Inégalités et territoires
Entretien avec Hervé Le Bras, à propos de Atlas des inégalités. Les Français face à la crise (Paris, Autrement, 2014)
Cet entretien est tiré d’une intervention d’Hervé Le Bras à la revue Esprit, le 6 novembre 2014.
Vous associez deux dynamiques principales d’inégalité, liées à la métropolisation (concentration des richesses et des compétences) et aux différences régionales (héritages historiques et anthropologiques); n’y a-t-il pas là le risque d’opposer deux « France », en mettant en avant plutôt les différences de développement/d’héritage que les échanges entre les différents territoires, et une organisation de plus en plus en réseau ou en archipels (les métropoles ne pouvant se passer d’un hinterland dynamique, par exemple)?
Le constat de la métropolisation n'est pas récent[1]. De même le constat des différences régionales était au centre des livres que j'ai écrit avec Emmanuel Todd[2]. Comment croiser ces deux ordres de différences ? Les métropoles dynamiques se situaient-elles dans les régions dynamiques et inversement, les endormies dans des régions en difficulté ? La solution que j'ai trouvée est sociale avant d'être économique : les personnes les plus éduquées des classes moyennes et supérieures se concentrent de plus en plus dans les métropoles (par exemple les titulaires d'un second cycle universitaire ou d'un diplôme de grande école). En revanche, les plus diplômés des classes populaires (au moins un CAP) se trouvent dans les régions que nous avons identifiées comme protectrices en raison soit de leur structure familiale, soit de leur adhésion passée à la religion.
Ainsi, les métropoles sont le lieu d'une double concentration, celle des classes moyennes et supérieures et celle des plus éduqués de ces classes. Inversement, les régions de couche protectrice ont à la fois les meilleures situations socio-économiques (plus faible chômage des jeunes, plus faible proportion de sans diplômes, plus faible différences locales des revenus, plus fort revenu des 10 % les plus pauvres, plus faible extension des familles monoparentales). Je pense que ce sont aussi des régions où les compétences artisanales, ouvrières, matérielles sont valorisées localement. Ce sont aussi dans ces régions que les scores du FN sont les plus faibles (Alsace-Lorraine exceptée).
Vous insistez sur le poids de l’histoire dans la constitution des différents territoires, ce qui vous amène à dire qu’il est compliqué d’envisager une réforme territoriale qui prenne en compte ces stratifications historiques et anthropologiques. Mais une telle position n’est-elle pas équivalente à une acceptation du statu quo, alors même que vous reconnaissez que l’espace est aujourd’hui producteur d’inégalités?
Je partirai d'une remarque d'Etienne Balibar : aucune nation n'est constituée sur une base purement ethnique. On pourrait l'étendre aux provinces : il y a plus de différences de structure familiale, de tradition religieuse et politique de mode de faire valoir agricoles, etc.. entre le pays de Léon et le Huelgoat qu'entre le pays Gallo et le grand ouest, bande s'étendant du Cotentin à la Vendée. On peut s'en rendre compte dès le Tableau politique de la France de l'ouest sous la Troisième République d’André Siegfried[3]. Les différences religieuses et anthropologiques que je cartographie ne recoupent pas les limites d'ailleurs fluctuantes des anciennes provinces ni des régions actuelles. De plus, ces différences s'étalent continument sans frontières précises. Ce sont des gradients et des pôles, non des territoires fermés.
Je plaide donc pour une séparation des fonds anthropologiques ou historiques et des découpages administratifs. Les découpages administratifs doivent s'inspirer des positions des métropoles et des hiérarchies urbaines qui les environnent. De ce point de vue par exemple, la région des Pays de la Loire est remarquable[4]. Ces découpages ont souvent été conçus pour casser les cadres administratifs et politiques précédents : les départements contre les provinces d'Ancien Régime par exemple. Progressivement, ces départements ont modelé leur territoire. Quand vous regardez une carte des revenus, de la proportion de jeunes, de celle de diplômés, vous voyez apparaître toutes les préfectures et vous devinez presque les contours des départements, mais pas ceux d'anciennes provinces ni d'ailleurs des régions actuelles, trop récentes et trop faibles dans leurs prérogatives.
C'est pourquoi le redécoupage en cours des régions est une guignolade : pas d'objectif, pas de prise en compte des métropoles et une litanie de contrevérités (la soi-disant taille européenne, la corrélation entre taille et performance, les économies). Au sujet des prétendues économies, j'ai finalement compris la manœuvre : le gouvernement affirme dans un premier temps que la réforme permettra des économies et en conséquence de cette seule affirmation improuvée, il diminue les sommes allouées aux collectivités territoriales. C'est un excellent exemple de pensée magique.
Vous concluez votre ouvrage en écrivant: « pour progresser vers l’égalité des individus, il faudra sans doute passer par une politique inégale des territoires ». Sur quels critères (échelle territoriale, bassin de vie, mobilités) pourrait se fonder une telle politique?
Dans l'Invention de la France, avec Emmanuel Todd, nous avions montré comment à partir d'une diversité plus grande que dans aucune autre nation, la France s'était unifiée ou s'en était rapprochée. Eugen Weber[5] pense que c’est la guerre de 1914 qui a été le moment clé. Nous pensons qu'il est plus tardif, à peu près quand la séparation rentre France religieuse et France laïque a cessé d'être politiquement importante, peut-être avec l'église sur l'affiche mitterrandienne. L'agent décisif de l'unification a été le mythe de l'égalité républicaine. Toute mesure légale doit s'appliquer sur tout le territoire.
La France bénéficie donc d'un atout fantastique par rapport à ses voisins espagnols, italiens, belges, britanniques. Elle peut se permettre, maintenant qu'elle est unifiée, de tenir compte de différences territoriales pour moduler son action et surtout de donner aux subdivisions administratives plus de liberté dans l'usage de leurs crédits ou taxes. Actuellement, les conseils généraux n'ont aucune latitude sur 90 % de leur budget (allocation personnalisée d’autonomie, revenu autonome de solidarité, par exemple, dont le taux et les modalités dépendent de la loi). Mais il faut se souvenir de ma réponse à la question précédente : ces différenciations doivent éviter de nourrir des tendances séparatrices. La vue de drapeaux soi-disant bretons dans une récente manifestation à Nantes, sans un seul drapeau français explique à elle seule mon opposition à cette prétendue Bretagne historique.
Propos recueillis par Alice Béja
[1] Voir les travaux de Laurent Davezies, par exemple la République et ses territoires. La circulation invisible des richesses, Paris, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2008 et de Saskia Sassen, The Global City : New York, London, Tokyo, Princeton University Press, 1991 (rééd. 2001).
[2] L’Invention de la France. Atlas anthropologique et politique, Paris, Gallimard, 2012, le Mystère français, Paris, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2013.