Pierre Manent intervenant lors de la session des Semaines sociales de France au Parc Floral de paris, le 25 novembre 2011. via Wikimedia
Pierre Manent intervenant lors de la session des Semaines sociales de France au Parc Floral de paris, le 25 novembre 2011. via Wikimedia

La nation, la laïcité et l’islam

Pierre Manent sous pression migratoire

Si la profondeur et la justesse des analyses de Pierre Manent sur le projet libéral, l’Europe, la nation et les droits de l’homme demeurent, sur l’islam, il s’est incontestablement radicalisé.


En décembre 2024, dans une émission sur Le Figaro TV, Pierre Manent déclarait : « La pression est telle qu’il faut prendre des décisions concernant le nombre de musulmans en Europe. » Cette phrase, qu’il a qualifiée lui-même de « brutale », a suscité de violentes controverses. Pourtant, croyons-nous, le sujet et l’auteur de la phrase méritent mieux que des réactions polémiques et à chaud.

Un débat culturaliste

À la question posée par le titre du dernier livre de Pierre-Henri Tavoillot : « Voulons-nous encore vivre ensemble ? »1,  Pierre Manent répond que le danger contemporain est moins une fracture au sein de la société française que l’absence d’un récit collectif. Les phénomènes de replis communautaires que Jérôme Fourquet appelle « l’archipélisation de la société2  » en seraient la cause. Selon l’animatrice, Eugénie Bastié, connue pour ses opinions conservatrices, l’appartenance communautaire des musulmans français, a fortiori s’ils sont immigrés récents, prime sur l’autonomie individuelle qui caractérise les sociétés occidentales et leur culture différente pèse sur le vouloir vivre avec les autres Français. Non seulement Pierre Manent n’a pas remis en question le présupposé essentialiste et culturaliste de cette assertion, mais il l’a validé : « Dans le monde arabo-musulman, l’individualisation ne s’observe pas, l’Islam reste ce phénomène social collectif d’une prodigieuse compacité et résistance […] Cette civilisation exerce sur nous une pression considérable. » Tout en admettant la genèse coloniale de la question de l’islam, il estime que les élites européennes refusent à tort de voir dans l’islam actuel un projet politique porté par les importantes minorités musulmanes présentes dans les pays d’Europe.

En France notamment, beaucoup d’intellectuels et de politiques estiment que la laïcité, telle qu’elle a permis de régler la question politique du catholicisme, saura traiter la question de l’islam de la même manière. Cette laïcité, que Manent qualifie de « légère », a été produite sur un terreau culturel chrétien et, à ses yeux, elle n’est pas à la hauteur des défis que pose le monde arabo-musulman. À en croire Pierre-Henri Tavoillot, interlocuteur présent sur le plateau, si la laïcité permet l’exercice libre d’une foi en la tenant à l’écart du fondamentalisme, l’islam, qui est d’abord une loi avant d’être une foi, présenterait un danger politique spécifique : celui des islamistes fondamentalistes et des Frères musulmans. Mais Pierre Manent va plus loin : « Mon sentiment, c’est que la laïcité, c’est très bien. Mais, d’une certaine façon, ça ne touche pas l’islam. […] On le voit bien dans des parties de la France où un nombre important de concitoyens sont musulmans […], où la vie publique, c’est la vie musulmane comme dans un pays musulman […]. La laïcité rencontre là les limites de la République aujourd’hui. » S’il faut certainement reconnaître à nos concitoyens de confession musulmane les mêmes droits que tous les Français, la laïcité ne peut néanmoins répondre à la question qui va de pair : celle de la nécessaire inclusion des musulmans dans le vivre ensemble. On en vient alors, à la fin de l’émission, à la fameuse phrase : « La pression est telle qu’il faut prendre des décisions concernant le nombre de Musulmans en Europe », que Manent a complétée ainsi : « Cette part musulmane dans notre société ne peut pas croître indéfiniment, comme c’est le cas actuellement. »

Volonté de vivre ensemble et héritage indivis

Il importe cependant d’évaluer alors les implications de cette position.  Pierre Manent, qui regrette l’oubli de notre roman national construit par la République, semble lui-même avoir oublié le discours sur la nation d’Ernest Renan, qui justifiait pourtant le colonialisme : « Une nation est une âme […] le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis3. » En effet, c’est bien cette indivision qui est aujourd’hui en cause : tandis que certains veulent la réévaluer, voire y renoncer, parce que la dette de notre histoire coloniale est trop lourde, d’autres, avec Pierre Manent, pensent qu’en l’état actuel des choses, certains ne peuvent en hériter.

Il estime qu’en cherchant, grâce à la laïcité, neutraliser religieusement la société, nous sommes obligés par la situation actuelle à penser et agir autrement pour préserver cet héritage indivis de principes que nous ont légués les Français qui nous ont précédés : la démocratie représentative, le principe de délibération, la liberté de penser, les droits naturels, l’universalité des droits, l’égalité des membres de la communauté humaine, le rôle régulateur de l’État – même si ces principes sont critiqués pour la manière dont ils ont été mis en œuvre. Mais cette réflexivité critique sur notre histoire ne fait-elle pas aussi partie de notre héritage indivis ? Manent ne se pose pas cette question. En définitive, pour lui, la France n’aurait tout simplement plus les ressources nécessaires pour faire face au défi de l’islam que l’immigration en provenance des pays arabes amènerait dans ses bagages.

Un philosophe chrétien face à la modernité libérale

Pierre Manent n’est pas un agitateur de médias, c’est un intellectuel qui, au nom de la vérité philosophique et des principes raisonnables qui fondent notre vie en société, pense le renouvellement de notre récit collectif. L’a-t-il fait ce soir-là ? Né à Toulouse en 1948, normalien, agrégé de philosophie, il a été l’assistant et le disciple de Raymond Aron au Collège de France. Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, ancien professeur à Sciences-Po, il est membre de l’Académie pontificale des sciences sociales et auteur de travaux de référence sur Blaise Pascal, Montaigne ou Montesquieu, ainsi que sur la philosophie libérale du xixe siècle. Issu d’une famille communiste, il s’est converti au catholicisme après Mai 68, sous l’influence des cercles du philosophe et théologien catholique Jacques Maritain4.

Les travaux de Pierre Manent sur l’Europe, la nation ou l’origine de notre modernité occidentale5 sont au cœur de sa réflexion sur la généalogie de la pensée libérale, qui s’affirme selon lui à partir du xviiie siècle, quand l’homme, jusque-là animal politique et rationnel, devient « une force […] une quantité de mouvement, qui va de désir en désir et qui s’arrête quand il est mort6  ». Dès lors, ce sera la recherche simultanée de deux objectifs : la liberté de l’individu et l’égalité des individus entre eux, qui permettra aux pays européens d’aboutir à l’État moderne contemporain et à une construction européenne qui se cherche encore. D’un côté, l’individu acquiert peu à peu des droits qui garantissent ses libertés, pendant que l’État, s’autonomisant de l’Église qui imposait jusque-là les règles de vie, assure l’égalité entre les individus dans l’exercice de ces libertés publiques.

Pour Manent, le projet libéral vise à ôter tous les obstacles qui empêchent le mouvement des individus, tout en les cadrant, jusqu’à une forme de tyrannie qui ne touche pas le marché libre et non faussé. De nombreux philosophes ont accompagné la pensée libérale dans cette longue marche. Les révolutions anglaise, américaine et française la jalonnent. Dans une belle métaphore musicale, puisée aux sources, justement, de la musique baroque du xviiie siècle, Pierre Manent estime que « le libéralisme est la basse continue de la politique moderne7  ».

La critique que fait aujourd’hui Pierre Manent du projet libéral vise le contrôle sur les pratiques collectives des citoyens. Par exemple, pendant la crise de la Covid, l’interdiction des funérailles protégeait l’individu de la maladie, mais empêchait toute socialisation autour de la mort. Cette période a connu la plus formidable régression des droits individuels et des libertés publiques dans notre pays depuis le régime de Vichy. La question centrale à laquelle le libéralisme ne répond pas, c’est de savoir ce qui fait réellement vivre les êtres humains ensemble, au-delà de leurs intérêts individuels : « Le libéralisme a endormi les autres raisons d’agir que la survie8. » Il oublie les communautés d’appartenance, comme la patrie, la nation et les Églises, et les droits de l’homme, devenus l’unique principe de légitimité, ne permettent plus la préservation d’une chose commune. Manent explique que garantir les droits de l’homme, au sens étroit des droits civils et politiques, en cherchant à les élargir indéfiniment, est l’horizon des institutions européennes, qui n’ont plus d’autre projet que de s’étendre. Après la Seconde Guerre mondiale, en voulant évacuer le nationalisme raciste qui a permis la Shoah, l’Europe a jeté le bébé de la nation avec l’eau du bain fasciste et nazi.

Dans cet affaiblissement généralisé des principes de la nation, les dirigeants européens auraient perdu leur capacité à proposer un projet collectif européen à leurs citoyens vis-à-vis des autres peuples, ils n’arrivent plus à « se préférer  », comme bloc civilisationnel. L’histoire politique européenne se résume au passage d’une société organique, incorporée dans la figure royale, à la fois religieuse et politique, à une société démocratique d’agents, une société désincorporée. Dans ces conditions, Manent demande : « Comment faire société sans faire corps9 ? »

L’oumma ou la nation

Pourtant, en 2015, l’année des grands attentats terroristes islamistes en France, il estimait que plutôt que d’empêcher l’expression des religions dans l’espace public et de chercher, avec la laïcité, une neutralité impossible et tyrannique, nous devrions organiser la coexistence publique des religions10. À cette fin, les musulmans de France devraient accepter de passer un contrat social avec la nation, tout en rompant définitivement leurs liens politiques, économiques et financiers avec les pays musulmans. La référence à l’oumma, la grande communauté des musulmans, deviendrait alors un rattachement spirituel collectif, au même titre que celui des catholiques à l’Église universelle. Manent conseillait d’être « moins vétilleux  » dans certaines pratiques sociales et d’aménager un peu les lieux publics afin que les musulmans se sentent accueillis dans la communauté des Français, qu’il leur soir permis « une participation plus complète et plus heureuse à la vie nationale  ». De son côté, en plus de l’interdiction du voile intégral dans l’espace public et de la polygamie, le gouvernement devait exiger des associations musulmanes d’être formées par des figures d’autorité françaises, parfaitement bilingues et indépendantes de pays étrangers. Pour avoir suggéré ce compromis, Pierre Manent faillit être mis à l’index par ses propres amis11.

Mais en dix ans, il s’est incontestablement radicalisé. Si la profondeur et la justesse de ses analyses sur le projet libéral, l’Europe, la nation et les droits de l’homme demeurent, on peut penser que celles sur l’islam ne sont guère documentées. Le 9 décembre 2024 (comme déjà en septembre 2023 quand il critiquait le pape François lors de sa venue à Marseille), on ne savait s’il se situait dans le champ religieux, sociologique ou géopolitique. Il utilisait indifféremment, sans les définir, les formulations « islam », « monde arabo-musulman » ou « musulmans ». Comme si le projet colonial européen n’avait pas existé, alors qu’il détermine notre regard sur l’islam. Ainsi, le statut de l’indigénat désignait les non-Européens, même ceux de confession catholique, par le qualificatif « musulmans »12. Nicolas Sarkozy, parlant de « musulmans d’apparence » en se référant au faciès des jeunes de banlieues, utilisait encore cette appellation coloniale. En assignant nos compatriotes originaires du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne à la religion musulmane, comme le fait Manent, on n’a pas défini le nombre réel de musulmans en France qui adhèrent aux préceptes du Coran avant ceux de la République…

Il s’est approprié de facto le concept controversé de civilisation de Samuel Huntington13, qui fige l’humanité dans des idéaux-types culturels et religieux non évolutifs, le tout recyclant des visions simplistes, faciles à manipuler et autoréalisatrices. Sur Le Figaro TV, rendant hommage à Jérôme Fourquet, il a dit à propos des musulmans de France qu’on « pouvait leur faire quelques remarques concernant la civilité ». Seulement à eux ? En 2023, le même Jérôme Fourquet avait soufflé au président Macron le concept de « décivilisation » pour décrire la montée des incivilités et des violences urbaines qui justifiaient des politiques sécuritaires. Pourtant, les spécialistes de l’islam ne manquent pas : il suffirait de regarder dans les cercles intellectuels que Manent côtoie, à l’École des hautes études en sciences sociales, à l’université, au Collège de France ou même à l’Institut pontifical d’études islamiques à Rome qui contribua au dialogue islamo-chrétien.

Responsabilité de l’intellectuel

Les travaux en sociologie, en économie ou en urbanisme montrent que les violences dans les banlieues ne peuvent se réduire aux phénomènes de repli identitaire ou aux « origines ethniques des Français de deuxième et troisième générations », comme l’a prétendu Bruno Retailleau. Pierre Manent, se situe pourtant dans le sillage de ce roman national. Le 28 janvier 2025, François Bayrou a repris le même argumentaire culturaliste : « Dès l’instant que vous avez le sentiment d’une submersion, il y a rejet. En France, on s’en approche. » C’est avec la caution du philosophe chrétien que le Premier ministre démocrate-chrétien s’est autorisé à prononcer ces paroles.

L’héritage indivis dont parle Renan, c’est la vérité de notre histoire partagée, non pas le roman national officiel et ses biais idéologiques. Si Pierre Manent a lu Paul Ricœur, il sait que la demande des Français issus de l’immigration coloniale, c’est que nous considérions aussi leur histoire dans nos mémoires partagées14. Les débats sur les massacres des colonnes Bugeaud de la conquête algérienne, documentés par les historiens, montrent que si nous en prenons le chemin, ce sera dans la douleur. Pierre Manent devrait nous y emmener avec sa rigueur intellectuelle, plutôt que suivre l’air du temps délétère. À juste titre, il estime qu’il ne faut pas enfermer les migrants dans un statut de victime et qu’ils sont mus par l’espoir d’une vie meilleure : pourquoi alors, par un impensé colonial, les enferme-t-il dans une religion ?

  • 1. Pierre-Henri Tavoillot, Voulons-nous encore vivre ensemble ?, Paris, Odile Jacob, 2024.
  • 2. Jérôme Fourquet, L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Paris, Seuil, 2019.
  • 3. Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ? [1882], suivi de Le Judaïsme comme race et comme nation, présentation de Shlomo Sand, Paris, Flammarion, coll. « Champs classiques », 2011, p. 74. Voir aussi Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme [1950], suivi de Discours sur la Négritude, Paris, Présence africaine, 2000.
  • 4. Ambassadeur de France au Vatican de 1945 à 1948, très proche du futur Paul VI, Jacques Maritain eut une influence considérable sur le renouvellement de la pensée de l’Église catholique lors du concile de Vatican II. Converti lui-même du protestantisme au catholicisme et s’inscrivant dans la filiation d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin qu’il voulait adapter au monde moderne, il défendait la possibilité d’une philosophie chrétienne comme science fondée sur l’expérience et la raison, indépendante de la foi mais en accord avec la Révélation.
  • 5. Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme. Dix leçons, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Liberté de l’esprit », 1994.
  • 6. Entretien avec P. Manent, « Confinements, wokisme et Aron » [vidéo en ligne], propos recueillis par Pierre Valentin, Transmission, 20 novembre 2024.
  • 7. Régis Burnet, « Rencontre avec Pierre Manent » [vidéo en ligne], KTO-TV, 17 novembre 2024.
  • 8. Références ?
  • 9. P. Manent, « L’action politique devant l’indétermination politique », Esprit, janvier-février 2019.
  • 10. P. Manent, Situation de la France, Paris, Desclée de Brouwer, 2015.
  • 11. Voir Daniel Lindenberg, « Une révolution conservatrice qui avance à visage découvert », Le Monde, 15 janvier 2016.
  • 12. Marie-Claire Willems, « Histoire du mot “musulman” » [en ligne], La Vie des idées, 28 août 2020.
  • 13. Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations, trad. Jean-Luc Fidel, Geneviève Joublain, Patrice Jorland et Jean-Jacques Pédussaud, Paris, Odile Jacob, 1997.
  • 14. Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2000. Voir aussi Christophe Courtin et Roger Folikoué, « Colonisation et migrations : une faute de la République ? », Esprit, octobre 2020.