Marche du 12 novembre 2023 : rassemblement civique sur l’esplanade Simone Veil à Reims. Crédit : G.Garitan CC BY-SA 4.0 via Wikimedia.
Marche du 12 novembre 2023 : rassemblement civique sur l'esplanade Simone Veil à Reims. Crédit : G.Garitan CC BY-SA 4.0 via Wikimedia.

Antisémitisme : retour à l’histoire, un combat politique

La réaction du gouvernement Netanyahou aux attaques terroristes massives du Hamas sur la population israélienne a déclenché une nouvelle et grave offensive d’antisémitisme. Mais la lutte contre l’antisémitisme ne doit pas quitter la critique politique pour se figer en dogme. C’est l’une des leçons de son histoire de longue durée.


Depuis le 7 octobre 2023 nous arrivent les éclats de la solitude des Français juifs face à l’aggravation de l’antisémitisme, cette idéologie meurtrière qui les prend collectivement comme cibles, les enferme dans une identité ennemie, les assigne à une race dangereuse et à un pouvoir dominateur, enfin les transforme en une menace existentielle pour le reste de l’humanité.

Il faut dire l’aggravation de l’antisémitisme. Il n’a pas cessé depuis son invention moderne à la fin du xixe siècle, avec le dévoiement de la science dans le racialisme et le procès de la société démocratique, coupable d’avoir accordé aux juifs une effective reconnaissance civique et dénoncé leur persécution. Ce moment démocratique du tournant du siècle a correspondu au grand combat de l’affaire Dreyfus pour les libertés, l’égalité civique, la justice et la vérité historique.

Après 1945, l’antisémitisme n’a pas non plus cessé, en dépit d’un fait historique majeur. L’Allemagne nazie, avec ses régimes alliés et ses États satellites, l’a conduit jusqu’à la « solution finale de la question juive ». Avec l’antisémitisme apparaissent toujours des raisons de justifier son expression, de mettre les juifs en accusation, de les séparer de la communauté civique, en attendant de relancer leur persécution organisée et de condamner leur existence sur terre.

Aujourd’hui, c’est la réaction du gouvernement Netanyahou aux attaques terroristes massives du Hamas sur la population israélienne qui vient déclencher une nouvelle et très grave offensive d’antisémitisme. Avec elle se révèle l’un de ses ressorts les plus pervers : reprocher à ses victimes de se défendre ou seulement de penser, de présenter ce qu’elles vivent, comme le 7 octobre en Israël : une terreur absolue qui réveille légitimement les savoirs sur la Shoah. Les juifs vivent une atteinte à l’histoire que toute société démocratique peut subir.

Rappeler ces faits d’évidence n’indique pas que la lutte contre l’antisémitisme, qui constitua un des premiers combats de la France démocratique, doive quitter la critique politique pour se figer en dogme intouchable. Qu’a-t-on compris du passé ? Que décide-t-on de défendre pour aujourd’hui ? C’est précisément en réinvestissant la politique que les dreyfusards ont démontré le risque majeur de l’antisémitisme pour les sociétés démocratiques, et c’est par la politique qu’ils ont réintégré les citoyens juifs persécutés (en attendant les citoyennes) dans la plénitude de leurs droits civiques et humains.

Vichy et son antisémitisme d’État se sont précisément appliqués à détruire l’appartenance des juifs à la cité et à leur nier toute vie publique, sociale, intime et nationale. Dès lors, leur livraison à l’Allemagne nazie n’était qu’une question de délai. Cet arrachement des Français juifs à l’identité politique était d’autant plus anéantissant que leur engagement pour les libertés démocratiques avait été très fort durant l’affaire Dreyfus et l’est demeuré (on le constatera à travers leur participation à la France libre et à la Résistance intérieure, à l’image de la descendance du capitaine Alfred Dreyfus et de son épouse Lucie Dreyfus).

L’approche politique que nous enseigne la défense des juifs fait obligation de constater que l’actuel pouvoir à Jérusalem s’est enfermé dans le piège dressé par le Hamas. Le Premier ministre Benyamin Netanyahou, après s’en être pris à la démocratie israélienne, a échoué à protéger le peuple israélien (et on pourrait ajouter : le peuple palestinien) du terrorisme du Hamas. Cette lucidité vaut pour le sort tragique des civils palestiniens, pris en étau entre les stratégies barbares du Hamas et l’acharnement de ce pouvoir aveugle.

L’approche politique, indissociable de la conscience historique, fonde la solidarité des sociétés démocratiques pour celles et ceux qui sont stigmatisés en raison de leurs origines. La solidarité pour celles et ceux qui portent dans leur histoire et dans leur chair le plus terrible de l’inhumanité. N’oublions jamais.

N’oublions jamais l’honneur des combats contre l’antisémitisme, que rappelait le philosophe, anthropologue et résistant Jean-Pierre Vernant le 3 octobre 1980, au lendemain de l’attentat terroriste contre la synagogue de la rue Copernic, se souvenant de l’histoire et d’une « certaine idée de la France et de l’homme » : « Pendant les quatre ans où l’antisémitisme a agi, non par la bombe en secret, mais au plein jour par le pouvoir et par la loi, nous avons pu observer sans voile sa face cachée : derrière les ratiocinations de l’idéologie raciste, un délire de l’intelligence, une perversion du sentiment des valeurs, une passion, obsessionnelle et fanatique, pour abaisser et pour détruire tout ce qui, sous la forme de l’autre, met chacun de nous en question. […] Ce temps de barbarie sauvage et de lâcheté, quand les chantres de la race conduisaient en fanfare l’enterrement de la nation française, reste inscrit dans notre mémoire comme le visage même de l’antisémitisme, sa monstrueuse vérité.

Témoins et acteurs de ce drame où nous fûmes tous engagés, que pourrions-nous dire à la communauté israélite, sinon qu’à travers elle c’est chacun de nous qui a été atteint dans ce qu’il a de plus précieux, ce pour quoi, en combattant durant ces années où les antisémites étaient rois, il a donné le meilleur de lui-même : une certaine idée de la France et de l’homme1. »

Signataires au 11 novembre 2023 :

Julien Blanc, professeur agrégé (LIER-FYT, EHESS) ; Patrick Cabanel, directeur d’études (EPHE) ; Anne-Laure Chaumette, professeure des Universités (Paris Nanterre) ; Jean-Pierre Chrétien, directeur de recherche émérite (CNRS) ; Vincent Duclert, chercheur titulaire (CESPRA, EHESS-CNRS) ; Isabelle Ernot, docteure (Université Paris Cité) et ancienne directrice scientifique de l’Union des déportés d’Auschwitz ; Thomas Hochmann, professeur des Universités (Paris Nanterre) ; Marcel Kabanda, docteur (Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne) ; Raymond H. Kévorkian, directeur de recherche émérite (Paris Cité) ; Chantal Morelle, professeure CPGE (à la retraite) ; Michelle Perrot, professeure des Universités émérite (Paris 7-Diderot) ; Étienne Rouannet, doctorant (EHESS) ; Anne Simonin, directrice de recherche (CNRS-CESPRA) ; Françoise Thébaud, professeure des Universités émérite (Avignon) ; Sandrine Weil, docteure (EHESS).

 

  • 1. Jean-Pierre Vernant, « Copernic » [1980], dans Entre mythe et politique, Paris, Seuil, coll. « La librairie du xxe siècle », 1996, p. 587-588.