Crédit : Canva
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Une politique en archipel

Face aux injustices sociales et spatiales, le mutualisme territorial propose à des communes de s’assurer dans une coopération fructueuse (formation, création, logement…), permettant de de réenraciner des communautés déterritorialisées par l’économie-monde, et de substituer à la logique de la concurrence celle de l’intérêt commun.


L’organisation de nos collectivités publiques en cercles concentriques est un modèle aujourd’hui dépassé. Face aux injustices sociales et spatiales, face à l’essorage des alentours de métropoles boursouflées, il faut certes des politiques nationales de rééquilibrage, mais la clé est entre les mains des territoires qui sauront coopérer.

Autrefois, on opposait Paris et le « désert français1  ». Puis, avec les décentralisations et le TGV qui a réduit les distances, l’aube s’est levée sur le réveil des grandes métropoles. Elles sont devenues créatives, attractives, compétitives, avec pour corollaires une accélération démographique et une concentration économique et culturelle. Mais ce développement métropolitain s’est opéré en asséchant les territoires alentour ; les services publics et les emplois manquent dans les petites villes et les villages, dont la population vieillit. Sur l’autre rive, les métropoles ont tant gonflé qu’elles débordent. Le logement se fait rare, cher, et le mal-logement explose. Alors les métropoles s’étirent, aspirant puis expirant soir et matin des milliers de ménages partis se réfugier dans le périurbain des pavillons lointains. Alors, faut-il se résoudre à cette concentration de la vitalité et continuer, avec fatalisme, à faire croître ces disparités géographiques ?

Mutualisme territorial

Un autre modèle d’équilibre territorial est possible, générant des bénéfices réciproques dans la relation ville-campagne. Le xixe siècle a vu naître le mutualisme social. Fait d’actions de prévoyance collective, le mutualisme permet aux personnes de s’assurer mutuellement contre des risques sociaux (maladie, accident du travail, chômage, décès). Cette solidarité organique lie les adhérents les uns aux autres.

Et si le xxie siècle était celui du mutualisme territorial2 ? L’aménagement du territoire a taylorisé les fonctions des territoires, les campagnes étant servantes des villes pour assouvir les besoins du ventre de la ville, en matière d’alimentation, d’énergie et de résidences secondaires. Or les effets du dérèglement climatique et social se font déjà sentir sur les territoires, touchant d’ores et déjà de plein fouet les ménages les plus pauvres : aléas agricoles, précarité énergétique, chômage de longue durée… Il nous faut inventer un modèle de protection sociale et territoriale en s’inspirant du mouvement ouvrier : alimentation, vacances, culture et études supérieures sont autant de clauses d’un contrat mutualiste territorial à inventer, selon lequel les territoires se protègent mutuellement des aléas, en s’appuyant sur les forces et les faiblesses de chacun, pour gagner en sécurité et en prospérité.

Si certains appellent de leurs vœux un nouveau système de protection sociale climatique, nous en proposons une première brique en partant des territoires. Alors que l’agro-solaire s’apprête à dévorer les terres agricoles au détriment de la production d’une alimentation de qualité, la commande publique peut garantir aux agriculteurs des débouchés payés au juste prix, quels que soient les aléas climatiques. Sans cela, ils céderont aux sirènes des investisseurs qui leur vendront une retraite plus confortable que celle fondée sur les revenus agricoles. En outre, pour éviter la concentration des emplois sur les métropoles, il faut que les compétences soient ancrées dans les territoires. Or les jeunes ruraux sont trop souvent découragés dans la poursuite d’études supérieures et ceux qui franchissent le cap de Parcoursup décrochent prématurément de leurs parcours universitaires. Les grandes villes ont un rôle à jouer dans l’offre universitaire, mais aussi dans les réseaux associatifs qui mettent en place des colocations solidaires. Accueillir ces jeunes dans un cadre sécurisé, avec des loyers modérés, tout en leur permettant de développer des solidarités avec leur nouveau voisinage, permet de lutter contre l’échec universitaire. Enfin, alors que des millions de personnes ne partent pas en vacances et que des logements sont vides dans les petites villes, nous pouvons offrir des espaces de vacances accompagnés.

Nous pouvons réinventer une « ligue hanséatique », ce réseau des villes du nord de l’Europe qui se sont organisées autour d’intérêts communs entre le xiie et le xviie siècle. Ce contrat est non monétaire ; il génère des périmètres de protection, comme les premiers cadres du mutualisme ouvrier au xixe siècle.

L’archipel convivial des communautés d’intérêt

Tocqueville opposait le modèle américain, où le comté se démultiplie dans l’État puis dans l’Union, au modèle français, où l’État se décline de manière descendante, dans les préfectures et les mairies. Certes, l’élection au suffrage universel des élus locaux et les différents actes de décentralisation ont modifié le rapport de l’État aux territoires. Mais la division des échelles d’action territoriale entre communes, intercommunalités, départements et régions ne fait que renforcer le pouvoir de l’État sur les territoires. Si l’État de droit protecteur et émancipateur a progressivement permis l’affirmation de droits nouveaux (l’instruction gratuite, la retraite, l’avortement, la santé, le logement), la machine est aujourd’hui grippée. À organisation constante, le vote populaire ne pourra pas reprendre confiance dans des institutions qui donnent le sentiment de combattre pour leur propre survie.

En partant des territoires, nous pouvons construire l’archipel des communautés d’intérêt.

En partant des territoires, nous pouvons construire l’archipel des communautés d’intérêt. Il faut réinventer une convivialité institutionnelle3. Alors que les cadres de l’action publique sont de plus en plus formatés, faisant l’objet de process et de reporting, il nous faut impulser une modalité conviviale et joyeuse d’animation collective des forces vives locales. Il faut chercher ensemble des réponses à des enjeux sociaux communs. Il s’agit de créer de nouveaux espaces de coopération pour tester de nouveaux lieux, de nouvelles pratiques, de nouveaux canaux d’échanges en partant de l’énergie des territoires. Des artistes urbains qui se produisent, exposent et diffusent sur des scènes ardéchoises, et, réciproquement, des chantiers de jeunes Villeurbannais qui se déplacent au Teil, bénévoles le temps d’un festival.

Nous voyons sous nos yeux se réaliser la prophétie d’Édouard Glissant d’un monde organisé, non plus comme une mosaïque d’espaces, mais en archipel de lieux et de groupes humains, comme un système de liens – un rhizome, aurait dit Gilles Deleuze. Nous ne pouvons plus penser le monde seulement comme une organisation d’espaces, mais d’abord comme une organisation de liens.

C’est l’objet de ce contrat de réciprocité que Le Teil et Villeurbanne viennent de signer. Intuition portée par l’État pour des territoires en quête d’échange et de coopération4, ces contrats sont finalement mort-nés avec la loi qui les a institués en 2019. Mais nous avons, à Villeurbanne et au Teil, envie de reprendre cette intuition. Dans cette perspective, les deux collectivités jouent un rôle d’animateur et de facilitateur auprès d’associations et d’entreprises, aux activités très différentes, afin de créer des liens entre acteurs avec des envies communes.

Un « nous » commun

Alors pourquoi la commune comme point de départ de ces contrats plutôt que les intercommunalités, pourtant considérées plus efficaces, rationnelles, voire raisonnables ? À l’heure où nous cherchons à bâtir des communs, la commune est peut-être le premier d’entre eux. Il n’est pas exclusif, mais il constitue un point de départ de nos attachements, de notre enracinement.

La déterritorialisation de l’économie-monde et les réseaux sociaux génèrent des communautés a-territoriales. En proposant cette forme de double attachement, Villeurbanne et Le Teil veulent rendre possibles ces identités multiples qui s’entrecroisent. Les deux communes ne se ressemblent pas : le tremblement de terre de 2019 n’est qu’un entrefilet dans le journal à Villeurbanne, quand il reste une plaie béante au Teil ; l’une est hyperconnectée, quand plus aucun train ne s’arrête à la gare de l’autre. Mais nous avons des intérêts mutuels et des enjeux communs : le décrochage d’une partie de la jeunesse ; le chômage de longue durée, malgré les offres d’emploi des secteurs en tension ; le foisonnement des créations culturelles ; le départ des commerces qui dévitalise les rues ; le logement indigne et insalubre.

Le contrat de réciprocité vise à formaliser ces espaces de coopération autour de thèmes communs, où pouvoirs publics et acteurs privés construisent ensemble des solutions. Partout, nous avons à gagner à une politique en archipel entre territoires volontaires, pour construire des rhizomes d’intérêts partagés, sur les ruines de nos concurrences.

  • 1. L’expression vient de Jean-François Gravier, Paris et le désert français [1947], Paris, Flammarion, 1972.
  • 2. Voir Laetitia Verhaeghe, « Le déploiement local des énergies renouvelables à l’amorce d’un mutualisme villes-campagnes ? », Espaces et sociétés, vol. 182, no 1, 2021, p. 33-54.
  • 3. Voir Ivan Illich, La Convivialité [1973], dans Œuvres complètes, t. I, préface de Jean Robert et Valentine Borremans, Paris, Fayard, 2004.
  • 4. Le comité interministériel aux ruralités du 13 mars 2015 a institué les contrats de réciprocité entre établissements de coopération intercommunale. Ils ont été traduits dans la loi du 22 juillet 2019 instituant l’Agence nationale de cohésion des territoires (ANCT). Voir Gwénaël Doré, « Quelles coopérations entre les métropoles et les territoires voisins ? » [en ligne], Métropolitiques, 2 novembre 2020.