artefact ? Et Victoria ? S’agit-il de robots étrangement humains, d’androïdes parfaits ? Comment est-ce possible ? Julia chute alors dans une « vallée de l’étrange ».
La notion de vallée de l'étrange a été imaginée en 1970 par le roboticien japonais Masahiro Mori5, fondateur du Mukta Research Institute de Tokyo, en référence précise à l’inquiétante étrangeté chez Freud. Selon Masahiro Mori, à partir d’un certain seuil, plus un robot est semblable à un humain et plus les caractères trahissant sa création machinique induiraient un sentiment dérangeant, de répulsion, d’angoisse, précisément d’inquiétante étrangeté. L’article de Mori présentait un schéma qui fut appelé à un avenir fécond, représentant l’évolution du sentiment de familiarité en fonction de la ressemblance entre un robot et un humain. « Plus un robot ou une poupée nous ressemble, plus notre réponse émotionnelle à son encontre est positive ». Mais à un degré élevé de ressemblance anthropomorphique, quand on est devant quelque chose qui semble presque parfaitement humain, le moindre indice qui laisse tout à coup apparaître son origine non humaine produit alors un choc psychologique. On bascule dans la vallée de l’étrange.
Le sentiment de familiarité que Julia Rusakova avait pu avoir devant Jack 49 et Victoria 49 disparaît pour être remplacé par une inquiétude sourde dans le tête-à-tête avec un androïde parfait, une sorte de flou ontologique6. L’ambiguïté fondamentale d’une machine anthropomorphique (Jack 49) qui prend l’apparence de Jack Harper est parfaitement illustrée dans quelques scènes entre lui et Julia Rusakova. Quelle interaction est-elle possible avec un artefact ? Comment expliquer le phénomène de l’attachement émotionnel qui renaît chez Julia Rusakova avec un non-humain, puisque Jack 49 n’est qu’une machine créée par une IA ? Bizarrement, l’amputation mémorielle semble ne pas altérer cet attachement. Jack 49 découvre qu’il est attiré par cette femme qu’il a vue dans ses rêves pendant les nuits de la tour 49. Comme si l’être humain cybernétisé et cloné ne perdait pas sa conscience singulière et une capacité se mettre en mouvement sous l’impulsion d’un sentiment amoureux. Réciproquement, sans savoir ce qu’est exactement Jack 49, Julia Rusakova découvre qu’elle retrouve pour lui l’amour de son mari. Comme si les caractéristiques de la personne aimée, même cybernétisée et clonée, engendraient une résurgence de l’amour chez celui ou celle qui l’a aimée, validant l’affirmation de Pascal selon laquelle on n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités (Pensées, section V, 323). À la question qui émerge dans un cadre science-fictionnel, pourrait-on aimer une machine anthropomorphique qui prend la forme de la réplique clonée par une IA d’une personne que l’on a réellement aimée, Oblivion répond « oui ».
Au cours de nouvelles péripéties, Julia Rusakova et Jack 49 se retrouvent au sommet des restes de l’Empire State Building qui émergent d’une mer de sable. C’est justement au sommet de l’Empire State Building que Jack Harper avait demandé Julia Rusakova en mariage en 2017. C’est justement cet emplacement qui hantait les rêves de Jack 49 malgré sa greffe de mémoire, et dont l’image traverse le film d’un bout à l’autre, comme le marqueur mémoriel inaltérable. Il est temps alors de retrouver la vérité. À la question de Jack 49 (« qui es-tu » lui demande-t-il), Julia Rusakova lui explique qu’elle est sa femme. Et le voile se déchire : Jack 49 « voit » tout à coup autrement que ce que l’IA lui a programmé de voir. Le monde qu’il voyait comme totalement invivable lui apparaît alors comme totalement faux. Amour et vérité se sont rencontrés.
Il rentre à la tour 49 avec Julia Rusakova. Arrivé à la tour 49, il doit affronter Victoria 49 qui refuse de les laisser rentrer. La scène qui s’ensuit reproduit celle de 2001 L’odyssée de l’espace au moment où l’astronaute David Bowman revient au vaisseau avec l’autre astronaute Frank Poole et demande à l’IA nommée HAL 9000 « ouvre la porte, HAL », qui refuse. « Ouvre la porte, Victoria » demande Jack 49 à l’IA-mère qui refuse. Victoria 49 prévient l’IA-mère : « Sally, nous ne faisons plus une bonne équipe ». L’IA-mère déclenche alors un drone armé dans l’étage inférieur de la tour 49 et tue Victoria 49. Mais Julia Rusakova parvient à détruire le drone. Ils quittent la tour 49.
Il reste une dernière épreuve de vérité pour Jack 49, qui va lui permettre d’aller au bout du mensonge créé par l’IA-mère. Fuyant la tour 49 avec Julia Rusakova, le vaisseau de Jack 49 est attaqué par les drones armés et doit atterrir d’urgence en plein désert en pénétrant dans la zone 52. L’IA-mère envoie un vaisseau de cette zone piloté par un autre clone, Jack 52. Les deux clones se retrouvent face à face à terre. Jack 49 se voit lui-même sans comprendre pleinement ce qu’il entrevoit déjà. Un combat s’ensuit entre Jack 49 et Jack 52. Au moment où Jack 52 voit Julia, il vacille, reconnaissant en elle la femme de ses rêves (la même séquence au sommet de l’Empire State Building apparaît). Ce moment d’hésitation permet à Jack 49 de le neutraliser mais Julia a été blessée par une balle perdue. Jack 49 va chercher de quoi la soigner avec le matériel médical qu’il sait être dans la tour 52. Arrivant dans la tour 52, il se trouve face à Victoria 52. Pour lui, c’est Victoria Olsen, qui est morte dans la tour 49. Pour elle, croyant voir Jack 52, elle lui demande comment il va. Jack 49 comprend alors l’étendue de l’illusion que l’IA-mère a créée dans leurs esprits et la fausseté absolue du monde dans lequel ils vivent. L’aliénation est totale. La Terre est invivable car fausse, et peut-être aussi fausse car invivable.
La vérité de l’amour
Laissant Jack 52 neutralisé au sol, Jack 49 et Julia Rusakova partent retrouver les humains survivants. C’est alors le moment de la lutte à mort entre les humains et l’IA-mère. Avec les survivants humains, Jack 49 décide de détruire le Tet. Il organise une mission suicide en orbite, au cours de laquelle il déposera une charge nucléaire dans le Tet. À la suite d’un stratagème, il entre dans l’immense structure tétraédrique. À Sally qui lui dit « c’est moi qui t’ai créé, Jack, je suis ton dieu » il répond « va te faire foutre, Sally » et fait exploser la charge nucléaire au cœur même de la machinerie centrale de l’IA-mère. Littéralement soufflé de l’intérieur, le Tet explose en orbite, créant une nouvelle aube terrestre, un nouveau soleil qui se lève sur la Terre. Immédiatement, les drones armés s’écrasent au sol et les stations de pompage cessent leur succion des océans. Le sacrifice de Jack 49 a permis à la Terre d’être libérée de l’emprise de l’IA-mère.
Quelque chose a perturbé le programme de l’IA : l’amour humain. Jack 49 et Jack 52 vacillent lorsqu’ils voient Julia, ce qui laisse entendre que l’amour n’est pas effaçable même dans une mémoire reprogrammée. Les copies parfaites de Jack Harper qui se comportent en créatures autonomes contiennent, sans que l’IA l’ait voulu, quelque chose qui lui échappe. Oblivion présente l’amour humain comme un lieu métaphysique de résistance ultime contre une IA invasive et déstructurante qui s’empare de tout. Comme si l’amour définissait une spécificité non programmable de l’être humain, une caractéristique que l’IA ne peut ni atteindre ni contrôler quand bien même elle clonerait parfaitement l’organisme humain. Aux confins de l’humain, l’amour semble inaccessible à l’IA qui, dès lors, ne devine pas le projet de Jack 49 de la détruire, et échoue à se défendre. Ainsi, par contraste avec une certaine tendance en vogue aujourd’hui selon laquelle on améliorerait l’humain en surhumain voire en cyborg grâce à l’IA, Oblivion propose un retour à ce qui est plus profondément humain dans l’humain, l’amour. C’est une singularité culturelle relevant d’une autre tradition de pensée, une forme de cyberpunk à la française7.
La fin du film confirme cette interprétation. Alors que Jack 49, mort dans l’espace en détruisant le Tet, s’est libéré de l’aliénation de l’IA-mère en retrouvant en lui l’amour de Julia Rusakova, Jack 52 part à la recherche de Julia Rusakova une fois qu’il l’a vue. Au moment où il la retrouve dans la mystérieuse vallée préservée de la catastrophe écologique, une voix off se fait entendre, qui dit sa pensée : « je suis Jack Harper ». La vallée protégée a fait se joindre les deux facettes de l’amour présentées dans Oblivion comme indissociables dans un accès à la vérité de l’humain, l’amour de la Terre et l’amour de l’autre. Une écologie intégrale ?
- 1. L’expression est imaginée par le philosophe Gilbert Ryle pour désigner, suivant la conception cartésienne, l’« esprit » qui habiterait dans un « corps ». Voir La notion d’esprit. Pour une critique des concepts mentaux, Suzanne Stern-Gillet (trad.), Paris, Payot, 2005 [1949].
- 2. Voir par exemple la revue Sociétés & représentations qui a récemment consacré un dossier à l’omniprésence de l’IA dans la vie quotidienne et les transformations que cela entraîne : Christian Walter, « Laurence Danguy, Julien Schuh (dir.), « L’œil numérique », Sociétés & représentations, n° 55, 2023, Lectures [En ligne].
- 3. Irène Langlet, « Science-fiction et fin du monde : l’apocalypse et les usages partiels du genre (compte-rendu multiple) », ReS Futurae [En ligne], 14 | 2019.
- 4. On retrouve ce thème de l’étrange devant un humain non-humain dans nombre de films de science-fiction comme Planète hurlante de Christian Duguay (1995), Intelligence artificielle de Steven Spielberg (2001), ou Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve (2017).
- 5. The Uncanny Valley (1970). L’article est traduit en français dans la revue Gradhiva, 2012, n°15, p. 26.
- 6. Stéphane Marpot, « Tête-à-tête avec un androïde », Parcours anthropologiques, 9 | -1, 53-72.
- 7. Simon Bréan, « Hanter la machine : reconquêtes de la conscience humaine dans le cyberpunk à la française », ReS Futurae [En ligne], 10 | 2017.