Les chars de feu
Comment la finance a détruit le perfectionnisme moral
Plus vite, plus fort, plus haut dans la recherche d’un sommet de l’excellence, tel semble le programme perfectionniste porté par la métaphore des chars de feu. Mais, comme le montrent Chariots of Fire (1981) de Hugh Hudson, Rush (2013) de Ron Howard et Everest (2015) de Balthazar Kormakur, les enjeux financiers ont produit un blocage de la dynamique perfectionniste chère au sport.
Les chars de feu, ce sont les voitures de Formule 1 lancées à des vitesses folles sur les circuits du monde entier, dans lesquelles s’affronte l’élite des pilotes de course qui risquent leur vie à chaque compétition, tendus vers leur objectif unique, devenir champion du monde de Formule 1, stade ultime de l’excellence du pilotage. C’est un affrontement de ce type que retrace le film de Ron Howard, Rush (2013) : le duel sportif qui opposa deux pilotes de Formule 1 parmi les meilleurs mondiaux, l’anglais James Hunt (1947-1993) et l’autrichien Niki Lauda (1949-2019), en particulier durant la terrible saison 1976 qui vit à la fois Hunt sacré champion du monde et Lauda être victime de l’accident qui le défigura à vie sur le mythique circuit allemand du Nürburgring.
Mais, à l’image du char enflammé qui emmène le prophète Élie au ciel dans le Deuxième Livre des Rois, les chars de feu, c’est évidemment le titre du film de Hugh Hudson, Chariots of Fire (1981). Ce film présente une autre confrontation, celle qui opposa les deux meilleurs athlètes britanniques de leur temps, l’Écossais Eric Liddell (1902-1945) et l’anglais Harold Abrahams (1899-1978), au moment des Jeux olympiques de Paris de 1924. Regroupant ces deux films, nous proposons de considérer les chars de feu comme les moyens (symboliques ou non) par lesquels les hommes s’élèvent lorsqu’ils sont emportés par un enthousiasme qui les poussent à rechercher l’excellence, à atteindre ce qui se présente comme un sommet pour eux. Les chars de feu seraient les moyens de transport d’une « âme qui part en voyage vers le haut », selon la belle image du philosophe américain Stanley Cavell. Plus vite, plus fort, plus haut dans la recherche d’un sommet de l’excellence, tel semble le programme porté par la métaphore des chars de feu. Dans ce sens, ces deux films s’apparenteraient à des œuvres perfectionnistes, en ce qu’ils présentent une application particulière du perfectionnisme moral d’Emerson1. Nous envisageons ces duels sportifs – ces confrontations – comme des « conversations entre amis » au sens de Cavell.
Confrontons ces deux films à un troisième, dans lequel le perfectionnisme moral semble échouer alors même que toutes les conditions laissaient supposer qu’il était accessible, Everest (2015) de Baltasar Kormakur. Ce film décrit une nouvelle situation d’exception, la passion de la montagne dans la saison d’alpinisme 1996 sur l’Everest. Cette saison vit s’affronter deux alpinistes parmi l’élite mondiale des himalayistes, Rob Hall (1961-1996) et Scott Fisher (1955-1996). Mais le duel tourna à la tragédie et au drame humain : Rob Hall et Scott Fisher moururent tous les deux au cours de la descente. Huit alpinistes périrent dans la tempête d’une extrême violence qui prit par surprise les cordées engagées sur les parois les 10 et 11 mai 1996. La recherche du sommet conduisit à la chute et à l’échec. Ce troisième film nous dit quelque chose (la voix du film) sur un blocage possible du programme perfectionniste et pose la problématique de l’échec de ce programme.
Trois conversations
Pour avancer dans cette idée, regardons ces trois films en miroir les uns par rapport aux autres. Ils décrivent trois recherches de l’excellence dans la performance sportive, trois tentatives d’atteindre un sommet, trois duels de champions, trois élites sportives (athlétisme, Formule 1, alpinisme), avec trois issues différentes. En 1924, Liddell et Abrahams triomphent et restent en vie. En 1976, Hunt et Lauda triomphent, mais Lauda est gravement blessé et défiguré à vie. En 1996, Hall et Fisher triomphent, mais meurent. La confrontation par la compétition est fraternelle dans Les Chariots de feu, stimulante dans Rush, mortelle dans Everest. Le programme du perfectionnisme moral semble aboutir en 1924, est abimé en 1976 et détruit en 1996. Les chars de feu emportent Liddell et Abrahams sur leur sommet, brûlent Lauda sur le chemin du sien et consument Hall et Fisher après avoir atteint le leur. Que s’est-il passé entre 1924 et 1996 ? Notre proposition tient en un mot : la financiarisation de la société, qui dégrade puis détruit le programme perfectionniste. La compétition de 1924 est exempte de tout enjeu financier. L’enjeu financier est très présent dans la compétition de 1976. Il devient dévorant dans celle de 1996. À la fin, l’idole de l’argent dévore le perfectionnisme moral et tue la compétition elle-même qui en était l’instrument. Les enjeux financiers ont produit un blocage de la dynamique perfectionniste.
Commençons par le vocabulaire. Le mot « enthousiasme » vient d’un mot grec qui signifie « transport divin », littéralement en-theos (« en dieu »), inspiré par les dieux. Avec enthousiasme, on relève les défis les plus contraires à la raison apparente, mais qui semblent cependant vitaux pour soi. Pourquoi ? Parce qu’ils permettent l’invention d’une forme nouvelle de soi. Avec enthousiasme, on se lance dans l’aventure et ce mouvement d’élan conduit à se sentir vivre dans l’émergence d’un nouveau moi, non un moi caché qui serait enfoui et à découvrir, mais un état plus avancé de nous-mêmes qui est à créer. En cela, l’enthousiasme comme mouvement du moi (comme élan du « je ») rejoint le programme du perfectionnisme émersonien. Emerson développa une théorisation de l’accès à ce nouveau moi par une confiance dans la dynamique que l’on lance pour y accéder. Cette philosophie morale a été redécouverte puis développée dans l’époque contemporaine par Cavell, dont l’œuvre majeure déploie le programme émersonien. L’enthousiasme conduit aux cieux : le ciel de la course à pied (1924), le ciel de la vitesse (1976), le ciel du sommet de la planète (1996).
Mais le mot « enthousiasme » peut aussi revêtir la connotation plus ambiguë de « pris par la divinité » dans le sens d’une possession, comme dans le dialogue Ion de Platon : le poète crée sous l’effet de l’emprise de la divinité, comme s’il était possédé par elle, à l’instar de Dionysos possédé par les Bacchantes. Dans cette situation, l’enthousiasme (l’emprise d’une divinité) peut provoquer un emballement, une excitation d’un genre très différent. Des sectes religieuses, comme la secte syrienne des Enthousiastes (une secte gnostique du ive siècle) sont une illustration de la manière dont un certain enthousiasme peut déboucher sur le fanatisme. Dans son Essai sur la superstition et l’enthousiasme (1741), Hume attire l’attention sur les dangers possibles de l’enthousiasme, qu’il illustrera dans son Histoire d’Angleterre (1754) en interprétant les guerres civiles par le recours à un enthousiasme religieux mal contrôlé. De la même manière, dans son autobiographie Le Monde d’hier (1942), Stefan Zweig considère le déclenchement de la guerre de 1914 comme la conséquence d’un enthousiasme patriotique subit qu’il qualifie d’ivresse. Cet enthousiasme-là est davantage le reflet d’une force obscure qui se libère de manière sauvage que la recherche d’une vie pleine. Un enthousiasme ambigu qui précipite ses proies « à l’abattoir en pleine ivresse » (Zweig). Pour le dire autrement, l’enthousiasme peut aussi conduire à l’ivresse. Tout dépend, semble-t-il, de la divinité qui agit. Dans la familiarité de quel dieu sommes-nous ? De quelle amitié divine s’agit-il ? Pour utiliser l’image des chars de feu, vers quel ciel est-on emmené ? Quelle est l’influence de la financiarisation de la société sur l’enthousiasme ?
Les Chariots de feu : une conversation qui passe par Dieu
Commençons avec le film de Hugh Hudson, Les Chariots de feu. Hugh Hudson avait déjà mis en scène un documentaire sur la vie du champion automobile Fangio, Fangio-Une vie à 300 km à l’heure (1980), ce qui montre l’intérêt de Hugh Hudson pour les situations de recherche de l’excellence dans la performance sportive. Les Chariots de feu font voir l’enthousiasme de Liddell et d’Abrahams, et les estimations qu’ils font l’un de l’autre sur leurs capacités, avantages et handicaps respectifs, créant une conversation entre eux. Mais une conversation qui passe par Dieu. Pour Liddell, l’authentification de sa performance sportive est donnée par sa foi. Ayant refusé de courir un dimanche aux Jeux olympiques de Paris, le film le montre en train de prêcher en chaire sur le passage du livre d’Isaïe qui donne son titre au film. Le procédé narratif de la voix off pendant la course du 400 mètres des JO de Paris de 1924 cite intégralement ce passage : « Les jeunes faiblissent, ils se fatiguent, même les hommes d’élite [et nous pourrions préciser : l’élite des athlètes, l’élite des pilotes de course, l’élite des alpinistes] trébuchent, mais ceux qui espèrent en l’Éternel retrempent leur énergie, ils prennent de l’envergure comme des aigles, ils s’élancent et ne se fatiguent pas, ils avancent et ne faiblissent pas. »
La question qui traverse Les Chariots de feu est bien celle de l’enthousiasme et de la confiance en soi (se suivre soi-même, le fondement du perfectionnisme moral). Mais ce que semble montrer le film (la voix du film) est que seul un enthousiasme qui trouve son fondement en Dieu permet de ne pas chuter ou, pour le dire autrement, Dieu peut sauver l’enthousiasme humain, le relever de ses ambiguïtés, le purifier de sa face sombre, celle analysée par Hume ou commentée par Stefan Zweig. Pour le reformuler encore différemment, la voix du film semble dire : seule une conversation avec Dieu permettrait d’éviter l’échec de la dynamique perfectionniste. Évidemment, il serait facile de répondre que – disant cela – l’on ne fait que tourner en rond, mobilisant le mot « Dieu » pour justifier qu’un enthousiasme (« en-dieu ») serait bon alors qu’un autre serait mauvais. Une circularité herméneutique qui ne résoudrait donc rien.
Quand on mobilise le mot « Dieu », il est toujours utile de relire la règle de Wittgenstein : « la signification d’un mot est son usage dans le langage ». Cette signification est ici donnée par Liddell dans l’un des dialogues clés des Chariots de feu. À sa cousine pieuse qui lui reproche de ne penser qu’à la compétition au lieu de vouloir évangéliser par la prédication biblique, il répond : « Je pense que Dieu m’a fait comme je suis pour un but : il m’a fait aussi pour aller vite et lorsque je cours, je ressens son plaisir. » Il insiste : « et vaincre est l’honorer ». Ainsi, pour Liddell, courir, battre un record de course à pied, revient, non seulement à répondre à un appel de Dieu, mais plus fondamentalement à « faire plaisir à Dieu ». La signification que Liddell donne au mot « Dieu » dans l’usage qu’il en fait en réponse à sa cousine associe ce mot à la conviction d’être ce qu’il doit être au moment où il doit l’être. L’enthousiasme devient signe de cette adéquation à soi « pour le plaisir de Dieu ». L’élan vers un dehors de soi (selon l’expression de Cavell) correspond pour Liddell à un acte qui le fait advenir à lui-même et l’on retrouve exactement le programme du perfectionnisme moral émersonien.
Comparons avec Rush. Dans une scène de Rush, Lauda est avec sa future femme Marlene Knaus, et conduit sa voiture. Il entend un bruit mécanique qu’elle n’entend pas. À son objection (« il n’y a rien »), il répond : « Dieu m’a donné un cerveau potable mais un cul extrêmement efficace : dans une voiture je sens tout. »
Rush : une conversation qui passe par soi
L’action de Rush se situe dans les années 1960-1970, qui sont les années noires de la Formule 1. Le film documentaire de Roman Polanski et Frank Simon tourné en 1971, Week-end of a Champion, dans lequel Polanski suit, durant le week-end, Jackie Stewart, retrace cette période qui fut dramatique pour l’élite des pilotes. Peu de sécurité, peu de prise en compte des risques de mort sur les circuits. La probabilité de survie des pilotes de Formule 1 n’était que d’une chance sur trois sur les cinq années suivantes. Chaque année voyait son contingent de pilotes morts ou très gravement blessés. L’un des plus grands espoirs du sport automobile français, François Cevert, était tragiquement mort en 1973, à 29 ans, pendant les essais pour le Grand Prix des États-Unis.
Ce spectaculaire film remarquablement tourné (les séquences sur les circuits sont représentées au plus près des impressions des pilotes, les reconstitutions d’époque sont remarquables) met en scène la relation étroite qui associait Hunt et Lauda, faite à la fois d’une compétition acharnée pour être le meilleur et d’une estime qui introduit à une conversation dans cette compétition. Précisons cela. Par-delà les différences entre les deux hommes que tout semble séparer (milieu social, moyens financiers, rapport aux femmes, attitude devant la vie), Howard met en évidence un mystérieux lien qui les relie l’un à l’autre, comme une mystérieuse conversation dans la confrontation. Dans Conditions nobles et ignobles, Cavell insiste sur l’importance de la conversation entre amis dans le programme perfectionniste. Cette conversation est rendue visible par des mots précis dans le film de Howard au moment de la réponse que Lauda fait à Hunt après son accident. Réponse qui synthétise le mode de conversation qu’ont entretenu pendant toute la durée de leur rivalité Hunt et Lauda.
Pendant la course, sur un Nürburgring détrempé par des pluies torrentielles, la voiture de Lauda quitte soudain la piste, percute le mur de protection, rebondit ensuite vers le milieu de la piste où, exposée aux autres concurrents, elle est violemment percutée par la voiture qui le suit. Immédiatement la Formule 1 de Lauda s’enflamme. Il reste coincé dans un brasier à 400 degrés pendant une minute et ne doit la vie qu’au courage des autres pilotes qui se jettent dans le feu pour l’extraire de son habitacle. Avant le départ de la course, Lauda avait voulu annuler l’épreuve qu’il estimait trop dangereuse à cause des conditions météorologiques et avait demandé un vote auprès des commissaires de course. Mais Hunt, en retard de points dans le championnat du monde, avait manœuvré pour que le vote des pilotes se fasse en faveur du maintien de la course. Une conception différente de la recherche du sommet animait Hunt : là où Lauda expliquait qu’il était prêt à prendre des risques pour sa vie « à 20% mais pas à 21% », pour Hunt, « plus on frôle la mort, plus on se sent vivant ». L’accident est arrivé alors même que Lauda avait cherché à éviter que la course ait lieu. De son lit d’hôpital, Lauda voit, à la télévision, Hunt remonter progressivement vers la tête du classement mondial. Il décide alors d’abréger sa période de convalescence et réapparaît sur les circuits, à la surprise générale, six semaines seulement après son accident. C’est un véritable exploit humain. Au moment où il voit Lauda arriver, la peau du visage encore brûlée, Hunt lui dit qu’il se sent responsable de ce qui s’est passé. Lauda lui répond : « tu l’es, mais tu es tout aussi responsable de mon retour sur les circuits ».
Cette forme de conversation dans la compétition automobile avait été déjà été présentée dans la bande dessinée de Jean Graton créée en 1957, la série Michel Vaillant. Dans le vingt-troisième épisode de la série, intitulé Série noire (1973), Michel Vaillant enchaîne les abandons successifs au cours du championnat du monde de Formule 1 jusqu’à perdre sa voiture qui brûle dans un accident, accident qui n’est pas sans anticiper de trois ans celui de Niki Lauda. La meilleure voiture de l’écurie Vaillante est alors attribuée au deuxième pilote, Steve Warson, sur la décision d’Henri Vaillant, directeur des usines Vaillante. Démoralisé et ayant perdu toute confiance en lui, Michel Vaillant sera défié puis galvanisé par Steve Warson qui, par son défi, permettra à Michel Vaillant de gagner à nouveau un grand prix de Formule 1. À la dernière page de l’album, Jean Graton explicite ce mode de conversation par les mots que Steve Warson adresse à Michel Vaillant après la victoire : « Je me suis dit alors que si tu gagnais trop facilement, tu ne serais pas content de toi et n’accorderais pas de valeur à ta victoire. Au contraire, en te poussant dans tes derniers retranchements, en te forçant à te battre à mort, je t’obligeais à redevenir toi-même. » Ainsi, Série noire pourrait rejoindre la liste des œuvres perfectionnistes. De la même manière que la conversation entre Hunt et Lauda réinstalle Lauda sur les circuits, la conversation entre Warson et Vaillant réinstalle Michel Vaillant à la première place.
Everest : une conversation qui passe par l’argent
Terminons avec le film Everest. L’action du film se situe dans les années 1990, au moment où commencent les expéditions commerciales en Himalaya. L’alpiniste et écrivain Jon Krakauer, qui faisait partie de l’expédition Hall, fit du drame de la saison 1996 le thème de son récit Tragédie à l’Everest (1997) dont est tiré le film de Kormakur. Krakauer met en évidence un aspect important du drame : ce jour-là, « au moins trente expéditions se trouvaient sur les flancs de l’Everest et au moins dix d’entre elles avaient un but exclusivement lucratif ». Pour le dire autrement, ce qui apparaît dans le film Everest, c’est la description de la manière dont la démarche perfectionniste est prise dans la financiarisation de la société.
De quoi s’agit-il ? L’alpinisme de haut niveau a muté dans les années 1990 avec l’apparition des expéditions commerciales en Himalaya. Pendant quarante ans, seuls les grimpeurs d’élite s’engagèrent dans la course au toit du monde. À partir de 1984, un alpiniste australien lui-même exceptionnel, Rob Hall, eut l’idée de vendre l’accès au sommet à des alpinistes, certes confirmés, mais peut-être pas nécessairement entraînés pour tenter les 8 848 m de l’Everest et sa zone de mort en très haute altitude. Il créa pour cela en 1991 la société Adventure Consultants qui vendait l’Everest pour 65 000 dollars avec la publicité « Faites-nous confiance pour garantir votre succès et votre sécurité ». Dans l’une des scènes du film, Rob Hall dit à l’un de ses riches clients texans : « c’est bien beau de vouloir arriver en haut, mais vous me payez pour vous ramener en vie ». Un autre alpiniste, l’Américain Scott Fisher, avait lui aussi créé sa propre société en 1984, Mountain Madness, proposant des ascensions au sommet de l’Everest pour 50 000 dollars au lieu des 65 000 dollars de Rob Hall (il « cassait les prix »). Les deux sociétés étaient entrées dans une compétition commerciale féroce pour l’obtention de parts de marché sur l’Everest. Guy Cotter, le successeur de Rob Hall à la direction d’Adventure Consultants après la catastrophe de 1996, imagina une « Everest ID », sorte de « ski-pass » pour l’Everest. On est loin ici de l’esprit des Jeux olympiques de Paris de 1924 et du perfectionnisme moral émersonien.
Malgré cette tragédie qui a profondément marqué le milieu de l’himalayisme à l’époque, la financiarisation de l’Everest s’est poursuivie d’une manière accélérée avec l’arrivée sur le marché des expéditions des sociétés commerciales népalaises2. Le capitalisme commercial a alors trouvé dans le dynamisme des agences népalaises un nouvel élan porté par de riches clients asiatiques (Chine, Inde) et des figures médiatiques de sherpas, telle celle de Nirmal Purja à qui on doit l’exceptionnelle photo qui fit le tour du monde le 22 mai 2019, montrant l’embouteillage de grimpeurs au pied du ressaut Hillary à 8 790 mètres, les alpinistes bloqués par la foule en pleine zone de mort. Avec la domination commerciale des agences népalaises, la financiarisation de l’Himalaya est achevée.
Arrêtons-nous sur les causes de la mort de Rob Hall. En 1924, Liddell décide de ne pas courir car le jour de la course est un dimanche. Il ne court pas à cause de « Dieu » : courir un dimanche reviendrait à détruire la source de son perfectionnisme. Il laisse Abrahams gagner, tandis qu’il va concourir pour le 400 mètres face à l’Américain Jackson Scholz. En 1976, Lauda décide de ne pas courir au moment du Grand Prix du Japon à cause de la pluie torrentielle. Il ne court pas à cause du danger : prendre trop de risques incontrôlés remettrait en cause son programme perfectionniste. Il laisse Hunt devenir champion du monde en 1976. En 1996, Hall décide de ne pas emmener l’un des alpinistes, Doug Hansen, un facteur de Seattle, au sommet, car une tempête arrive sur l’Everest. Mais Doug Hansen avait travaillé nuit et jour pendant deux ans et fait un très grand nombre d’heures supplémentaires dans le seul but de pouvoir se payer ces 65 000 dollars et arriver au sommet de l’Everest. Il avait déjà essayé deux fois (donc payé 130 000 dollars) mais sans succès, d’atteindre le sommet. Hall l’avait convaincu de le tenter une troisième fois en lui accordant une réduction sur le prix (il avait « forcé la vente »). Aussi, Hall se sent comptable de la réussite d’Hansen. Allant contre lui-même – en cela cessant de se faire confiance dans le sens d’Emerson – il décide de l’emmener quand même au sommet. Et meurt avec Hansen. L’éthique perfectionniste a cédé devant la puissance de l’argent.
L’un des membres de l’expédition, l’alpiniste russe Anatoli Boukreev a ce mot de la fin : « il n’y a pas besoin d’une telle compétition entre alpinistes. Il y a la compétition entre chaque alpiniste et cette montagne. Le dernier mot appartient à la Montagne ». Précisément, le nom tibétain de l’Everest est Chomolungma, « la mère des mondes ». Comme si la mère des mondes rappelait au monde que l’idéal perfectionniste est fragile, que cette vulnérabilité même en fait sa fécondité, que la richesse du programme perfectionniste peut se briser, ici sur la financiarisation de la société.
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Au moment où l’on s’apprête à vivre à Paris le centenaire des Jeux olympiques de 1924, il est devenu un lieu commun de faire remarquer qu’entre l’esprit olympique pensé par Pierre de Coubertin quand il relance les Jeux olympiques à la fin du xixe siècle et le sport de très haut niveau tel qu’il se donne à voir en ce début du xxie siècle, il y a un abîme conceptuel dont les traces visibles sont une dérive liée au spectacle et à l’argent. Ce thème semble épuisé. Pourtant, notre idée ici est d’introduire une manière particulière de voir cette évolution, qui utilise la lentille conversationnelle de Stanley Cavell. En ayant considéré que la compétition entre sportifs pourrait dans certains cas s’apparenter à une forme de conversation entre amis, dans la mesure où il s’agit par cette conversation d’aller plus vite, plus haut, plus fort vers la performance la meilleure pour atteindre l’excellence dans le contexte du perfectionnisme moral, nous avons pu observer, au travers de Chariots of Fire de Hugh Hudson, Rush de Ron Howard et Everest de Balthazar Kormakur, comment la financiarisation de la société finissait par détruire la conversation.
À un moment où la financiarisation de la société exacerbe de manière drastique les inégalités sociales, il semble plus que d’actualité de redécouvrir la pertinence politique du perfectionnisme moral pour œuvrer à faire émerger un monde moins inacceptable. Une autre manière de faire dialoguer sport et politique, en quelque sorte, la démocratie étant vue comme un perfectionnisme politique à l’image du perfectionnisme moral du sport. Que les deux dérivent en même temps est une autre façon de prendre la mesure de la puissance et des dangers de l’argent.
- 1. Une liste non exhaustive des œuvres appartenant au corpus du perfectionnisme moral a été dressée par Stanley Cavell dans Conditions nobles et ignobles. La constitution du perfectionnisme moral émersonien [1990], trad. par Christian Fournier et Sandra Laugier, Paris, L’Éclat, 1993, puis par Sandra Laugier (sous la dir. de) dans La Voix et la Vertu. Variétés du perfectionnisme moral, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Éthique et philosophie morale », 2010.
- 2. Thomas Vennin, « Expéditions commerciales en Himalaya : le grand emballement », Montagnes Magazine, 9 mai 2021 ; François Carrel, Himalaya Business. Qu’avons-nous fait des 8000 ?, Paris, Paulsen, 2024.