Redevenir juif. La fin d’un pacte de blanchiment réciproque de Michel Feher
À partir de l’hypothèse d’un « pacte de blanchiment réciproque », Michel Feher propose de penser la condition diasporique comme ressource critique. Une lecture que cette recension interroge en soulignant le risque de reconduire certaines représentations issues de l’antisémitisme
Comment comprendre qu’un conseiller d’État juif, Arno Klarsfeld, fils de rescapés des camps de la mort et chasseurs de nazis, puisse appeler à de « grandes rafles » contre les étrangers ? Dans son dernier essai, Redevenir juif, Michel Feher fait l’hypothèse d’un pacte de « blanchiment réciproque ». Selon lui, d’un côté, certains États (États-Unis, France, Allemagne) adoptent une définition de l’antisémitisme qui proscrit toute critique de la politique coloniale d’Israël, ce qui les rend insoupçonnables d’antisémitisme. En échange, les juifs de ces mêmes pays doivent reconnaître que la menace qui pèse sur eux provient d’autres minorités, suivant en cela l’hypothèse du « nouvel antisémitisme ». Appeler à des rafles permettrait donc à Arno Klarsfeld de montrer patte blanche et d’intégrer la majorité.
Or, selon Michel Feher, ce pacte est depuis peu remis en cause par la montée en puissance des « paléo-conservateurs » aux États-Unis. En effet, ces soutiens de Trump sont plus traditionnellement antisémites et moins interventionnistes que les néo-conservateurs des années Bush. Leur essor enfonce un coin dans la relation américano-israélienne. La confusion est à son comble quand Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, se retrouve au micro de l’éditorialiste d’extrême droite Tucker Carlson…
Pour l’auteur, ce retour en force des antisémites fournit l’occasion stratégique de « redevenir des juifs diasporiques ». Son livre promeut un judaïsme vigoureusement antisioniste. L’auteur identifie en effet le sionisme à une « colonisation des pionniers », similaire à celle qui a eu lieu aux États-Unis et en Australie, dans laquelle les colons se considèrent comme « les régénérateurs de minorités réprouvées dans leurs pays d’origine » (et non comme porteurs d’une mission civilisatrice, comme en France ou au Royaume-Uni) et perçoivent les autochtones comme une présence importune à confiner, expulser ou éliminer (et non comme une population à exploiter). Cette forme de colonisation est de nouveau manifeste en Israël avec la multiplication des implantations juives en Cisjordanie. À cette critique, l’auteur ajoute que le sionisme est lui-même antisémite. Ainsi, il rappelle que Theodor Herzl souhaite que les juifs cessent d’être des parasites des pays où ils habitent pour devenir des producteurs et des patriotes dans leur propre État national.
La stratégie préconisée par l’auteur est donc la suivante : les juifs doivent non seulement assumer leur condition de déracinés, mais aussi, en tant que « manieurs d’argent » et « agitateurs politiques », communiquer à l’ensemble de la société « l’insécurité identitaire inhérente à leur condition diasporique ». Cette conception des juifs comme « fauteurs de troubles » est convaincante quand elle renvoie à la tradition des « parias conscients » de Bernard Lazare et Hannah Arendt, quand elle appelle à l’émancipation des juifs partout où ils vivent et quand elle invite à une solidarité avec tous les groupes dominés. Mais elle repose aussi chez l’auteur sur la reconnaissance – à tout le moins contestable – de la « perspicacité » des antisémites, qui rapportaient la prétendue nocivité des juifs (cosmopolitisme libéral ou internationalisme socialiste) à leur déracinement. N’y aurait-il d’autres moyens de lutter contre l’antisémitisme que de se conformer aux grossières caricatures de ses promoteurs ? Au-delà des provocations, la condition diasporique, juive ou non, et sans doute essentielle à une modernité irréductible à ses crimes de masse, offre des ressources pour contribuer à « l’entretien du discutable ».