Jack Ralite au singulier
Christian Gonon a rendu un hommage d’une grande délicatesse et intelligence de jeu à l’amoureux sincère du théâtre qu’était Jack Ralite, auquel il prête sa voix, sa pensée, ses rêves, ses références littéraires.
À partir de La pensée, la poésie et le politique, un recueil d’entretiens avec Karelle Ménine et de paroles publiques de Jack Ralite1, le comédien Christian Gonon a conçu un Singulis2 particulièrement intelligent et émouvant qu’il a créé à l’automne 2020 et repris au Studio-Théâtre de la Comédie-Française au printemps 2023.
Jack Ralite fait partie de ces hommes au destin admirable et qui laisse un goût d’inachevé. Maire d’Aubervilliers de 1984 à 2003, après y avoir été adjoint à la culture pendant vingt-cinq ans, député puis sénateur de Seine-Saint-Denis (1973-1981 ; 1995-2011), et ministre de la Santé sous le premier septennat de François Mitterrand (1981-1984), cet homme de culture ne s’en est jamais vu confier le portefeuille et on ne peut s’empêcher de le regretter. Il aurait pu être un nouveau Malraux, mais avait sans doute moins d’ambition et trop de passion et d’admiration pour les auteurs et les poètes, une empathie étroite avec les artistes qu’il respectait et dont il était incontestablement aimé en retour. S’il avait été en charge, à la place de l’autre Jack, de la Culture, il n’aurait sans doute probablement pas fait les mêmes choix pour mettre en place une culture à la fois exigeante et populaire, seuls objectifs à même de lutter contre les inégalités et contre la marchandisation des arts. L’adjectif « populaire » n’était pour lui ni un tabou, ni une fin en soi. Issu d’un milieu modeste (mère coiffeuse et père taxi-ambulancier à Châlons-sur-Marne) mais curieux et soucieux d’ouverture culturelle par le cinéma et la littérature, il découvrit le théâtre grâce à une tante, chez laquelle il reprenait des forces physiques et spirituelles après deux ans d’emprisonnement par la Gestapo, période qui forgea son esprit combattif et la découverte de la solidarité, qui prit ensuite la forme d’une adhésion au « communisthme » (« avec “th”, comme un isthme, car c’est exactement ça3 »).
Mais s’il ne fut pas ministre de la Culture, c’est peut-être heureux. L’infatigable amoureux des belles lettres a tracé un chemin ininterrompu, pour partie discret, qui a marqué tous ceux qui ont croisé sa route ; il aidait sans attente de retour qui une revue, qui un stagiaire, tout en réunissant des centaines de signatures de personnalités pour une pétition, en œuvrant à la création du Théâtre de la Commune au début des années 1960, premier théâtre de banlieue, à la mise en place des états généraux de la culture en 1987 et la rédaction d’une Déclaration des droits de la culture. Il était en effet de tous les combats où les arts étaient en danger, de toutes les causes pour défendre cette culture accessible et sans compromis à la fois, qui n’agit pas sur le même registre que le divertissement car seule à même d’assurer la cohésion sociale ; un « antifataliste4 », un « idéaliste5 » prêt tout autant à se révolter et à résister avec les artistes d’aujourd’hui en s’appuyant sur les poètes et écrivains d’hier, mais en regardant toujours vers l’avenir. Homme de citations, lesquelles étaient toujours prêtes à jaillir dans ses interventions, non pas pour « fleurir » ses discours6, mais pour les nourrir, conscient et convaincu que si les poètes l’avaient « éclairé », ils pouvaient « en éclairer d’autres7 ». En effet, pour Ralite, les mots avaient du sens, et les détourner ou les ignorer revenait à « négliger la pensée8 ».
C’est à cette vie et cet esprit que Christian Gonon a rendu un hommage d’une grande délicatesse et intelligence de jeu, qui provoquent dans le public une communion rare avec son sujet, avec le grand homme auquel il prête sa voix, sa pensée, ses rêves, ses références littéraires. On redécouvre Saint-John Perse et Char, on s’enthousiasme avec Gracq et Aragon ; on ne peut s’empêcher de rire aussi à l’écoute et la lecture de ses différentes lettres aux présidents de la République successifs, jusqu’au montage final en forme d’épilogue choral de toutes les voix du Français.
L’on assiste ainsi à la célébration puissante et désintéressée, hors de toute date de commémoration, de l’amoureux sincère du théâtre qui s’y rendait « par moments, tous les soirs, absolument tous les soirs9 » ; qui considérait comme un privilège de pouvoir échanger avec Jean Vilar et Antoine Vitez, avec lesquels une intense amitié complice se noua10, et qui ne concevait la liberté de l’artiste que « totale11 ». Christian Gonon ne singe ni la gestuelle ou la manière de s’exprimer de Jack Ralite, connu pour être un brillant orateur, notamment dans les deux chambres du Parlement, et dans toutes ses interventions provoquées par des enjeux locaux, comme nationaux ou mondiaux, de la remise en cause du statut français d’intermittent du spectacle aux crises politiques internationales les plus dramatiques (ex-Yougoslavie, Syrie12). Pour le comédien, dire ses mots « est une résistance à tous les renoncements ». La justesse et la pertinence de ses analyses n’ont malheureusement pas trouvé, depuis son décès en 2017, de successeur(s) qui puisse(nt) voir le théâtre comme « une fête de l’imagination, de l’intelligence et de la beauté ».
La guerre en Ukraine aurait suscité, à n’en pas douter, une réaction à la fois passionnée et nuancée de cet « avignonophile13 » et europhile14 hors du commun. Il aurait probablement lancé un nouvel Appel d’Avignon15, convoquant Hugo et Darwich pour mieux dialoguer avec les nouvelles voix dramaturgiques en colère, telle celle de la metteuse en scène polonaise Marta Górnicka16, fondatrice du Political Voice Institute17, qui présente à la 77e édition du Festival d’Avignon une mise en lecture de sa nouvelle pièce chorale, intitulée Mothers. A Song for the Wartime, conçue à partir des témoignages de femmes et mères ukrainiennes, polonaises et biélorusses ayant fui la guerre avec leurs enfants.
- 1. Karelle Ménine, La pensée, la poésie et le politique. Dialogue avec Jack Ralite, Besançon, Les Solitaires Intempestifs, 2015.
- 2. Si la devise de la Comédie-Française est Simul et singulis (être ensemble et rester soi-même), la pratique des monologues ou des seuls en scène est récente dans son histoire.
- 3. Jack Ralite, cité dans K. Ménine, La pensée, la poésie et le politique, op. cit., p. 39.
- 4. Emmanuel Wallon, « Jack l’antifataliste. Hommage à Jack Ralite (1928-2017) », Esprit, novembre 2017.
- 5. Voir Alain Houziaux (sous la dir. de), Olivier Mongin, Étienne Pinte et Jack Ralite, Être idéaliste, est-ce dépassé ?, Paris, L’Atelier, coll. « Questions de vie », 2006.
- 6. K. Ménine, La pensée, la poésie et le politique, op. cit., p. 37. Et il ajoute : « La poésie n’a rien à voir avec les fleurs, plutôt avec les épines. »
- 7. K. Ménine, La pensée, la poésie et le politique, op. cit., p. 33.
- 8. K. Ménine, La pensée, la poésie et le politique, op. cit., p. 32.
- 9. K. Ménine, La pensée, la poésie et le politique, op. cit., p. 29.
- 10. Jack Ralite, Complicités avec Jean Vilar et Antoine Vitez, préface de Maurice Béjart, Paris, Tirésias, 1996. Voir la recension de Pierre Mayol dans Esprit, novembre 1997. Jean Vilar avait convié Jack Ralite à plusieurs Rencontres d’Avignon, où des élus étaient conviés à discuter de thèmes du type « Culture et État », « Culture et Région »…
- 11. K. Ménine, La pensée, la poésie et le politique, op. cit., p. 61.
- 12. Jack Ralite, « Au-delà du désastre syrien », Esprit, mai 2017.
- 13. « Merci M. Cunningham » [Pour la danse, décembre 1982], dans K. Ménine, La pensée, la poésie et le politique, op. cit., p. 132.
- 14. K. Ménine, La pensée, la poésie et le politique, op. cit., p. 92 : « C’est un Européen convaincu qui vous parle, car je crois profondément en l’Europe. » Voir aussi p. 171-173.
- 15. La tribune intitulée « Appel d’Avignon à la solidarité avec le peuple syrien » a été publiée le 17 juillet 2012 par le quotidien Libération.
- 16. Voir le « café des idées », Penser le projet européen face à la guerre, organisé par le Festival d’Avignon en partenariat avec la revue Esprit le 21 juillet 2023, autour de Marta Górnicka, avec Justine Lacroix et Thierry Chopin.
- 17. Créé au Théâtre Maxim Gorki de Berlin en 2019, le Political Voice Institute est un lieu de recherche et d’expérimentation sur le caractère politique de la voix, du corps et du langage, où Marta Górnicka pose la question de la voix comme outil de la liberté.